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Aimé, Aimé, Aimé m’entends tu ?
Aimé Césaire est mort aujourd'hui
Evariste Zephyrin
17 avril 2008
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Fort-de-France, novembre 2001.
Photo © Susan Wilcox
«Car il n'est point vrai que l'œuvre de l'homme est finie, mais l'œuvre de l'homme vient seulement de commencer et il reste à l'homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur.» - Aimé Césaire |
Un homme qui aimait si tellement sa terre que tous les jours il s’y promenait.
Un homme qui aimait si tellement les petites gens que tous les jours, il s’arrêtait pour saluer son peuple.
Cet homme qui a fait de son île une poésie, doit être enterré assis sous un manguier afin qu’il puisse entendre le tambour bel-air percuter le chant de la terre.
Cet homme qui de son île a ébranlé les «assises du monde» doit-être enterré assis sous un manguier face à l’océan pour s’en retourner de temps en temps en Guinée chérir cette Afrique qu’il affectionnait tant.
Aimé Césaire a tutoyé le siècle le ratant de justesse
Le poète ne saurait mentir, alors je dis: «le Nègre fondamental mourra demain.»
L’homme sera enterré assis sous un manguier séculaire planté à l’ouest de son île afin qu’il enferre nos consciences de sa sagesse.
L’homme sera vêtu de noir et enterré assis sous un manguier séculaire afin qu’il enracine les potentialités de sa terre dans nos cœurs.
En vérité, Aimé Césaire mourra demain.
Car aujourd’hui le Nègre fondamental parcourt les traces et les rivières de son île natale.
A midi regardez-le sourire le long des sentiers aux voltigés des libellules.
Dans la nuit regardez-le à la lueur des flambeaux donner la voix dans la ronde…
Au petit matin regardez-le cheminer dans le marigot en nous insufflant son grand cri nègre.
L’éternité lui a été accordée, les poètes sont immortels.
Evariste Zephyrin17 avril 2008
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« .... je nous reverrai toujours de très haut penchés à nous perdre sur le gouffre d'Absalon comme sur la matérialisation même du creuset où s'élaborent les images poétiques quand elles sont de force à secouer les mondes, sans autre repère dans les remous d'une végétation forcenée que la grande fleur énigmatique du balisier qui est un triple cœur pantelant au bout d'une lance. C'est là et sous les auspices de cette fleur que la mission, assignée de nos jours à l'homme, de rompre violemment avec les modes de penser et de sentir qui l'ont mené à ne plus pouvoir supporter son existence m'est apparue vraiment sous sa forme imprescriptible.» - André Breton, Un grand poète noir, Préface à Cahier d'un retour au pays natal.
Heliconia caribæa, balizyé. Photo © F. Palli |
Sommaire de la page Hommage
- Aimé, Aimé, Aimé m’entends tu ? - Evariste Zephyrin.
- Aimé Césaire. Je suis négresse créole avec vous! - Maxette Olsson.
- Aimé Césaire, la passion du poète - Édouard Glissant.
- Aimé, parole due - Laurent Farrugia.
- Cahier d'un retour au pays natal ou Savoir à quoi un nom appelle par Marie-José Emmanuel.
- Daniel, le fils d'Aimé - Boudjemaâ Kareche.
- De l’île Maurice, parole pour l’aimé Césaire - Kahl Torabully.
- «Fils de Césaire à jamais…» - Raphaël Confiant.
- Hommage à Aimé Césaire - Gérard Théobald.
- Je suis né - José Lemoigne.
- Kisa pati politik Ayiti yo kontribye nan devlopman l? (an memwa Aimé Césaire, yon fa ki klere tout Karayib la) - Emmanuel W. Védrine.
- La noble da tamoule: Brève bafouille pour le poète - Jean S. Sahaï.
- Non, les Géants ne meurent pas - Lucien Jolet.
- Nous t'avons aimé Césaire à jamais... - Kounta.
- Ouvre ton cahier - Michel Ducasse
- petit cahier sanglant hommage à Césaire - Umar Timol.
- Poète nous te pleurons - Ernest Pépin.
- Pour Aimé Césaire - Ernest Pépin.
- Pourquoi je ne rendrai pas hommage à Césaire - Catherine Boudet.
- Rencontre avec Aimé Césaire - José Lemoigne.
- Rimèt Sézè pa ta'y - Serge Restog.
- Salut, poète! - Mikelita Jean.
- La voix unique d'Aimé Césaire Jean-Claude Bajeux
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De l’île Maurice, parole pour l’aimé Césaire
J’ai rencontré Aimé en 1996, à la mairie de Fort-de-France. Son accueil et son humanité poétique ont laissé en moi une trace indélébile. Il a lu en toute complicité mon texte Cale d’étoiles-Coolitude, bousculant ses activités d’élu, et nous avons partagé là un extraordinaire moment poésie et de profonde humanité.
J’en parlerai bientôt dans un hommage à Césaire que j’organise avec la radio mauricienne. Je l’écrirai aussi car cet immense poète m’a donné l’embrassade authentique du poète fraternel. Sans discours, sans coterie. Avec la dignité qui sied au grand, très grand monsieur qu’il fut et demeure.
Khal TORABULLY
Poèmes pour Aimé
Mon cœur, préservez-moi de toute haine
ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n’ai que haine
car pour me cantonner en cette unique race
vous savez pourtant mon amour tyrannique
vous savez que ce n’est point par haine des autres races
que je m’exige bêcheur de cette unique race
(Césaire, Cahier d’un retour au pays natal).Tu sais le cœur
Sans rime
Sans césure
Jamais
sans Césaire
Ces rythmes
Que le temps supprime
Que la mémoire rumineAimé
Ce dur pigment
Aux muqueuses des damnés
Il est temps
Dis-tu
De comprendre l’importance
De la poussière des négriers
Quand la maladie du sang maudit
Parle en nous
Des organes
Des viscèresIl s’est arrêté ce cœur aimé
Avec autant de temps à faire
Qu’à défaire,
Césaire sur césure.Il est temps de regagner
Cette Terre natale
Et supplique suppute suppôt
Supplique supplie ces temps morbides
Comme le gros dogue bagué
Qui aboya sur le nègre
Sensé le mordre
Pour saborder son noir sortD’où vient la vie
Te demandes-tu
De là
Que tu ne saurais nommer sans dommagePenses-tu
A ces Afriques
Que tu nommas
En mes Indes ?D’où te vient la poésie nègre ?
Te demande-je,
Sinon du même lieu que l’apatride
Puisqu’elle est chant de la vie
Jetée en pâture
A ce dogue qui aboie
Devant la gale de Gorée.Il est une seule direction
Face à ce rythme césuré
En Césarien
Pas de prosodie qui soit de l’ordre de l’impair
Non que le seul rythme noir
Soit celui qui bondit de coup de poing
En coup de pied.Et encore
Il faudra demander au Congo
Ce qu’il connut du Brahmapoutra
Et Césaire
Qui nous mena à l’écoute du poème
En ce qu’il se pense,
D’énergie
De solitude pétrie
De joies flétries.Hein Césaire né encore de l’impair
De l’impertinence du verbeDu verbe chicane
Maître à paroles enchaînées.Sombres comme l’orage contenu
Sur la lourde étuve des mélasses.Et pourtant,
C’est souvent ici
Que la source ne se tarit
Point.Glouton le cerbère
Couillon ce dogueson artère
encrassé en cales pisseuses
le même foc tous les paresseux
ou les souillons encalminésMais il fut Aimé
un instant où le sang
se coagula
et remonta au cœur
l’air contrit
l’air marri
l’air nègre que l’on déchaîneet ta vie
est en sursis
car la mort marronne
de boucan en bouquetLe cœur a ses prisons
que la raison
ne rime pas
dis-tu,
il fut fou cet homme
qui osa cracher leur verbe en pétard,
de prétoire en poème
il hurla sa déférence
sur les fesses des purs suantset dire qu’ici
la poésie négresse
devint attentive Pénélope
au souffle pourri
des capitaines interlopesau murmure long
de longs sanglots
des couillons en automne
violant leurs violons
viole sur viols
violences sur violencesComme aux intimes
frémissements des mots
tu pus percer l’abcès
tu pus
par le seul rythme
des images tuméfiées
et des coups de pieds du méprisé
briser le mépris des scrofulesmais tout semble
se contenir
dans un motvie
vidée
de son sens
ou emplie de ton sangCésaire aimé
comme un caillot livide
accroché entre le sang fluide
et la mort annoncée
de l’artère césuréemais l’attente du cœur
nécessite une pensée
pour le bonheur AiméDe n’avoir jamais pensé à lui
jusqu’à cet instant
c’est cela qui damne
le bourreau au siège de son libido
aboyant comme le dogue
mordant l’étoile cannibaleMais le nègre stellaire
Possède un paletot en fer blanc
Qui frôle la casserole des constellationsAinsi la lumière
répond
à ton rythme
courant alternatif
en ton cœur
diastole systole
le même arrêt
programmé
une faille dans la continuité
cette prosodie qui fut l’arme
fatale du verbe renonçant
au crime de lèse-majestéMais qu’est le cœur du poète ?
A-t-il plus d’âme
que celui du mortel
dont les mots quotidiens
suffisent à peine
à cajoler la mort ?Et-il plus sensible à la lumière
ou à l’ombre déchirée
quand les mots s’éclipsent en ses yeux ?Son cœur arrêté
sent-il mieux les pensées
non dites ?Noires desseins
noires Antilles
tout marronne entre le blanc et le noir,
Noirs ces oracles vidés de leurs entrailles
Peules sérères ou masaïsMots victuailles
Comme gangrène des canailles
Roussailles sur coussecailles
Voilà que la racaille
Se mêle de briser le vernis
Des mots susurrés de porcelaine bleue
en matité noireCésaire rythme enfin
les brises éclatées
dans la mangue pourrie
éclaboussée de sa maturitéSait-il mieux sentir
cette vie qui est prêtée
à tous et à toutes ?
