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Samarkand: L'Institut international d'études sur l'Asie centrale (IICAS) et la MDS Fès-Grenade, une signature historique pour la convivencia

Khal Torabully

Siège IICAS à Samarkand.

«Il y a de tels noms dans le monde, qui conduisent involontairement les gens au monde des rêves. (…) Il y a un tel nom parmi eux qui attire notre imagination à soi, c'est SAMARKAND…» Federico Mayor, ex-DG de l’UNESCO

L’IICAS est une organisation d’Asie Centrale réunissant une dizaine de pays de la région et d’ailleurs. C’est un organisme internationalement reconnu pour ses travaux sur les routes de la Soie et l’Asie Centrale et dont l’équipe vient de changer, le Kazakhstan prenant en mains le destin de l’Institut pour les 4 ans à venir.

J’ai rencontré, à Samarkand, la toute nouvelle et dynamique équipe il y a une dizaine de jours, et nous avons pu évoquer des axes communs de collaboration, menant à la signature historique d’une convention en date du 31 mars 2018. J’avais rencontré l’ex-directeur de l’IICAS (2008-2013), M. Shahin Mustafaev à Tashkent lors de l’inauguration de la nouvelle bibliothèque al-Biruni par le Sultanat d’Oman. M. Mustafaev, qui fait aussi partie de l’équipe de l’UNESCO pour réaliser l’Atlas interactif des Routes de la Soie, que j’avais rencontré à Pékin, m’avait bien expliqué les travaux et missions de l’IICAS. Je signale, en passant, une intéressante étude sur les transferts culturels menée par S. Mustafaev en amont de mon présent propos1.

Histoire et portée de l’IICAS

C’est en août 1995 que naquit l’IICAS, mis sur pied par l’UNESCO, qui avait organisé les expéditions sur les Routes de la Soie. L’idée germa lors de l’Expédition des Routes des Steppes à travers l’Asie Centrale et intégrée dans le programme de UNESCO Project "Integral Study of the Silk Roads: Roads of Dialogue", un projet-phare du World Decade for Cultural Development (1987-1997). Un des aiguillons de la création de ce Centre n’est autre que Doudou Diene, grand connaisseur des Routes de la Soie et qui avait fait un vibrant discours auquel  nous avions assisté lors de l’anniversaire du programme des 30 ans des Routes de la Soie à l’UNESCO, Paris, en février 2018. C’est l’ex-Directeur de l’UNESCO, Federico Mayor qui inaugura le siège de l’IICAS le 27 août 1995, alors qu’il était en visite officielle en Ouzbékistan. Les mots de Mayor sont au frontispice du célèbre Observatoire Ulug Begh de Samarkand: «Il y a de tels noms dans le monde, qui conduisent involontairement les gens au monde des rêves. La magie et la renommée de ces mots impactent immédiatement votre esprit lorsque vous les entendez ou lisez à leur sujet. Il y a un tel nom parmi eux qui attire notre imagination à soi, c'est SAMARKAND. Il semble que ce nom a émergé du tourbillon de couleurs claires et diverses, l'odeur du parfum, les palais fabuleux, les cloches de caravanes, les mélodies pures et les sentiments encore mal compris»2.

Rappelons, sommairement, une vérité sur les interactions culturelles en Asie Centrale, tant la complexité est de mise: «Les transformations historiques de l’Asie centrale – un carrefour où tout converge et d’où tout diverge – ne sont pas réductibles aux théories des « influences culturelles», des «échanges culturels» ou du «dialogue des cultures». L’analyse de la région ne peut pas davantage se borner à l’unique concept de la « Route de la Soie», une construction économico-socio-politique au singulier, inventée au XIXe siècle par Ferdinand de Richthofen et parfois présentée comme la seule notion apte à expliquer la diversité des paysages culturels de l’Asie centrale, à la fois hybrides et homogènes…» Aussi, la Route de la Soie doit être, «prise comme un phénomène historiquement limité, peut être analysée comme pur symbole des transferts culturels qui se sont manifestés dans le cadre bipolaire Orient-Occident. Elle doit aussi être appréhendée comme lieu de croisement des cultures multiples issues des civilisations qui viennent s’y rencontrer (mondes iranien, scythe, indien, chinois, arabe, turc, russe, européen)3.

