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Nwèl 2020 é joudlan

Le fruitier magique

Conte Nwèl Jou Dlan 2020-2021
Exclusivité Potomitan

Dominique Lancastre

Alors Francesca se retourna et lança à l'antiquaire qui la prenait de haut: "Je veux celui-là", sans même négocier le prix.

— Ah!  Ce fruitier!

L’antiquaire fit semblant de se tromper de fruitier et en saisit un autre dont le rebord était ébréché. Puis, sans même regarder Francesca, il le déposa devant elle.

 — Ce n’est pas celui-ci que je veux mais celui-là en faïence claire avec le chérubin et l’oiseau aux extrémités.

L’antiquaire agacé et visiblement de mauvaise humeur, comme les antiquaires le sont souvent sans savoir pourquoi, saisit le fruitier qu’il venait de déposer sur la table et l’échangea contre celui surmonté du chérubin et de l’oiseau.

Francesca paya, remercia l’antiquaire pour son manque d’éducation et lui souhaita une bonne fin de journée en toute quiétude. Ce qui finit par l’agacer encore plus.  Il s’empressa de passer à une autre cliente, une prochaine victime de sa mauvaise humeur.

Tout en poursuivant sa promenade à travers cette brocante, Francesca pensa alors que nous vivions une bien triste période où les gens avaient perdu toute courtoisie.

Alors qu’elle se surprit à dire à voix haute «Quelle tristesse !», elle sentit des battements d’ailes d’oiseau au fond du panier. Et une voix qui dit: «Nous étouffons ici». 

Francesca, prise d’une certaine frayeur, ouvrit le panier qu’elle tenait dans les mains. Rien d’anormal. Juste un fruitier en faïence surmonté d’un chérubin et d’un oiseau.

Elle se rappela alors qu’elle venait d’acheter ce fruitier mais qu’elle n’avait pas de fruits à la maison. Elle quitta la rue où se tenait la brocante et s’engouffra dans une petite ruelle où des marchands de quatre saisons criaient à tue-tête des prix concurrentiels. Ils espéraient attirer ainsi des clientes qui ignoraient la véritable origine des fruits et les prix au départ mais se laissaient envahir par toute cette frénésie.

Francesca resta impassible devant tout ce tintamarre. Elle choisit un marchand, puis un autre et un autre, là où les fruits étaient plus beaux.  Un petit ananas, des bananes, des oranges, des letchis, une grenade, une mangue, un melon et un avocat. Elle lâcha tout cela sur le chérubin et l’oiseau qui volait de part et d’autre dans le panier pour éviter les fruits qui lui tombaient dessus comme des obus.

 — Attention! cria le Cherubin.

Une grosse orange fonçait droit sur le petit volatile qui ne savait où donner de la tête ni du bec.

La fin des achats mit un terme à ces obus de fruits dans le panier. Francesca était maintenant sur le chemin du retour. Elle était contente de son achat et esquissa un sourire en pensant à la tête de l’antiquaire grincheux.

Dans le panier le chérubin et l’oiseau n’en pouvaient plus. À chaque fois que Francesca changeait le panier de main, les fruits roulaient.

En arrivant chez elle, Francesca se dépêcha de sortir le fruitier du panier. Il était vraiment beau, tout en porcelaine avec ce chérubin et cet oiseau en laiton doré. L’artisan avait vraiment fait un beau travail, se dit-elle intérieurement. Elle posa le fruitier au centre de la table et alla dans la cuisine choisir quelques fruits. Puis elle revint le melon, les bananes et pour finir la décoration quelques letchis. Elle prit un peu de distance pour admirer son œuvre et dit:

— Parfait.

Francesca passa la journée à préparer les mets pour le réveillon. Méticuleuse, perfectionniste et organisée, elle ne se laissait jamais déborder ni n’entreprenait les choses à la dernière minute. Elle avait prévu en plus des pâtisseries une belle salade de fruits du marché et plusieurs apéritifs, dont du guacamole. Elle retourna au salon, jeta un coup d’œil au fruitier, puis tâta l’avocat pour en juger la maturité.

Aïe !  dit l’avocat.

Dès qu’elle eut le dos tourné et qu’elle se dirigea vers la cuisine, les autres fruits s’écrièrent tous ensemble:

— Tu sais parler toi, tu n’es même pas un fruit!

— Ah bon, je ne suis pas un fruit et pourquoi je parle alors?

À ces mots le chérubin et l’oiseau s’agitèrent.

— Calmez-vous là. Ici, c’est nous qui commandons, Nous en connaissons plus que vous sur les fruits. Cessez donc ces enfantillages car de toute façon vous finirez tous en salade de fruits!

L’avocat éclata de rire et dit:

− Moi en salade de fruits, ha ! ha ! ha ! ha ! …. Mais vous perdez la tête. Je suis un fruit particulier… moi.

— Un fruit sans parfum! s’écrièrent-ils tous.

Tous ricanèrent et raillèrent l’avocat, qui alla se mettre au pied du chérubin et bouda. Il fit tout de même remarquer que la grenade n’avait aucun parfum.

À ces mots, la grenade se leva et dit:

− Je suis une reine et je porte la couronne. Je n’ai pas besoin d’embaumer mes sujets. Puis elle s’assit lourdement, presque à écraser les bananes.