Surtout celle qui est arrachée
Aux fronts d’impurs pigments ?Ou bien en fait-il une immortelle
Temporalité, une logorrhée carniphage
où le poème s’érige en épitaphe
sans fin en désir de vie ?Qu’a-t-il ce cœur
qui se penche trop sur l’abîme
ou la faille du continent noir ?Aimé, es-tu ce nègre insulaire
que la lune évite
en se montrant à demi ?Qu’a-t-il ce cœur
qui se retire trop vite
de la solitude du poète,
se pensant aimé de l’univers
alors que chaque étoile naine
s’embrase de son énergie indomptable ?Là,
Une négresse berce la voie lactée
Au son d’une plainte brûlée
De naine rouge,
Là ta da tamoule
Te livre syllabe au lait des jaspes.Mais c’est bien l’amour
Qui te guetta
Aimé
Surpris comme tout homme
Sur l’ombre de son poing fermé
Non par renoncement
Mais par désir de rendre
La lumière aux yeux des bannisAprès tout
le cœur n’est qu’un muscle autonome
qui raisonne contre les marées
des exils colossaux.Il n’est pas cet organe
où l’âme siège seule
en face de l’éclaboussement
de l’oxygène
et des bouts de planètes.
Poète,
Tu mènes l’oraison
sur la plante de tes pieds
qui foulent pleinement
ce pays natal entre détroits et péninsules.
Ce sont ces limbes
qui ont tressé
le cordon ombilical
du poète :
ton poème utérin,
qui nous rendit césairien.HOMMAGE A CESAIRE
aïeux nègres koulis cannes de Basse-Pointe.
Fertile Salutation, l’ombre nage en corps de fantômes.
Temps, le temps c’est ta flamme des mots sobres,
Un doigt, et vent surpris, la rosée suite
En poèmes de l’ami Aimé.
Souvent océans sueur des cannes fertiles,
sabres bafouant transparence de l’île,
l’attachage des rayons frêles
au seul vent du large plantationnaire
Aié AiméToi point cardinal providence basanée
crachats en larmes
fragiles pétales de safran
la terre se défend
de la proximité des lombrics
Mais tu fus os de colonnes ployéesLe bateau de ma honte dans ton caniveau
L’ombre chante l’air du matelot
Indifférent sous le dalo
Des sabres brandis
En macération de cicatrices et de cymbalesTon cahier blême
Blâme l’abyssin au coeur d’airain
Opaque ta main résiste
A la coupe des pays de triples peuples
Ecorchés par la peau jurée fouettée
Aié Aimé
La horde des salives bleues
Après l’eau noire
Le vomi nectar des violés
Distillation univoque des essences
Que la négritude répandit en Caraïbes
Mais le fil enraye le littoral de la route de la soie
La bave dit le vol de la chair par la main lourde
Atome étonné
Cassonade de sucre noir et rouge
Aimé revit rouge ce nègre émancipéMarron cette sueur jusqu’à la lie
Les trottoirs de Fort-de-France
Rasent les murs dodus
Virevoltent sur les eaux faisandées des bas-fonds.
Une cohorte se confond avec la lèpre
Les frelons se gavent de sucre pestilentiels.C’est pourquoi la pluie tonne, repliée sur elle-même.
Honni soit qui mal y pense
Aimé dis le crachat fier du mourant
Aimé rendit
Loques loquaces
Coqs cocassesDepuis
La gangrène s’égrène
A la bouche des sources ravalées en salive.Tu vois ma rage
Devenue esprit de tristesse ?
L’Histoire est un piment qu’exacerbe l’oubli.Césaire, la poésie te salue
chorale du troisième œil
réchappée par la mort.
Tu sus retourner les yeux des suppliants
sur la prose des suppliciés.
Khal TORABULLY
Port-Louis,19/04/08
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Dans la vallée ou roule encore le tamtam du tambour
j'entends de loin le bruit de tes pas
Emboitant ceux de nos ancêtres
Partant à la conquête de la liberté
Armes aux aguets, pieds-nus
Se frayant un passage à travers les champs de cannes en fumés
Chantant des airs que côtoient ceux que tu frédonnes
Dans la forêt ou crépite encore les feux du boucan
Tu es là, poète, debout au milieu de tes frèresSur le colline, près du ruisseau
Se dresse l'arbre grand, robuste
L'arbre puissant aux feuillages tendres
Comme toi, poète
Et dont les racines sont baignées
Dans l'eau crystalisante de la pensée nègre
Produisant les fruits de l'esprit
Suspendus aux branches qui s'étendent
Jusqu'à transcender les frontières de l'imagination
Des autres peuples de ce mondeJ'entends le cri assourdissant de ta voix
Qui appel, rassemble
Comme le souffle du lambi de nos nègres marrons
Donnant l'alerte!
J'entends tes pas! j'entends ton souffle! j'entends ton cri!
Je te vois encore en vie
Dans ces feuilles mortes de l'automne
Que le vent balaie de son souffle
Je scrute encore tes vers à travers les pages vivante de l'histoire
L'histoire de mes Aieux depuis longtemps partis
L'histoire de mon pays
L'histoire de ma terre
Je vois encore ta silhouette à travers les nuages
Rimant avec les étoiles dans le ciel ou tu souris
Et je te dis, salut, poète!
Homme de l'espoir
Homme du terroir
Homme du jour et de la nuit
Homme idgne de la race
Comme l'aigle, qu'il vole plus haut ton âme
Au dessus de l'ocean, que le vent souffle, souffle encore et encore
Jusqu'à donner plus d'élan à ton esprit
Qui continuera de la haut à alimenter ton espritSalut, salut poète!
Les grains d'espoir que tu as semé sur la terre fertile
Ou vivent encore les générations d'aujourd'hui et celles à venir
Fleuriront, germeront toujours sur cette colline
Ou le ruisseau coule encore
Pour rafraichir les mémoires
Pour que plus jamais elles ne t'oublient
Ils fleuriront, ils germeront autour de cet arbre géant
Comme nos ancêtres rassemblés
Autour de ce boucan qui brule encore dans les bois
Et jamais ne s'etteintHonneur, hommage, respect, salut à toi, poète
Auprès du Dieu vivant, maitre de l'intelligence
et de l'esprit ou tu te reposes
Que ton corps chante, danse et sautille de joie
Que ton esprit comme l'étoile dans la nuit brille
Qu'il nous sert toujours de phare
Pour que dans cette vallée perdue
Nous retrouvons nos chemins
Les chemins tracés à travers les lignes
Des écrits que tu nous as laissés
Comme acquis, comme héritageSalut, salut à toi poète!
Va! et fais ton chemin
Mikelita Jean
Nous.
Nous t'avons.
Nous t'avons aimé.
Nous t'avons Aimé Césaire.
Nous t'avons aimé Césaire à jamais...
Kounta
19. avril 2008
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Fort-de-France, Mercredi 22 novembre 2006. Photo © Christine Le Moigne-Simonis. |
Inutile de présenter Aimé Césaire, 93 ans, père du concept de la négritude, député-maire de Fort-de-France pendant un demi-siècle, rapporteur de la loi qui fit, en 1946, des vieilles colonies - Martinique, Guadeloupe, Guyane et Réunion - des départements français de plein droit. Au sortir de la guerre et de la période Vichyssoise incarnée en Martinique par l'amiral Robert, il pensait que c'était le moyen le plus efficace de faire sortir l'île de la profonde misère où elle était plongée. Aujourd'hui, les écrivains de la créolité, Raphaël Confiant en tête, lui font reproche de trop aimer la France et d'avoir engagé la Martinique sur la voie de l'assistanat. Pour ma part, considérant qu'on ne refait pas l'Histoire, et de plus - ce qui m'est fait reproche - intellectuel vivant en métropole, j'aurais une opinion beaucoup plus nuancée.
Ce préambule n'est pas innocent. Le 16 novembre se tenait à la bibliothèque Schœlcher, en face de la statue décapitée de Joséphine, une conférence-débat à propos de la réédition du livre de Confiant: "Césaire, une traversée paradoxale du siècle"qui lui aurait valu, à la première parution, l'appellation de paricide. J'y assistais, non pour porter la contradiction, mais en tant qu'écrivain martiniquais vivant en métropole mais reconnu en Martinique. Je n'avais nullement l'intention de rencontrer Césaire. Un pareil monument, écrivain majeur du siècle, cela vous fiche, pardonnez-moi cette expression, une frousse royale. Cependant, à ma grande surprise, à la sortie de la bibliothèque, Joëlle Jules Rosette, la secrétaire particulièrede Césaire m'interpelle:
- Vous êtes Monsieur José Le Moigne?
- Oui.
- Pourquoi n'allez-vous pas voir Monsieur Césaire? Je suis sa secrétaire et je sais que vous lui envoyez vos livres.
- Je crains de l'importuner.
- Pourquoi? Tenez, on va prendre rendez-vous. Mercredi 10 heures 30. Ca va?
- Bien sûr!
Voilà comment, sans n'avoir rien sollicité, je me trouve nanti d'un rendez-vous avec le nègre fondamental.
Mercredi. Pas facile de circuler à Fort-de-France. Encore moins de se garer, surtout lorsque l'on ne veut pas être en retard. Enfin, Christine et moi décidons de nous ranger sur le trottoir, à deux pas de l'ancienne mairie où Césaire conserve son bureau. Première surprise, nous trouvons à l'accueil notre voisin de siège dans l'avion qui se trouve être le frère de la secrétaire du grand homme. Il est venu donner un petit coup de main. Joëlle nous fait entrer. Césaire, derrière son bureau en acajou, me fixe avec intensité. Joëlle nous fait asseoir et l'interrogatoire commence. Je veux dire par là que son premier souci est de me jauger, sans pour autant juger, ma qualité de martiniquais. Mes réponses semblent le satisfaire. En tout cas, Joëlle me propose de m'asseoir auprès du maître pour que Christine puisse prendre des photos. J'ai oublié de dire que Césaire est très sourd et que Joëlle lui souffle mes réponses. De près, je mesure l'élégance de Césaire. Il porte une cravate gris clair à fines rayures noires; une veste gris bleuté et pantalon gris ardoise avec un pli américain. Mine de rien, cela donne aussi la mesure de l'homme. Je note aussi la petitesse de ses pieds haussés de cuir noir. Pour le reste, je ne m'attarderais pas sur ses traits, sur ses lunettes et sur ses cheveux blancs connus du monde entier. Je ne décrirais pas non plus les livres, surtout de poésie, en piles sur son bureau. Je dirais simplement que les miens sont devant lui et qu'il semble les voir lus, notamment: Tiré chen-la an tèt en mwen, ou l'esclavage raconté à la radio qu'il me remercie d'avoir écrit car il y voit une sorte d'adresse à la jeunesse du pays.