C’est bien dans cet enlacement des complexités que nous avions situé nos actions à la Maison de la Sagesse Fès-Grenade, car il est illusoire de penser que la convivencia ou «vivre avec l’autre» est quelque chose de simple, tant les diversités sont vivantes et mouvantes. Les altérités demandent, en effet, une compréhension et une vigilance de tous les instants. C’est cet aspect qu’étudie l’IICAS dans une région stratégique de prime importance pour le monde.

Rappelons, sommairement, que les principaux objectifs de l'IICAS sont de «se concentrer sur les questions historiques et culturelles relatives aux pays d'Asie centrale, de les porter à l'attention de la communauté internationale»... À ce jour, les pays suivants ont accepté l'Accord de l'Institut et sont devenus membres à part entière de l'IICAS: Azerbaïdjan, Chine, Iran, Kazakhstan, Corée, Kirghizistan, Pakistan, Tadjikistan, Turquie et Ouzbékistan. L’Ouzbékistan a été choisi pour abriter le Centre en raison de sa situation géographique centrale, située au cœur de ces routes de commerce et d’échanges de prime importance pour l’Histoire du monde, sans oublier ses apports culturels et scientifiques exceptionnels dans l’élaboration des humanités telles que nous les connaissons actuellement.

Signature du Mémorandum d’entente à Samarkand

C’est le samedi 31 mars, dans les locaux de l’IICAS, sur la spacieuse avenue de l’Académie, située au cœur des universités de Samarkand, que nous signions la convention entre ce prestigieux organisme réunissant dix pays collaborant avec l’UNESCO  et la MDS Fès-Grenade. Il est évident, qu’après nos activités du mois de février à Fès, concernant Les nouvelles routes de la Soie et de la Convivencia, où nous avions mis en perspective les routes maritimes de la Soie, il était capital de développer nos champs d’études et d’échanges sur ces routes terrestres à la portée considérable.

Samarkand, bien évidemment, est une ville inscrite en lettres d’or sur ces routes qui sont des vraies matrices de nos civilisations actuelles. Nos premiers contacts la semaine d’avant avait été centrés sur les activités de la MDS à Fès, notamment sur les pays méditerranéens et ailleurs. Cette ouverture sur les extrémités géographiques des anciennes routes de la Soie, devenues des lieux privilégiés des routes ravivées par le projet One Belt One Ring, a plu à nos interlocuteurs en charge de l’IICAS, Madjer Massanov et Dimitriy Voyakin, tous deux du Kazakhstan. Nous avons pu développer des idées, des projets à venir et le désir d’élaborer une synergie.

Remise du dossier MDS à Dimitriy Voyakin.

Le Dr Dmitriy Voyakin, l’actuel directeur de l’IICAS, rappelons-le, a travaillé sur des projets archéologiques et patrimoniaux professionnels... Originaire du Kazakhstan, ses domaines d'intérêt actuels sont l'archéologie des sites de la Route de la soie, la documentation archéologique et la gestion du patrimoine ainsi que l'archéologie publique (…) Depuis 2004, il a dirigé plusieurs projets de recherche internationaux, dont au Sultanat d'Oman; au Pakistan, au Baloutchistan; pour l’UNESCO… Dmitriy Voyakin a une vaste expérience de travail (…)  liées aux initiatives d'organisations internationales telles que l'UNESCO et l'ICOMOS. Depuis 2005, il est impliqué dans la proposition d'inscription en série des Routes de la soie, en cours sous la direction de l'UNESCO (…) Dmitriy Voyakin a également dirigé des initiatives d'éducation au patrimoine en Asie centrale». (Source LinkedIn).

M. Majer Massanov, autre responsable de l’IICAS, est, quant à lui, diplômé de l'Université Paris IV la Sorbonne. Il travaille actuellement en tant que chef de projet à la "Archaeological Expertise" LLC et en tant que secrétaire du Comité national du patrimoine mondial sous la juridiction de la Commission nationale de la République du Kazakhstan pour l'UNESCO et l'ISESCO. Il est spécialisé dans le patrimoine mondial de la République du Kazakhstan et de l'Asie centrale…» (source UNESCO).

MOU signé par le Dr Voyakin, directeur de l’IICAS et le Dr Torabully, fondateur de la MDS.