La mangue ricana et dit:

— On dirait que les bananes mûrissent vite, ha ! ha ! ha ! ha !

Les bananes firent remarquer que tous ici étaient sur une peau de banane.

Le melon s’approcha, son parfum capiteux embaumait le fruitier comme la pièce. L’oiseau s’envola et battit des ailes pour aérer le fruitier.

— Je crois que je suis le meilleur des fruits, dit le melon. Je n’ai pas la peau rugueuse comme cet ananas aux cheveux hirsutes. Je ne suis pas lisse comme cette grenade à l’intérieur amer. Ni même comme ces oranges.
Alors qu’il parlait, l’oiseau continuait à battre des ailes pour évacuer ce parfum capiteux.

L’ananas toisa le melon et fit «tchiip». La grenade leva les yeux au ciel et soupira. Seules les oranges osèrent répondre au melon.

— Tu nous étouffes avec ton parfum! hurlèrent les oranges. Nous au moins, c’est seulement en nous déshabillant que notre parfum embaume.

Le chérubin et l’oiseau ne savaient où donner de la tête avec ces disputes. Ils ne comprenaient pas pourquoi tous se disputaient alors qu’ils étaient dans le même fruitier.

Les disputes avaient duré toute la journée dans le Fruitier Magique pendant que Francesca s’affairait. En fin de journée, alors qu’ils ne s’y attendaient pas, Francesca sortit de la cuisine, alla directement vers le fruitier, saisit le melon et les bananes.

— Je vous l’avais dit. Je suis le meilleur fruit. Elle m’a choisi en premier, dit le melon.

Les bananes tremblèrent et les autres fruits dans le fruitier transirent de peur.

Du fond de la cuisine, ils entendirent des cris étouffés. La voix du melon leur parvenait en des «au secours!» des «à l’aide!», puis plus rien.

Francesca avait tranché le melon en deux, l’avait égrainé puis rempli de jambon de Noël, et le plaça dans le réfrigérateur. Quant aux bananes déjà très affaiblies par une maturité avancée, elles se laissèrent faire. Francesca mangea les deux à grands coups de dents. Elle avait faim, elle n’avait pas réalisé qu’elle avait passé tout ce temps dans la cuisine sans manger.

Lorsqu’elle sortit à nouveau de la cuisine pour aller dans le jardin prendre un peu d’air, tous tremblèrent.

Assise dans une berceuse, Francesca contemplait son beau jardin.

Le chérubin souffla à l’oiseau: «L’heure est grave, vas-y. Dis-leur ce soir, réunion à minuit».

— Entendu, répondit l’oiseau.

Il voleta autour de chaque fruit. L’ananas, la mangue, la grenade, les trois oranges, le petit avocat, et les letchis, tous répétèrent en cœur:

— Ce soir, réunion à minuit!

Lorsque Francesca traversa la pièce à nouveau, elle saisit la grappe de letchis. Les autres frémirent car tous savaient que c’en était fini des letchis qui ne revinrent plus de la cuisine.

Le soir venu, lorsque minuit retentit, le chérubin prit la parole:

— Il faut fuir. L’oiseau et moi savons ce qui vous attend si vous restez là. Elle a en tête une salade de fruits pour demain à midi.

— Je suis un fruit particulier, je ne crains rien, dit l’avocat.

L’ananas sauta du fruitier magique et dit:

— En tout cas, moi, je ne suis plus là, je tiens à ma tête !

— L’idée de finir en petits morceaux me donne des sueurs froides, dit la mangue.

Les oranges sautèrent du fruitier et roulèrent en direction de la porte que Francesca avait laissée entrouverte, en criant:

— Et nous pressées, pressées, pressées, écrasées jusqu’à en extraire tout le jus. C’est insupportable. Partons vite!

La grenade, égale à elle-même, se contenta de dire:

— Je suis une reine, je porte la couronne.  Rien ne m’arrivera.

L’oiseau et le chérubin répondirent:

— Comme il vous plaira. Nous vous avons prévenu. 

Alors que l’ananas, les oranges et la mangue volaient en direction de la porte pour fuir, la grenade et l’avocat s’installèrent confortablement dans le fruitier magique et profitèrent de l’espace.

— Et toi la banane, que vas-tu faire?

La banane répondit qu’elle attendait ses amies. Elles étaient dans la cuisine et elle n’avait entendu aucun cri comme ceux du melon. Tout allait bien.

Pauvre banane, si seulement elle savait!

Francesca, si calme d’habitude, perdit patience lorsqu’elle trouva le lendemain matin son fruitier presque vide. Elle crut alors à un animal nocturne qui rodait dans son jardin et s’était servi en fruits.

Elle saisit la grenade, la banane et l’avocat et les ramena tous en cuisine.

À côté d’une planche en bois, se trouvait une série de couteaux de toutes tailles et aux lames luisantes.

L’avocat fut transformé en guacamole. La grenada perdit sa couronne et fut égrainée. Et Francesca mangea la dernière banane.

Quelles années plus tard, alors qu’elle défrichait un pan du jardin où elle n’allait jamais, elle trouva un manguier, trois orangers, un ananas qui poussaient au milieu des halliers. Jamais elle n’avait vu d’arbres fruitiers aussi beaux.

Photos: Francesca Palli et Dominique Lancastre.

 

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