L''important, me dit-il, est la question de l'identité. On ne peut être libre si on ignore d'où l'on vient. Kant le disait déjà: "L'homme doit en permanence se demander: Qui suis-je? Qu'est-ce que je voudrais faire? Qu'est-ce je peux faire... ". Il me parle alors de sa rencontre avec Senghor. C'était au début des années 30, à Paris, au Lycée Louis le Grand. Le lendemain de la rentrée il voit, à l'autre bout du couloir, un petit homme noir, vêtu d'une blouse grise nouée par une ficelle au bout de laquelle pend une bouteille d'encre.
- Qui es-tu, bizut? le futur grand poète et président de la république du S énégal.
- Je m'appelle Aimé Césaire et je viens de Martinique.
- Moi, je m'appelle Léopold Sédar Senghor et je viens du Sénégal. Eh bien, Bizut, à partir de ce jour tu seras mon bizut!
Puis il me parle de George Pompidou, un autre fou de poésie qui fut aussi son condisciple, et de l'amitié qui les lia.
D'ailleurs, je remarque sur son bureau, l'Anthologie de la Poésie Française que Pompidou trouva le temps d'écrire alors qu'il était Président de la République. Bel exemple de fidélité en amitié bien au-delà des clivages politiques.
Nouveau ballet. Joëlle propose à Christine de poser à son tour avec Césaire. Pendant que je prends la photographie, Césaire poursuit son examen tout amical. Il veut savoir si je parle le Créole - lui qui est accusé de ne pas le parler ce dont je doute même si le créole n'est pas l'idiome dans lequel il s'exprime -, à quel âge j'ai quitté la Martinique, à quel âge j'y suis revenu pour la première fois. Bref, il s'attache à savoir si je suis un fâcheux ou un Martiniquais soucieux de rencontrer le premier des siens. Il ne le dit pas, mais, à l'évidence, il ne joue pas les faux modestes. Ses yeux pétillent derrière ses lunettes lorsqu'il affirme avec conviction que le fait de vivre en métropole ne m'empêche pas d'être un enfant du pays. J'ajoute, à sa demande, que lors de mes retrouvailles avec l'île, dès ma descente de l'avion, j'ai retrouvé, non pas intellectuellement mais sensuellement, toutes le sensations que le petit garçon de deux ans croyais avoir perdues.
"La Martinique est un petit pays affirme-t-il, mais il est très complexe. Pour moi les racines les plus importantes sont africaines, mais il ne faut pas oublier les autres, les hindous, les asiatiques ... Tout cela forme un peuple". Il ne le dit pas, mais je sais qu'il n'exclut pas les blancs, ni ceux qui, pour mille raisons, vivent au-delà des mers. Il le répétera deux fois: "Être Martiniquais, c'est surtout une question de volonté".
- Et en Belgique? demande-t-il à Christine. Comment faites-vous avec vos deux langues puisqu'il me semble que l'union paraît inconciliable...
Christine explique.
Vient le moment des signatures. J'ai apporté quatre livres que je souhaite le voir dédicacer à mes proches.
Joëlle intervient.
- C'est trop. Il ne pourra pas. Il a de l'arthrose aux mains...
Tout cela avec chaleur et amitié.
Nous transigeons. Tant pis pour les adultes. Va pour nos petits-enfants. Il est important que la transmission se fasse.
Césaire a du mal à écrire. Il a un mouvement d'impatience que Joëlle assume avec tendresse.
Christine risque:
- Monsieur Césaire, vous vous fâchez de la même façon que Joseph Zobel!
- Zobel? Vous l'avez connu? Où vivait-il avant sa mort? Il était un peu plus jeune que moi.
- C'était un seigneur, dit Christine tandis que je racontais l'histoire de l'amitié qui nous unissait Zobel et moi.
Je lui montre le début du livre que j'écris en ce moment: Joseph Zobel, le coeur en Martinique et les pieds en Cévennes. Il me demande s'il peut le garder et dit qu'il le lira attentivement. Moi, ce que j'avais prévu, c'était de lui offrir ce poème écrit en Martinique:
A grand Rivière
où les vagues sont rudes
l'enfant fait corps avec l'écorce
pour mener sa pirogue
au-delà des nuages
La conversation pourrait se rallumer, mais Joëlle, toujours aussi attentive, nous fait comprendre qu'il faut s'arrêter là.
Césaire se lève.
- Monsieur Césaire vous raccompagne dit Joëlle.
Elle lui tend un bras pour qu'il puisse s'y appuyer tandis que Césaire, d'un geste de la main, me fait comprendre que moi aussi je dois l'aider.
Césaire s'appuyant sur mon bras! Si Man Gabou, ma grand-mère, Man Titi mon arrière-grand-mère, et Man Anna ma manman tant aimée pouvaient me voir du paradis créole où elles m'attendent toutes ! J'imagine quelle serait leur fierté!
Césaire lâche mon bras pour me tendre la main. Il sourit puis me dit en parole d'adieu:
- Je reconnais en vous un Martiniquais fondamental.
Retour à la réalité. La police est passée par là. Un magnifique papillon m'attend derrière le balai d'essuie-glace.
Christine a le mot de la fin.
- Qu'est-ce qu'une amende après un pareil moment!
Je ne puis qu'acquiescer.
José Le Moigne
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La plus grande voix de la Martinique vient de s’éteindre. Voix qui exprimait de la manière la plus belle et la plus forte les souffrances, non seulement des peuples noirs, mais aussi de tous les peuples opprimés de la terre, tous ceux que la colonisation, puis l’impérialisme, ont jetés dans la géhenne du désespoir et du déni de soi.
Dans «Eloge de la Créolité» (1989), co-écrit par Patrick Chamoiseau, Jean Bernabé et moi-même, nous avons écrit que nous étions «…fils de Césaire à jamais». Dans notre esprit, cette phrase signifiait que nous avions, nous Martiniquais, Guadeloupéens, Guyanais et autres Caribéens, une dette énorme, une dette incommensurable envers celui qui s’est un jour appelé, dans un cri de défi superbe, «Le Nègre fondamental».
En effet, en poussant «le grand cri nègre qui ébranlera les assises du monde», Césaire mettra à bas des siècles de dénigrement de l’Homme noir et réhabilitera, dans le même temps, à nos yeux d’Antillais décervelés, l’image de l’Afrique-mère. C’est dire à quel point la Négritude fut importante, indispensable même, dans les années 30, 40, 50 et 60. Il s’est agi d’une véritable psychanalyse collective de nos névroses, celles que la colonisation a générées, tout autant qu’une sorte de thérapeutique mentale visant à nous permettre de sortir de la mésestime de nous mêmes qui nous empêchait d’aller de l’avant.
Au plan politique, Césaire sut aussi assumer un grand nombre de combats, notamment celui de «l’Autonomie pour la Nation martiniquaise» tout en travaillant au quotidien pour que des générations de gens des campagnes, chassés par la fin de l’Habitation cannière, puissent trouver une existence digne de ce nom à Fort-de-France. Grâce à son action municipale, de véritables cloaques, des bidonvilles, ont pu être transformés petit à petit en quartiers vivables. Des écoles, des routes, des dispensaires, l’eau, l’électricité, le tout-à-l’égout y ont été apportés, dans des conditions financières difficiles, pour que les arrière-petits-fils des esclaves des plantations puisent enfin accéder à la dignité.
Enfin, au plan mondial, Aimé Césaire a porté loin, très loin, la voix de la Martinique et de toute la Caraïbe. Et cela d’abord en Afrique où son ami Léopold-Sédar Senghor avait pris les rênes du Sénégal. Césaire, contrairement à ce que disent beaucoup de gens qui ne l’ont pas lu (ou peu lu), n’a jamais voulu nous inciter à retourner vivre en Afrique, il a voulu domicilier l’Afrique aux Antilles, ce qui n’est pas pareil. C’est-à-dire réinstaller en chaque Antillais la conscience de l’Afrique, la connaissance et le respect de ce continent d’où sont partis la majorité de nos ancêtres. Par le biais du SERMAC et du Festival Culturel de Fort-de-France, il a poursuivi obstinément cette domiciliation salutaire.
Pour tout cela, tout Martiniquais, tout Antillais, a une dette énorme envers Aimé Césaire. Mais «être fils à jamais» du poète ne signifie pas s’interdire de porter le moindre regard critique sur sa vie et son œuvre. Cela ne signifie pas idolâtrer l’homme et l’œuvre. Les auteurs de la Créolité sont des fils rebelles de Césaire et on sait à quel point Césaire lui-même fut un rebelle! Ne déclarait-il pas dans les années 80 au journaliste guadeloupéen D. Zandronis, dans le magazine «Jougwa»: «Je suis un Nègre-marron!». Il s’agit donc pour nous d’abord de reconnaître notre dette envers cet homme exceptionnel, cet homme sans qui rien n’eut été possible, puis, dans un second temps, de jeter un regard objectif sur ce que j’ai appelé sa «traversée paradoxale du siècle».
Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, j’ai à plusieurs reprises rencontré Aimé Césaire et discuté avec lui. J’ai même fait des enregistrements de nos conversations qui seront publiés prochainement dans un petit livre intitulé «Conversations avec le Nègre fondamental» qui sera publié chez K-Editions. Césaire, au contraire d’un certain nombre de thuriféraires incapables de citer un seul de ses poèmes de tête, m’a toujours reçu fort courtoisement, permettant même que nous soyons photographiés ensemble et me confiant des choses que l’on découvrira dans le livre en préparation dont je viens de parler. Il ne m’a jamais reproché d’avoir jeté un regard critique sur son œuvre et sur son action politique. Bien au contraire!
Césaire était un grand monsieur. Fort différent d’un certains nombre de gens qui l’entouraient et dont il était bien obligé de s’accommoder. Un homme qui appartient à la Martinique toute entière, à la Caraïbe, au monde entier, pas à un parti politique! S’il est normal que ceux qui ont œuvré à ses côtés durant tant d’années soient les premiers à se revendiquer de lui, à honorer sa mémoire, il est aussi parfaitement normal que d’autres, comme moi, qui n’étaient pas sur les mêmes positions que lui, ni au plan littéraire, ni au plan politique, fassent entendre leur voix et clament à la face du monde à quel point il nous manque aujourd’hui. Césaire fut notre père à tous.