Nos conversations ont été axées sur l’ouverture de l’Asie Centrale au Maroc, à l’Afrique et la Méditerranée, en rappelant la dynamique des routes de la Soie, notamment, avec un autre axe «Nord-Sud» à prendre en compte, celui partant de l’Asie Centrale vers l’Afrique et l’Europe du Sud. C’est dire combien ces visions inclusives sont proches des bases philosophiques de la MDS Fès-Grenade, investie dans une démarche nomade et transfrontalière. En effet, nous avions déjà signé un accord à Grenade, à Quanzhou et étant présente à Fès, nous sommes aux confluences de nombreuses mémoires et histoires. L’Asie Centrale, l’Ouzbékistan, avec ses villes-phares sur les Routes de la Soie étaient aussi dans nos démarches de collaboration futures. Donc, avec cet accord, la MDS élargit sa base de travail et d’échanges en Chine, en Asie Centrale, au Maghreb, en Afrique et en Europe. Des perspectives tellement stimulantes!

M. Madjer Massanov, autre cheville ouvrière de l’IICAS, assiste à la signature du MOU.

Aussi, pour bien poser les jalons communs, notre Convention a souligné les éléments suivants, que nous avions mis en exergue lors de la signature du MOU avec le Dr John Quang Wang et le Centre d’Etudes des routes maritimes de la Soie à Macao et Quanzhou:  «-À la lumière de la sagesse ancienne cultivée dans l'histoire du commerce maritime de la soie, nous croyons que le patrimoine de la route de la soie démontre que la mondialisation peut favoriser une meilleure compréhension mutuelle, des alliances stratégiques fondées sur la non-intervention et la souveraineté nationale. Elle permet la construction de relations pacifiques durables entre les nations et les peuples».

Il fut aussi convenu que l'IICAS, basé à Samarkand, «est un point central permettant des comparaisons et des convergences qui  est de favorisent le dialogue et la compréhension entre l'Asie Centrale, le Maroc, l'Afrique du Nord et le Sud de la Méditerranée et la France. La convivencia (vivre avec l'autre) et l'amélioration de la compréhension entre les cultures, les croyances et les visions du monde en sont de ce fait élargies».

Les derniers points furent donc visés pour notre signature du Mémorandum d’Entente, un grand moment dans la vie de la Maison de la Sagesse Fès-Grenade.

Le Dr Voyakin, directeur du Centre, procéda ensuite à un don d’ouvrages à remettre à la plus vieille bibliothèque encore en fonctionnement dans le monde, la Qwarawiyine de Fès et pour la MDS. Le tout, on ne saurait s’en étonner, fut suivi d’un excellent repas de la convivencia à un restaurant spécialisé dans le plaow ou pilaf, merveilleusement savoureux et destiné à redonner des forces le long des routes de la Soie.

Inutile de vous dire que l’événement est tellement dense qu’il nous faudra du temps pour l’arpenter dans toutes ses avenues. D’ores et déjà, nous pouvons affirmer que ce fut assurément un moment de grande importance dans la vie de la MDS Fès-Grenade et qui sera suivi d’échanges réguliers entre l’Asie Centrale et notre Maison, fière d’avoir signé cet accord avec l’IICAS, qui regroupe dix pays marquants sur les Routes de la Soie. J’avais l’impression que nous étions maintenant ouverts aux routes essentielles des cultures et civilisations du monde.

Don de deux de mes livres, à gauche, M. Dimitriy et Madjer Massanov, responsables de l’IICAS.

Au nom du Président A. Sekkat, du Bureau et des membres d’honneur de la Maison de la Sagesse, et en ma qualité de fondateur et secrétaire-général de la MDS, je remerciai donc l’Institut International pour les Etudes de l’Asie Centrale pour son accueil chaleureux et la signature de ce Mémorandum d’Entente, exprimant  son ouverture sur nos valeurs et dynamique pour une culture de la paix, telle que promue par l’UNESCO.

Nous aurons à cœur à développer, dorénavant, cet accord et les routes de collaboration qu’il ouvre entre Fès, Grenade, Quanzhou et Samarkand dans nos activités à venir.

© K. Torabully
10/04/2018

Notes

  1. (http://transfers.ens.fr/Cultural-transfers-in-central-Asia-before-during-and-after-the-silk-road)
  2. Lors de la visite de cet Observatoire, je retrouvai un ami sur une photo, lors d’un hommage rendu au célèbre astronome, Doudou Diene, initiateur des routes du dialogue de l’UNESCO.
  3. http://connections.clio-online.net/event/id/termine-22686

Le plaow ou pilaf, l’amitié partagée sur les Routes de la Soie.

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 Viré monté