Je retiendrai, enfin, l’immense mélancolie, rarement soulignée, qui traverse son œuvre poétique si géniale. Une mélancolie sourde, tenace, qui n’affleure jamais au premier plan, qui ne l’a jamais poussé à baisser les bras et à cessé d’agir, mais qui est là, omniprésente et qui nous révèle un homme certes préoccupé par le destin de son peuple ou de sa «race», mais s’interrogeant dans le même temps sur le sens véritable de l’existence humaine.
Dans sa dernière œuvre publiée, «Moi, laminaire», en 1982, cette mélancolie toutefois se laisse voir au grand jour. Qu’on en juge:
«J’habite une blessure sacrée
j’habite des ancêtres imaginaires
j’habite un vouloir obscur
j’habite un long silence
j’habite une soif irrémédiable
j’habite un voyage de mille ans
j’habite une guerre de trois cent ans
j’habite un culte désaffecté...»
HONNEUR ET RESPECT SUR TA TETE, O NEGRE FONDAMENTAL !
Raphaël Confiant
dimanche 20 avril 2008
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Aimé Césaire. Je suis négresse créole avec vous !
Maxette Olsson
"Tu vois, plus nous serons Nègres, plus nous serons des Hommes". Aimé Césaire à Léopold Sedar Senghor.
En apprenant la disparition d'un des derniers leaders révolutionnaires de notre temps et l´un des fondateurs du mouvement littéraire de la négritude soit M. Aimé Fernand David Césaire, je me suis demandée moi petite négresse du peuple qui ne sait rien, est-ce une prétention d'être inspirée par lui. Et soudainement je crus le ouïr et je le vis presque déclamer "le poing à l'allongée du bras":
"Faites aussi de moi un homme d'initiation
Faites aussi de moi un homme de recueillement
mais faites aussi de moi un homme d'ensemencement "
Et puisque l'ensemencement appartient à tous les hommes de la terre, je me suis souvenue qu'il tenait à être le poète du peuple et que je fis sa connaissance à travers son esprit omniscient uni vers ceux qui embrassent la seule liberté : celle de se métamorphoser en une mort digne d'avoir passionnément étreint l'état et la force de vie dont le contraire n'est pas la mort, mais l'éternité bien présente en ce jour national du 20 avril 2008.
Ainsi me voilà recueillie à savoir que j'ai un jour d´illumination douloureusement épousé le paraclet poétique du chantre universel en lisant son "Cahier de retour au pays natal", précisément parce que je suis de:
"ceux qui n'ont connus de voyages que de déracinements
ceux qui se sont assouplis aux agenouillements
ceux qu'on domestiqua et christianisa
ceux qu'on inocula d'abâtardissement "
Je ne l'ai jamais appelé papa, car je ne connais pas l'esprit de ce mot et je n'ai même jamais osé personnifier "L'étudiant noir", je l´ai intégré, ce qui signifie qu'il est là et sera toujours là, car je l'ai jadis lu comme je lis aujourd'hui Frankétienne: pleine de gratitude d'être née Négresse qui rime avec tresse, finesse, caresse, allégresse, noblesse, déesse...
C´est bien la première fois que je confesse avoir cotoyé l´intimité intellectuelle de ce grand Martiniquais. Oui! En compagnie de Frantz Fanon et M. Lauriette, Aimé Césaire me plongea dans les abysses de Négresse jusqu'à la transcendance et la transparence. En pleine rébellion à la puberté, grâce à ces hommes, je n'ai malgré tout jamais nier la Nègresse fondamentale qui m'émeut, me verse dans l'ire, me fait rire à gorge déployée ou me fait pleurer en hoquets jusqu'à perdre le souffle. Le raccourci fût qu'à travers Aimé Césaire j'ai lu Hegel, Heidegger, Nietzche, Descartes, Kierkegaard... je ne pus donc tout simplement que puiser et saisir à bras le corps la magnificence du je-suis-Nègresse-donc-je-suis.
Ceux qui ont inventé le mot nègre pour souiller, infecter et profaner la race noire avaient compté sans Aimé, ce verbe qui se fît cher à générer la passion d'être Nègre ou ne pas être du tout. Je tiens à déclamer avec vous tous en ce jour la litanie éternelle: Aimé Césaire est et restera un Grand Nègre!
Maxette Olsson
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Kisa pati politik Ayiti yo kontribye nan devlopman l?
Emmanuel W. VEDRINE
17 avril 2008
(an memwa Aimé Césaire, yon fa ki klere tout Karayib la)
A lire ici.
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Un phare s’est éteint! Jamais homme, en Martinique et en Guadeloupe, ne suscita tant de controverses, de polémiques et de débats comme si son œuvre et son action avaient dérangé la fourmilière coloniale d’une manière irrévérencieuse et quasiment «sauvage».
Il lui avait suffi d’un petit recueil pour mettre le feu aux poudres: Le Cahier d’un retour au pays natal.
Il lui avait suffi d’un mot pour brandir le drapeau de la résistance et de la dignité: négritude.
Et vinrent les coups de canons que furent le Discours sur le colonialisme, la Lettre à Maurice Thorez, sans oublier l’ouvrage monumental consacré à Toussaint Louverture. Puis, se voulant pédagogue, il éclaira le ciel du théâtre de fusées salvatrices: La tragédie du Roi Christophe, Une saison au Congo, Une tempête. Autant de questionnements où l’histoire déclinait ses inquiétudes, ses enjeux et ses défis.
L’homme politique que toujours le peuple martiniquais plébiscita depuis 1946, avocat inconsolé de la départementalisation, fondateur du Parti Progressiste Martiniquais, député-maire, Président du Conseil Régional, connut les morsures aux jarrets d’une droite fétichiste, les salves contraires des jeunes indépendantistes et l’incompréhension d’une France sourde à ses revendications et plus soucieuse de le déchouquer que de l’entendre.
Ce qui avait fait sa grandeur aux yeux des générations anciennes devenait un fardeau voire même, pour certains, un péché.
Il aurait été le père suprême de l’assimilation, le responsable de toutes les dérives décriées, le coupable d’une dépendance honteusement couverte d’allocations et de subventions. Il fit front en plaidant que la départementalisation de 1946 était une demande émanant de la gauche, que le contexte de la guerre et de l’après-guerre imposait ce choix, que cela correspondait aux aspirations profondes du peuple. Et peut-être, secrètement, il pensait aux débâcles des indépendances africaines et aux convulsions sanguinaires de la dictature « noiriste » de François Duvalier. On peut penser qu’il guettait un vent de révolte collective, une vraie poussée populaire, un balan de l’histoire qui ne vint jamais. Le radicalisme des écrits se muait, à l’Assemblée nationale en exigence de justice sociale, en «postulation irritée de la fraternité», en tisons d’un humanisme vrai.
Plus qu’un guerrier c’était un avocat !
Et nul ne peut nier que ses plaidoiries furent de grandioses interpellations à une France qui se dévoyait dans la besogne coloniale. Nul ne peut contester que sa poésie, lave effervescente, tentait d’éradiquer, à la racine même, «l’omni-niant crachat» du colonialisme.
Cette ambigüité entre la pureté étincelante du dire et les compromis du faire en dérouta plus d’un. Ils trouvèrent que la statue littéraire manquait de ce socle qui fait les hommes d’état. En fait, ce qui manquait c’était la foi en la violence, les certitudes sectaires, cette passion barbare, ce sens enflé du moi qui font les beaux «libérateurs» du peuple.
Peut-être pensait-il que trop souvent le soleil des indépendances vire en volcan imprévisible d’une dépendance encore plus grande: celle de la misère et de la solitude. Peut-être que tout simplement, accroché à de grands idéaux, croyait-il que la France pouvait accoucher d’une émancipation généreuse et solidaire.
Peut-être !
Toujours est-il que le monde caribéen, afro-américain, africain s’empara de ses mots pour signifier qu’on ne pouvait impunément minorer une partie de l’humanité et qu’il y avait place pour tous au rendez-vous de la fraternité.
Et plus l’homme politique s’usait, plus l’œuvre littéraire et militante agrandissait l’horizon, reformulait l’espérance, irriguait les cadastres minés par l’apartheid, le racisme, l’absence d’une utopie refondatrice. Tout cela au point qu’il devint de son vivant l’incarnation même de cette «blessure sacrée», de cet inconfort existentiel, de cette mémoire souffrante, de cette résistance ontologique où s’écrit le destin contrarié des damnés de la terre.
Et c’est ce qui nous reste! Non pas des poèmes mais une pensée de nous-mêmes. Non pas de la poésie mais une pétition. Non pas des mots mais une expression de l’identité. Non pas une esthétique mais une vision. Je n’ai jamais cherché Aimé Césaire dans le mirage de la négritude. Je l’ai trouvé de ce côté où l’homme proteste, parfois en vain, contre le calendrier des humiliations et des damnations de la condition humaine. Ces protestations l’ont érigé en conscience d’une «négraille inattendûment debout». Et pourtant c’est un poète Un poète comme il en surgit un par siècle!
Poète, parce que ses mots ont su plonger dans la cale des bateaux négriers, transformer les cris de souffrance en voix des peuples, concasser la langue jusqu’à en faire un semis de liberté, thésauriser nos rébellions, espérer une «remontée jamais vue».
Mots d’une histoire singulière, tragique et toujours espérante. Mots d’une géographie péléenne où viennent boire les mangroves, éclater les coraux, s’enflammer les balisiers. Mots d’une existence plus tourmentée qu’on ne le croit, trempée dans une foi inébranlable en l’humanité souffrante. Mots conjugués en flamme de beauté et portant la torche d’une vérité sans pourquoi.
Aimé Césaire, absolument poète, sincèrement poète, mondialement poète. A cette heure où l’ombre attise tes paupières, nous te pleurons! Désormais, il nous appartient de regarder l’avenir en face car nous savons que les plus grands bâtisseurs sont ceux qui réveillent l’énergie des cendres à travers les décombres.
Ernest PEPIN
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La noble da tamoule: Brève bafouille pour le poète
Jean S. Sahaï
N'oublions pas la Da tamoule qui berça le petit Aimé sur la plantation Eyma de Basse-Pointe. Décédée il y a quelques années, elle eut toujours libre accès en Mairie, même en période de crûe, pour voir le Maître, enfant qu'elle avait nourricé. Les chants en Tamoul dont elle berça le futur Poète restèrent dans sa mémoire. Tel Saint-John Perse, initié à ces sons par les servantes indiennes de sa mère...
La Négritude, qui relèva le pire des opprimés en vue d'en faire un puissant fer de lance de l'universel, n'est pas un mesquin ethno-centrisme de blablature. Compassionnée, elle ne cautionne pas le mépris d'une ethnie par une autre, a fortiori le sentiment indigne de supériorité méprisante dont les minorités firent hélas les frais en nos îlots. C'est un humanisme profond qui ne rejette la personne de quiconque. De Basse-Pointe à Obéro, l'Aimé Césaire aimait son peuple toutes races confondues et le manifestait. Il prenait un temps béni à rencontrer les camarades indo-martiniquais de sa génération comme le père Mardaye à Obéro, s'asseyant avec lui dans l'escalier pour faire causette, ou les plus jeunes, comme la romancière Christiane Sacarabany qu'il envoyait chercher par son chauffeur pour discuter avec elle. L'Aimé de l'Eyma avait d'ailleurs de par son ascendance maternelle du sang indien, comme son coiffeur l'atteste volontiers! Présent à l'inauguration du buste de Gandhi à Fort-de-France à côté de son successeur Letchimy - patronyme indien bien frappé s'il en est, le Maire honoraire avait fait un bel éloge, hélas non gravé, de l'apport des travailleurs dits koulis au pays Martinique.
En linguiste affectueux, le Chantre s'était procuré des livres pour s'initier au Tamoul, langue qu'il trouva bien complexe... Me léguant le dictionnaire Tamoul-Anglais de sa bibliothèque, le Poète le dédicaça en souhaitant que cette langue, parmi d'autres, fasse aussi partie du patrimoine linguistique des Antillais. Une évidence, puisque cette langue, un temps parlée par des dizaines de milliers d'habitants des Antilles, fut elle aussi, avec le Bhodjpuri, l'Ourdou ou l'Hindoustani, victimes de l'oppression euro-centrée...
Jean S. Sahaï.
BRÈVE BAFOUILLE
Césaire fils de l'Eyma et père du pays,
Tu t'es grandi en te frottant au peuple à terre
Avec Senghor, consorts, parmi Paris tu te trouvais
Des Clovis et des Huns tu te fis une orgieEt les chiens s'asseyaient en humant le Cahier
Tandis que nous passions notre temps à la plage
Tu nous mettais au nez la bimbeloterie
Tu dénonças l'arnaque humant le vent du largeAu Nobel des Bonbel tu préfèras les Peuhls
Grands arbres d'en-Guinée et femme noire altière,
Le lait de la savane, camarade AlikerLe Letchi mûr pour maire, l'alizé vert des mornes,
Chemin seul, la lumière intérieure et vibrante,
Loin de la foule aux cris, reste avec nous chez toi.Jean S. S.
Lire aussi :
AIME CESAIRE : ADAGIO POUR LA DA
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Pourquoi je ne rendrai pas hommage à Césaire
Catherine Boudet
Une Semaine après le décès du grand homme, tout le monde y va de son couplet, ou plutôt, de son vers, en hommage à Aimé Césaire, se risquant à l’occasion à des jeux de mots faciles sur son nom ou sur son prénom, se dépêchant de redécouvrir, voire de découvrir tout court, ses écrits…
A sa mort, Césaire se découvre une communauté exceptionnellement étendue d’intimes et d’amis, d’admirateurs. C’est certes toujours ce qui arrive quand on meurt. La mort pare le plus insignifiant d’entre nous de qualités exceptionnelles. Mais quand un grand homme meurt, le plus insignifiant d’entre nous se croit obligé d’être déférent, pour accéder à une parcelle de l’aura du défunt…
Et dans cette logghorée interplanétaire démultipliée par l’internet, l’Exceptionnel est désormais sanctifié en même temps que banalisé par un phénomène de Panurge poussé à son paroxysme. Combien sont-elles, les grandes voix autorisées qui ont suffisamment connu Césaire dans son combat poétique, politique, pour lui rendre un hommage à la hauteur de sa stature ?
Moi, je n’ai jamais eu le privilège de connaître, ni même de rencontrer Aimé Césaire. Bien sûr, comme tout le monde, j’ai lu Cahier d’un Retour au Pays Natal. J’avais 14 ans, vivant ma jeunesse de domienne déracinée comme un exil dans la métropole grisaillante, Césaire m’avait à travers ses pages, dispensé son souffle puissant pour me permettre de croire au mien, de retour. J’avais appris par cœur des pages du Carnet, ces mêmes vers, prophétiques pour moi à l’époque, qui figurent en citation sur mon second recueil, plus de vingt ans plus tard.
Le propre de la poésie est de permettre la transmission du message par l’intime. Message politique, message esthétique, c’est par les mots que le poète entre dans l’intimité de chacun et que chacun entre dans l’intimité de son écriture. Puis il dépend de la fibre de chacun de perpétuer en actions quelque chose, une trace, de l’héritage ainsi reçu…
Alors moi, je ne rendrai pas hommage à Césaire. Le défilé des personnalités en tout genre, s’épandant en hommages qui ne peuvent qu’être à la hauteur de leur propre vulgarité, a suffi à me faire éteindre mon poste de télévision lors de la retransmission de ses funérailles. A la place, j’ai préféré m’asseoir dans le silence de ma varangue pour relire Cahier d’un Retour au Pays Natal. A mes yeux, la perte et la tristesse s’éprouvent dans le recueillement et l’intimité, non pas dans le spectacle et la surenchère.
Alors, moi, je ne rendrai pas hommage à Césaire.
Catherine Boudet
Saint-Denis de La Réunion, le 24 avril 2008.
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Gérard Théobald

Lorsque j'ai appris la mort d'Aimé Césaire, nous venions à Invers@lis, de terminer une série de sujet sur ses deux faces les plus connus. Nous venions de parler du poète et de l'homme politique, mais nous n'avions pas parlé de l'homme, de la personne Aimé Césaire.
Hors de toute polémique sur son cercueil et de la destination de celui-ci vers les honneurs, souhaitant élevé au rang de l’immortalité nationale, il apparaît que la situation la plus simple et la plus cohérente pour l'homme, est qu'il soit enterré en sa terre de Martinique. Cette terre qui l'a vu naître, qui l'a vu grandir, qui l'a vu partir pour le voir revenir, rester et mourir.
Aimé Césaire a construit toute son œuvre, son humanité à partir de cette terre négraille, dont il est la fierté locale, nationale, internationale pour toute personne s'identifiant à l'errance.
J'ai eu l'opportunité de rencontrer l'homme, le politique, le monument.
J'ai été frappé par deux choses, sa simplicité dans le rapport avec l'autre, sa voix douce qui ne laissait jamais échapper un sentiment ou un préjugé.
Lorsque, j’y pense, il y a aussi une troisième chose. Il accompagnait l'autre par un geste, par le toucher, par une attitude fraternelle. Dans ces moments-là, d'aucun était son égal. Ce comportement m'avait marqué chez l'homme, cette capacité à humaniser l'autre, toujours s'adressant à une tierce, il la nommait ou la prénommait. C’était point de la camaraderie, c’était du respect, de la personnification.
D'un nom, il était dans la possibilité d'inscrire une famille dans une localité, dans un espace, dans un parcours. Il était dans cette aptitude à décrire le passé, le présent, le futur, ainsi que la nature d'un être.
En ce sens à Fort-de-France il était non seulement un fils, un neveu, un mari, un père, un grand-père, un arrière grand-père, un oncle, un grand-oncle, un arrière grand-oncle et aussi un ami.
Encore, il y a Aimé Césaire l'autorité. L'autorité morale, non pas par son statut de géant mais par son statut de professeur qui a appris à quelques milliers d'élèves la littérature. D'ailleurs, certains d'entre eux sont devenus professeurs, ingénieurs, avocats, médecins et écrivains.
Cette réalité c'est aussi Aimé Césaire, cette réalité est aussi son implication dans cette île, de la Caraïbe, à qui il a donné une grandeur mondiale. Sur place, lors des obsèques, c'est cet homme-là qui a été honoré.
Hors de toute polémique, on ne peut honorer qu’un homme simple, généreux et fraternel.
Sa simplicité fut d'une telle force, qu'elle imposa le silence au premier des Français à qui il a offert, qu'on se le rappelle, le Discours sur le colonialisme lors d'une visite durant une campagne électorale et présidentielle.
Sa générosité fut telle qu’elle est la revanche de l'esclave enchaîné rompant ses chaînes par les maux avec des mots à la face du maître.
Son aura est telle qu’elle est admirée, tant par chez les Blacks Panthers d’Amérique que du Proche-Orient, en passant par l'Afrique du Nord et du Sud . Sa mémoire restera honorée.
Il s'agit là de l'ouverture d'une trace indélébile qui a trouvé son chemin sur l'ensemble des zones géographiques du monde. Sa sagesse permettait à chacun y compris les puissants de la nation de venir le consulter.
Il restera dans les mémoires des arts. Il restera dans les mémoires par la politique.
Et, il nous restera, nous, fruit de la génération Césaire à perdurer son œuvre par la musique, par la littérature, par la peinture, par le cinéma. Sans doute le mélange des arts permettra à cet homme de trouver enfin le repos mérité d'une vie militante construite et remplie.
Peut-être le ferons-nous en écoutant la Marseillaise noire, Jacques Courcil, Manuel Césaire, sans oublier SOFT ou Jacques Schwarz-Bart.
Pour ma part, je continuerai la lecture des œuvres de Césaire en écoutant ces groupes, ajoutés des sons d’Ella Fitzgerald, de Louis Armstrong, de Fela, de Malavoi, de Joby Valente, que sais-je... accompagné d’un rhum blanc et sec.
Et je continuerai à apporter ma construction à cette trace, laissant taire les chiens.
Merci Aimé Césaire.
Gérard Théobald
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Non, les Géants ne meurent pas
Lucien JOLET
Comme à l’île de Pâques, ils laissent leur imposante stature à la face de l’univers et au questionnement des vivants.
De la solitude de l’exil, l’annonce triste a déstabilisé un peu plus l’existence fragile de mon être. Ce ne sont que des maux et encore des mots de souffrance indicible. Maux spasmés, mots convulsés, mots déchirés, mots soufflés des abîmes de la douleur.
Le Temps a fait son œuvre. Il t’a drapé de son manteau qui te rend invisible aux tiens. Il a mis fin à une vie de 94 années de combat; déjà Césaire, 1833 et l’affaire de la Grand’ Anse puis 1870, dans le Sud, la conscience politique. 1913, naissance à Basse-Pointe; 1934, 1939 la négritude et le Cahier du retour au pays natal; 1946, l’édilité; 1950, la résultante: le Discours sur le colonialisme; 1970 à Morne Rouge…
Le Temps a osé t’éloigner de nous mais nous prendrons notre revanche. Ton œuvre est vivante.
Dimanche, nous conterons encore ta vie, nous dirons tes mots, nous exprimerons tes phrases, je serai là, immergé, esprit à la rencontre de l’essence qui désormais flotte dans le bel azur de pureté qui baigne notre île.
Dimanche, sur ta dernière demeure, nous jetterons une poignée de notre Terre, la Martinique pour notre fusionnelle affection.
Dimanche, nous y jetterons des fleurs de balisier, le calice des furtifs colibris et aussi fleur de l’espérance que tu nous a inculqué dès ton engagement pour les «sans-voix», pour le respect de la dignité de l’Afrique humiliée, de ses enfants tombés sous les coups de la férocité, mais qui, debout, «dans la cale» ont bravé l’injustice du Nord.
Ah ! Toussaint, quel homme, quelle nation, quelle analyse politique.
Lorsque parut Le Progressiste, seule la réservation sauvait le lecteur. Je n’étais qu’un enfant et n’avais pas atteint ma dixième année. Feu mon père me remis «20 centimes coq» et m’envoya chercher un exemplaire. C’était l’évènement de l’année, il y avait foule et discussion. Dans l’entête, la devise disait: «La chance de la Martinique, c’est le travail des Martiniquais». Je fus conquis par la profondeur de cette vision qui plaçait notre Nous, face à ce monde de «capitaines d’industries». Je me revois en train de lire en marchant, j’entends feu mon oncle Casimir de Fort-de-France, avec une voix de stentor, en vanter la portée salutaire et terminer par un «Ah ! Césai di ou sa…». Il n’était point le seul.
Enfin, la question de la prise en main de notre destin était posée avec réalisme. Nous ne pouvions être «la chose des autres». Le Cahier d’un retour au pays natal avait déjà subjugué les consciences. Le Rebelle avait parlé, «plantureusement», impossible d’éviter les débats foisonnants. La Pelée surprit les habitants, un matin du 8 mai 1902, et bloqua les aiguilles de l’horloge à 7h52. Phénix, tu as réveillé en l’être humain: la conscience de soi, la dignité de soi, le respect de l’Autre, la dimension de l’Être.
Ta place est toujours parmi nous, dans notre île généreuse et fertile, la belle Juanacaera des Caraïbes, notre Martinique chérie, notre perle frangée par l’écume blanche des flots qui jaillissent et se meurent sur ses côtes ciselées, île joyau et désormais écrin précieux de ton corps, le plus beau des Panthéons. L’abbé Grégoire, Hugo, Lamartine, Schœlcher même, j’en suis sûr, le voudrait ainsi. Alors, que l’humus fertilise notre sol pour la postérité.
Tu restes toujours Aimé, à jamais gravé dans nos cœurs et notre mémoire.
Non, les Géants ne meurent jamais.
Aux proches, à la famille, je vous assure de ma profonde sympathie et vous présente mes Sincères condoléances
Lucien JOLET
Président de l’Association culturelle ZANMA.
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Laurent Farrugia
Aimé, je te salue.
Je me surprends à t’écrire Aimé, car jamais de ton vivant je n’aurais osé te dire Aimé.
Ami, me semblait trop enjoué; camarade, presque trivial; et aimé, trop affectueux, trop familier et presque irrespectueux; alors j’ai appelé Camille Darsières et tous les dirigeants du PPM par leur prénom, mais, toi, je t’ai toujours dit Vous et appelé Monsieur.
Trop d’infini respect filial pour qu’il en fût autrement. Tu m’appelais Laurent et tu me disais tu; ça me faisait plaisir et ça m’honorait; mais moi, je te disais Vous et je t’appelais Monsieur Césaire. Un abime de dévotion me séparait de toi; un abime, ca ne se franchit pas d’un pas.
Mais maintenant que tu es tel qu’en toi-même l’Eternité te conservera, une Pure Lumière, alors oui je peux me permettre, élan d’amour, de t’appeler pour la première fois de ma vie, oui, de t’appeler Aimé, parole due.
Merci pour cette amitié sincère et vraie dont, depuis un demi-siècle, tu m’as toujours gratifié.
Quelques mauvaises langues disent que tu ne vins jamais en Guadeloupe. Corporellement peut-être; mais par ton esprit et ton cœur, tu fus toujours des nôtres. Toujours présent parmi nous.
Camille Darsières, avec ton accord et sur mon invitation, vint ici faire une conférence sur l’autonomie; il la présenta rue du Chevalier Saint Georges, aux Elus d’Occident, en ces temps de pionniers où parler d’autonomie était criminel et encourait les foudres du pouvoir. Il défia l’interdit et la conférence se tint. Depuis le lien entre nous ne s’est jamais distendu. D’année en année, inlassablement, j’ai enseigné ton œuvre. Ma ville en est témoin. J’ai organisé des séminaires et des concours pour faire connaître ton œuvre. Pas une année que je ne t’ai consulté. Pas une année que je ne me sois, à ton contact, enrichi. Quand le Sermac vint travailler à Basse-Terre, en parfaite entente avec notre municipalité, tu envoyas, sous la direction de Jean Paul, des équipes d’artistes et de créateurs les plus compétents qui soient. Jean Paul était ici, à mes côtés; c’était ton fils et c’était toi; et il était aussi un peu moi, tant il est vrai qu’en nos cœurs, nous communiions. Tout ce que nous faisions, chaque soir il te le téléphonait; et chaque soir tu nous encourageais; ainsi fus-tu toujours présent parmi nous. A Basse-Terre, la paix triomphant de la guerre, c’était toi; la Maison de la Mer, c’était toi; l’Allée des Cités Unies c’était toi; et l’extraordinaire présence de René Corail dans nos murs n’aurait jamais pu être sans toi; non seulement tu encourageas nos relations avec l’Inde mais tu signas de ta main l’invitation à Indira Gandhi pour qu’elle nous rende visite. Elle avait accepté. Sa mort en décida autrement. Cette générosité foisonnante, la Guadeloupe te la doit, autant que la Martinique, autant que la République.
Tu n’ignorais rien de mes rapports passés avec Fanon et avec Cheik Anta Diop, mais ces rapports, loin de t’irriter me rendaient encore plus chers à ton cœur, car il y avait place dans ta magnificence, et pour Fanon et pour cheik Anta Diop.
Quand Hélène et moi avons exposé à Fort de France «Deux cent Martiniquais», tu avais accepté de poser une fois pour moi. C’était rarissime que tu poses; ton humilité ne le souhaitait point; mais tu le fis pour moi qui réalisai ce portait; comme un présent je suppose; et en tout cas comme un geste de confiance absolue; ce bref instant de pose me permit de capter ce sourire, que je crois avoir transcrit avec justesse, car les grandes âmes, celles qui éclairent l’humanité finissent par avoir toutes ce même sourire profond qu’aucun mot ne saurait dire sans un peu le ternir.
La dernière fois que je t’ai rendu visite, c’était pour te présenter un projet que j’ai rédigé pour que l’Afrique toute entière ait de l’eau pure. Tu l’avais attentivement lu, puis tu m’avais dit: «Laurent, ton projet est très beau, très facilement réalisable et je t’encourage à persévérer; mais honnêtement, je ne crois pas qu’il réussira aujourd’hui, parce que l’Afrique vois-tu, c’est la guerre, la guerre, la guerre. Continue à te battre, comme tu l’as toujours fait pour la paix. Si nous y parvenons, tous les peuples entreront dans l’ère de justice à laquelle ils ont droit. Si la guerre l’emporte, il n’y aura plus ni justice ni planète bleue. Tu voulais mes encouragements, je te les accorde. N’oublie pas cependant la paix, la paix d’abord et avant tout.» Tu me pris la main, puis tu me serras dans tes bras affectueusement; et en cet instant de dernière étreinte, je ressentis très profondément que j’étais pour toi, ce que j’ai d’ailleurs toujours du être pour toi, un grand fils en somme.
Je ne vais tout de même pas écrire, adieu Père, ce serait ridicule.
J’écris donc Adieu Aimé. Pour l’Eternité.
Aimé, ultime aveu, parole due.
Laurent Farrugia
Basse-Terre 21 avril 2008.
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Aimé Césaire, le poète, le rebelle, le bâtisseur
Le service culturel de l’Université de La Réunion et le LCF (Langues, Textes et Communication dans les Espaces Créoles et Francophones) vous convient à un hommage en l’honneur de Aimé Césaire le Mardi 29 avril 2008 à 17h30 au Théâtre CANTER sur le Campus du Moufia.
La disparition récente d’Aimé Césaire a suscité à la fois émotion dans notre pays et ses obsèques ont fait l’objet d’une importante couverture de presse tant à la radio, qu’à la télévision et dans la presse écrite. Il demeure néanmoins que l’œuvre du poète Martiniquais est relativement peu connue à La Réunion et que le retentissement de ses prises de parole ainsi que son parcours politique sont peu évalués dans l’Océan Indien. Il se trouve pourtant que les textes d’Aimé Césaire sont étudiés à l’Université en permanente relation avec sa pratique politique. Au-delà de l’hommage à un homme d’envergure, deux enseignants chercheurs du LCF ont décidé de saisir l’occasion pour présenter au plus large public une dimension originale de l’homme.
Une conférence-débat sera donc organisée à la salle Vladimir Canter afin de revenir sur quelques aspects de sa vie et de son œuvre.
Les intervenants proposeront une lecture originale de quelques œuvres majeures et un retour analytique sur quelques étapes qui marquent l’action publique du Député Maire de Fort-de-France pendant la deuxième moitié du XXème siècle.
Intervenants:Valérie MAGDELAINE, Maître de Conférences en Littérature et Lambert Félix PRUDENT Professeur en Sciences du Langage: tous deux enseignants à l’Université de La Réunion et membres du LCF.
Les lectures des œuvres d’Aimé CESAIRE seront assurées par Julienne SALVAT et Marie José EMMANUEL.
SERVICE université
art & culture
15, avenue René Cassin
BP 7151,
97715 Saint-Denis
Tél 0262 93 87 32 - Fax 0262 93 87 33
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(Serge RESTOG)
La Tribune des Antilles N° 23, juin 2000.
Jòdijou, adan lanné dé mil la, nou pé di, i ni anchay bagay ki chanjé atè isi Matinik. Nou ka chonjé toujou, lè moun té ka di, Sézè ka matjé tout lo pawòl li a, men jan isi pa ka konprann an patat adan tousa i ka di a. Sa nou pé di jòdi-a, sé ki sé pawòl-tala pa vré ankò. Nou wè épi dé koko zié-nou, adan kartié. Nou tann épi zorèy-nou adan konmin, anchay koté nou alé Matinik, moun ki ka li, moun ki ka résité, moun ki ka bokanté pawòl, moun ki ka jwé, moun ka ki chanté, moun ki ka dansé anlè pawòl Sézè. Tousa ka fè nou di épi tout fòs gòj-nou, épi tout fòs bouch-nou, Sézè sé an matjè ki adan gou pèp-la.
Sézè sé an matjè ki andidan pèp-la, i ka palé di pèp-la, i ka palé ba pèp-la. Gran moun, jenn moun vini ka résité pawòl Sézè, ka résité sa anlè bout dwèt-yo, san yo ni piès papiyé matjé. Sé moun-tala ka di, nou kontan pawòl-poézi Sézè a.
Pou nou fè zòt dékouvè pawòl Sézè a osi. Sé dé ti mo matjé-tala nou ka ba zòt la a, sé kon an ti gout dlo adan gran lanmè pawòl moun ka di anlè Sézè. Sé ayen menm anlè tousa i ni pou di anlè sa Aimé CESAIRE matjé, anlè nou jan Matinik, anlè nou, nèg isi, anlè nèg andéwò, anlè moun ki ka viv tout oliron latè-a, anlè sé pli fèb-la, sé pli piti-a, anlè tousa ki ka pran fè anba sé pli fò-a, sé pli gro-a. Aimé Césaire, sé an nonm ki défann nèg. I bat, pou nèg sa doubout épi di, mi mwen, mi wou, mwen ka rèspèkté'w, mwen ka kriyé'w Misié. Men, i fòk ou rèspèkté mwen osi menm si mwen pli ba ki'w, menm si ou ka santi mwen pli ba ki'w, pas mwen osi mwen sé an moun.
Pou nou sa rivé konprann nonm-tala, otila anchay moun tout oliron latè-a ka palé di sa i matjé. I fòk rantré adan sé liv Sézè a, anmizi anmizi, ti mòso pa ti mòso.
Pou koumansé, mwen ké di zòt, ki nonm Sézè yé? Apré, nou ké wè kisa ki adan lapoézi Sézè a? És lang fransé a rivé di tousa Sézè té lé montré a? Pou bout, nou ké wè ki mannyè Sézè matjé tout pawòl li a? Pou palé di Sézè, mwen ké rantré adan lapoézi-a sèlman. Adan lapoézi'y la, mwen chwézi tjèk liv li mwen kontan anchay, kontèl: CAHIER D'UN RETOUR AU PAYS NATAL, LES ARMES MIRACULEUSES, FERREMENTS, CADASTRE, MOI LAMINAIRE. Nou pé ké palé isi-a kon sé grangrèk-la (les intellectuels) ka fè. Nou pé ké sèvi piès tèknik. Nou pé ké fè gran analiz. Nou ké fè sèlman kon moun ka fè'y adan bon enpé kwen Matinik lè yo ka di oben li Sézè. Nou ké kité tjè-nou palé.
Nonm-lan.
Sézè, manman'y fè'y li 26 jwen 1913. I sé jan Baspwent. Jenn jan, i pati pou Fwans pou kontinié létid li. Sé la, i jwenn épi Léon-Gontran DAMAS, Léopold Sédar SENGHOR. An afritjen, an djiyanè, an matinitjen ka kolé tèt kolé zépòl ansanm ansanm pou mété doubout an jounal yo kriyé "L'ETUDIANT NOIR", lanné 1934.
Sé Aimé CESAIRE épi SENGHOR ki ka mennen jounal-tala épi tjèk dòt ankò, kontèl: SAINVILLE, BIRAGO DIOP, OUSMANE SOCE. Sé la, an bann nèg ka désidé mété basti (culture) yo doubout. Yo ka fè'y lévé pou tout moun wè'y. Yo ka wouvè zèl li gran gran gran gran èk fè'y pran lavòl pou yo kriyé'y bastinèg oben lanégritid (négritude).
Sézè sé an gran mèt a mannyòk adan mannèv lanégritid la. Sézè ka vwéyé pawòl-li adan "LEGITIME DEFENSE" - 1932, an jounal ki té ka fè pawòl nèg monté, an manniè nèg yo, an gou nèg yo, an lèspri nèg yo. Lanné 1939, Sézè ka mété dérò "CAHIER D'UN RETOUR AU PAYS NATAL", ki sé an poto mitan adan tousa i matjé. An matjè yo kriyé Christian LAPOUSINIERE ka di, tout sé pawòl Sézè a ka fè kon an séri laronn (cercles) ki ka wouvè an mizi an mizi. An mitan (au centre) tout sé laronn-tala, i ka mété "CAHIER D'UN RETOUR AU PAYS NATAL".
Pabò 1940, Sézè ka fè lékòl Matinik, pannan tjèk lanné. Apré sa, lanné 1944, Sézè ka pasé adan an élèksion dépité, épi parti konminis la. I ka vini dépité Matinik. An 56, Sézè ka kité parti konminis la, i ka matjé "LETTRE A MAURICE THOREZ". Alè-tala, Sézè ka mété doubout pwòp parti politik li. Sézè, mè lavil Fòdfrans dépi 1945.
Sézè porèt pèp-la.
Sézè, adan sé porèm li a, ka palé di pèp-la. I ka palé ba pèp-la. I ka palé épi pèp-la. Wou menm ki ka li sa Sézè matjé a, i ka palé épi'w, wou menm. I ka fè'w rivé palé épi kò'w menm (te fait parvenir à te parler à toi-même). I ka fè'w pozé kòw anlo tjèstyon (te fait te poser beaucoup de questions). I ka fè'w gadé kòw (il te fait te regarder) an mitan zié. I ka fè'w di kòw (il te fait te dire à toi-même), mi mwen, an ki léta mwen yé ? Mi mwen, ki moun mwen yé? Ki koté mwen sòti? La mwen ka alé ? Ki moun mwen yé? Mi sé konsa mwen yé. Es mwen sé, sé lézòt-la? Es mwen oblijé fè makak kon yo?
"An nèg andidan an vié jilé izé
"An nèg komik épi lèd é fanm dèyè do-mwen
té ka ri pou ayen toupannan yo ka gadé'y
"I té an nèg komik épi lèd
"Komik épi lèd asiré pa pétèt
"Mwen mété an gran pli an fidji mwen
" pou yo sav nou yonn épi lòt
"Mès lach mwen an riviré
CESAIRE Aimé, Cahier d'un retour au pays natal, Seuil, 1961.
Lè nou ka chèché sav poutji Sézè ka matjé kalté modèl pawòl tala, nou ka konprann, Sézè ka wè ki, sa ki ka pasé anlè latè-a pa bon. Sézè ka wè, sé, sé gro-a ki ka krazé sé piti-a. Sé lenjistis ki adan lavi-a. Sé, sé blan-an ki ka dékalé sé nèg-la. Sé, sé gwo tjap-la ki ka sisé san nèg. Sé, dòt ki ka sòti lwen, lwen, lwen ki ka vini mennen péyi-a.Pawòl Sézè a ka alé ankò pli lwen ki péyi nou. Pawòl-tala ka sòti pou tout moun oliron latè-a, pou tout koté sé gro-a ka krazé sé piti-a.
"Lafrik ki ni pou zam
"ponyèt li tou touni sajès li dépi nanninannan
"tèt li fini rouvè zyé'y
"Lafrik ou pa pè ou ka goumen ou sav
"pli bien ki ou pa janmen té sav ou ka gadé
"zié dan zié sé gouvènè vivè a
"sé gro tjap labank-lan ki ka pouri
"bèl anba sé jouré-a Lafrik èk ka gonflé lèstonmak pou
"gran lidé'y
"é si asiré jou-a
"lè anba van sé nonm-lan sé pi méyè a
"ké fè kolonialis mouch sonmèy-la pran lanmè sèvi gran chimen
CESAIRE Aimé, Ferrements, Seuil, 1960.
Sézè ka wè ki péyi-a brilé, déchèpiyé (déchiqueté), déchiktayé (émietté), pouri anlè kò'y menm. Sézè pé pa tjenbé. Sézè pé pa konprann sa. Sézè pé pa aksèpté sa. Sézè pé pa dakò épi sa. Alò, i ka pété kon an vòlkan. I ka pété kon tonnè zéklè. I ka vwéyé labou'y (se fâcher, se mettre en colêre). I ka vwéyé pawòl dérò. I ka vwéyé pawòl monté. I ka rélé anmwé.
"é mwen ké kriyé an modèl anmwé an mannyè nèg
"ki jik andidan bway latè-a ké soukwé
"bon soukwé.
CESAIRE Aimé, Cahier d'un retour au pays natal, Seuil, 1961.
Sézè ka matjé tousa, pou tiré anlè tout mannèv ki fèt pannan lèsklavaj-la, pou palé di soufrans nèg, pou palé di nèg-la ki ka pran kòy pou kaka chien, pou palé di nèg-la ki ka pran kòy pou anlòt, pou palé di nèg ki ni tèt-yo plen épi lanèj, pou fè nèg konprann i ja tan pou yo mété kòyo doubout an manniè nèg yo, pou mété asou koté mès sé moun-lan ki lé toujou viv anlè tèt lézòt.
"Lafrik pa piès ankò
"adan diyanman malè-a
"an tjè nwè ki ka pati an chèpi;
"Lafrik nou an sé an lanmen san gan
"sé an lanmen dwèt, ponm lanmen douvan
"é sé dwèt-la fèmen rèd
"sé an lanmen ki vini gro
"an-blésé-lanmen-rouvè,
"ki tann,
"brin, jòn blan,
"ba tout lanmen, ba tout lanmen blésé
"tout oliron latè-a.
CESAIRE Aimé, Ferrements, Seuil, 1960.
"ki tan
"pèp mwen
"ki tan
"andéwò jou nou pa lé tann palé
"ou ké tijé an tèt ou asiré sé ta'w anlè
"zépòl ou ki rivini vidjò
"èk pawòl ou
"ka fouté sé trèt-la
"sé mèt-la déwò
"pen-an riba moun li
"latè-a lavé
"latè-a ba moun li
"ki tan
"ki tan ou ké rété sèvi
"kon an joujou san gou ni sèl
"adan kannaval sé lézòt-la
"oben sèvi adan piès tè moun
"kon brabra pwa.
CESAIRE Aimé, Ferrements, Seuil, 1960.
Kisa ki adan lapoézi Sézè a?
Sézè ka mété dérò, i ka mété an gran chimen sa sosiété kolonyalis la ka fè. I ka di wo épi fò ki, sé, sé dwa-a ki pli senp lan, sosiété kolonyalis la ka krazé, ka pilé épi pié-yo an manniè sanfouté. Sézè ka soukwé tousa ki la pou lavérité, tousa ki doubout ki ka fè lavi-a. Sézè ka mété tjèstion dérò, anlè manniè lavi-a ka roulé anlè latè-a. Dépi gran bonnè, Sézè té entjèt anlè divini travay pèp-la. Sézè sé an porèt ki ka wè lwen. I mennen an lapoézi ki ni bon nannan (contenu - matière) èk bouré épi lapolitik.
Es lang fransé a rivé di tousa Sézè té lé montré a?
Sézè, pou i té kriyé anmwé tousa anlo dòt moun té lé di, i sèvi lang fransé a. I sèvi lang fransé a kon an zouti. Zouti-tala, i sa sèvi'y bien. Sézè té jwenn épi André BRETON ki sé an matjè siréalis fransé. André BRETON fè Sézè batjé adan manniè katjilé (réfléchir) sé siréalis-la. Siréalizm-lan ki ni manniè grangrèk li (intellectuel) pou palé di lavi-a, an menm tan an siréalizm-lan sé an zouti konba ki ni kont fòs li. Sé asou manniè-tala BRETON fè Sézè apiyé kòy pou i té fè tout mésaj li pasé.
Sézè matjé épi lang fransé a, pas, sé lang bon enpé moun ka palé oliron latè-a. Pawòl-la Sézè ka vwéyé monté a, sé pou mété an gran chimen, tout vyé mès, tout mové mannèv sé péyi kolonyalis la té ka mennen, ka mennen toujou. Tout sé pawòl-tala, sé épi lang fransé a i té pé fè tout oliron latè-a sav, kisa ki té ka pasé. Sé lang fransé a ki té ka fè moun pliziè péyi diféran, pliziè lang diféran konprann yonn épi lòt. Lang fransé a té an lang yo tout té konnèt.
Sézè ka palé osi ba pèp-la. I sé pé matjé épi lang kréyòl la. Sa i fòk di, é tout moun sav li, pèp-la pa té sa djè li épi ékri ni fransé, ni kréyòl, an tan-tala. Gadé jòdijou, pèp-la pòkò ka li kréyòl-la. É pawòl-la i fòk Sézè té fè moun konnèt li. I fòk té vwéyé'y déwò, pou jan andéwò té sav kisa ki té pasé. Sé épi lang fransé a i té pé fè'y.
"Mwen té ké ka vini pabò péyi-tala ki ta mwen
"èk mwen té ké ka di'y
"Bo mwen pa pè
"É si sé palé sèlman mwen sa palé
"Sé ba zòt mwen ké palé
CESAIRE Aimé, Cahier d'un retour au pays natal, Seuil, 1961.
Kréyòl-la, sé lang pèp-la, sé adan'y pèp-la ka wouvè zié'y, sé adan'y pèp-la ka konprann kòy. Lè pèp-la sav ki moun i yé, i konnèt kòy, i sav la i sòti. I pou ka chèché rantré adan laronn-lan ki tout oliron latè-a. Sé sa Sézè fè.
Adan pawòl Sézè a, ou ka touvé tout mo nou. Sézè ka sèvi anchay mo nou kontèl : flamboyant (konba kòk), canéfices (kas), mangrove (mang), luciole (bètafé), cuscutes (vermisèl djab), scolopendre (bèt anni pié), sargasse (wawèt), route mancenillère (larout mètsiyen), alizés (van Bondié), squale (rétjen), phasme (chouval Bondié), crabe-c'est-ma-faute (krab senmafòt), poulpe (chatrou), tiaulé (tjolé), murène (kong), conque marine (kòn lanbi) épi dòt ankò...
"mo-a papa sé sen-an
"mo-a manman sé sen-an
"épi mo kourès ou pé travèsé an flèv plen épi kayiman
"sa ka rivé mwen désiné an mo atè-a
"épi an mo fré ou pé travèsé an dézè adan an lajounen
"i ni mo baton-najé pou fè rétjen pati
"i ni mo igwàn
"i ni mo fin sa sé mo chouval Bondié
"i ni mo lonb épi ka lévé an sonmèy faché ka fè létensèl
"I ni mo Shango
"Sa ka rivé mwen najé jé malen anlè do an mo dofen
CESAIRE Aimé, Moi, laminaire,Seuil, 1982.
Ki manniè Sézè matjé tout pawòl li a?
Nou ké gadé wè, ki manniè Sézè matjé tout sé pawòl li a? I fòk prangad anlè zafè, bon enpé moun ka di, sa Sézè ka ékri, fèmen anlè kòy menm. Moun ka di sa Sézè ka ékri a pa fasil pou konprann. I fòk sav, Sézè ka sèvi anchay parabòl pou di pawòl li a. I ka sèvi pawòl pòtré (métaphores), pawòl bò lakay nou, pawòl moun ka sèvi adan Lakarayib-la, pawòl lòtbò péyi'y kontèl Léròp, pawòl latèknik pou i palé an manniè égal jiskont (précis), pawòl i fè li menm.
Adan tout migannaj sé pawòl-tala, ki sé pawòl migannen kon nou menm migannen adan péyi-a, pis nou sé an migannaj pèp. Sézè ka mètba an pawòl ki pa ka sanm piès dòt pawòl moun konnèt. Pawòl-la pa ka sanm pawòl moun té ja tann avan. Pawòl-la pa ka sanm pawòl moun té ja konnèt èk té ka résité sa kon tèbè.
Tout pawòl nèf-tala ka brilé zié moun. Pawòl-tala ka kléré kon an sou nèf. I ka déranjé moun. I ka pété tèt moun. I ka jouré moun. I ka angwé moun. I ka mété dlo an zié moun. I ka fè moun kaka anlè yo. Sé pawòl vèvè a (symboles) Sézè ka sèvi a, sé limiè, sé flanm difé i ka sèvi pou i mennen nou rantré andidan gran bwa sovaj li a otila i ni tout sé mons li a.
É sa vré, i ni mo, adan sa Sézè matjé a, moun pa konnèt. Nou ka fè zòt sav, i ni dòt vwa ki ka pèrmèt rantré adan lapoézi Sézè a. Sé la, lapoézi-a ni tout fòs li. Lapoézi-a ka rimété nou timanmay. "i fòk ou ritounen timanmay pou antré adan rwayòm Bondié". Lapoézi-a ka fè nou fè kon timanmay lè yo blotjé. Lè yo ka mantjé sans an mo. Ében, yo ka envanté. Yo ka mété lèspri yo an travay épi yo ka fè ta yo, osi. Épi Sézè sé sa, osi. Épi porèm Sézè a, ou ka fè porèm ou osi. Porèm-la ka fè tilili (se multiplie), i ka fè mini mini (se reproduire à l'infini) pou i ba anchay dòt porèm. Sé la Sézè fò a. Sé la Sézè ka fè wou menm vini porèt osi.
"épi latè-a rèspiré anba sé brum-lan ki kon bann gaz
"épi latè-a dérédi kòy zépòl li ki ka fè né anni klatjé.
"Adan ven-li an difé pétayé
"sonmèy-li té ka pliché kon an pié griyav an mwa daout
"anlè zil ki jenn fi ki swèf lalimiè
"épi latè-a akoupi adan chivé'y ki fèt épi bon dlo
"ki ka désann
"an fon zié'y sé zétwèl-la té ka atann
"dòmi lanmizè-mwen anni sonjé
"zorèy-mwen kolé atè-a, mwen tann
"Dimen pasé alé.
CESAIRE Aimé, Les armes miraculeuses, Galimard, 1970.
Serge Restog
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Aimé Césaire, la passion du poète
Édouard Glissant
La route de Balata monte à travers la forêt primitive de Martinique jusqu’au Morne-Rouge et au delà vers les plateaux d’Ajoupa-Bouillon, du Lorrain et de Basse-Pointe, où le poète est né, et où l’on découvre et l’on éprouve «la grand’lèche hystérique de la mer.» Pas un ne sait ni ne peut dire à quel moment, sur cette route, vous quittez le sud du pays, ses clartés sèches, ses plages apprivoisées, ses légèretés soucieuses, pour entrer dans la demeure de ce nord de lourdes pluies, parfois de brumes, où les fruits, châtaignes et abricots ou mangues térébinthes, sont pesants et présents, et où l’on peut entendre d’au loin les conteurs et les batteurs de tambour. Chacun s’y plante sans doute dans ses enfances sans bouger, comme dans la boue rouge qui piète à l’assaut des mornes Pérou et Reculée.
Mais la jeunesse du poète est aussi marquée par des errances tranquilles. Dans les années de l’immédiat avant-guerre mondiale, la deuxième, il est étudiant à Paris, ayant quitté ces mornes du nord de la Martinique, et le Lycée Schoelcher à Fort-de-France. Il découvre ce qu’on appelait le vieux continent, mais surtout il rencontre l’Afrique, «gigantesquement chenillant au pied de l’Europe sa nudité où la mort fauche à larges andains». Non pas la d&e


