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La leçon d’André Schwarz-Bart

Blog de Pierre Assouline
11 mars 2007

(Permission à K Gyssels par mail le dimanche 13 mars 2011)

André Schwarz-Bart

André et Simone SCHWARZ-BART. Photo Ghislaine Nanga.

C’est un bel hommage qui a été rendu hier après-midi à l’auditorium du Petit Palais à Paris, à l’écrivain André Schwarz-Bart. Un hommage qui se voulait discret sous le signe de l’amitié, sans discours ni pathos. Ce fut tout ça, mais dans l’émotion et la drôlerie. Car le disparu avait un humour d’autant plus ravageur qu’il s’exerçait tout en finesse et délicatesse. La salle bondée a résonné pendant une partie de l’après-midi de rires inattendus dans une cérémonie du souvenir. Son vieil ami, le documentariste et écrivain Robert Bober, avait mitonné un programme aux petits oignons: outre son propre témoignage, on entendit ceux de Rachel Ertel, de Marie Moscovici et de Pierre Dumayet avant la lecture d’un poème d’Ernest Pépin une improvisation dense et passionnante de l’écrivain Daniel Maximin et une autre, irrésistible de comique, du réalisateur Izy Morgenstern; puis Sami Frey, l’enténébré lumineux, lut des extraits du grand livre de Schwarz-Bart, celui qui lui valut le Goncourt et la notoriété en 1959 Le Dernier des Justes. Enfin, on assista à la projection d’entretiens avec l’écrivain, découpés dans des numéros de Lectures pour tous et de Cinq colonnes à la une de la fin des années 50.

On quitta les lieux avec dans le creux de l’oreille non seulement ses mots et les leurs, mais les notes d’un doux jazz de nuit, échappées du saxophone de son fils venu spécialement de New York pour l’occasion.

André Schwarz-Bart a trouvé son chemin dans l’écriture du jour où il a lu Crime et châtiment, la révélation de sa jeunesse. Il était un taiseux, au naturel assez sombre, modeste, malicieux, sage, avec qui on n’échangeait pas des idées mais avec qui on échangeait. C’était le cas de Maximin. Il rappela la dimension antillaise de Schwarz-Bart, marié à une Guadeloupéenne et jamais aussi heureux que là-bas, et insista sur la portée universelle du message du Dernier des Justes:

“pas un livre sur les Juifs et pour les Juifs mais sur nous tous et pour nous tous. Il suffit de remplacer, à la première et la dernière phrase, “ghetto” par “Antilles” et ça marche“.

Schwarz-Bart qui écrivait beaucoup, publia peu: Un plat de porc aux bananes vertes (1967) à deux mains avec sa femme, et La Mulâtresse Solitude (1972). On en conclut alors un peu rapidement qu’il avait tout dit dans son premier roman et que le succès phénoménal du Goncourt l’avait asséché. Mais il avait bien d’autres ressources, cet homme qui se disait embarrassé par son bachot, surtout dans tous les métiers qu’il exerça, d’abord avec son CAP d’ajusteur, puis comme manutentionnaire, enfin chez un essayeur de métaux précieux. Paroles glanées:

    “Le Goncourt m’a enrichi au point que je ne m’en rends pas compte, je ne sais même pas ce qu’il y a à prendre. Ca me rend content mais une autre chose m’arrive au point que j’en oublie d’être content (…) J’accepte que ce prix change mes conditions de vie mais pas ma vie (…) On a relevé des erreurs dans mon livre. Je m’étonne qu’on n’en ait pas relevé davantage (…) L’essence du dialogue, elle est dans le pouvoir qu’a le moi de dire tu (…) Même si on vit de l’écriture, ce n’est pas un métier. Il se trouve qu’on en vit ou qu’on n’en vit pas, c’est tout ce qu’on peut en dire”.

Il laissait dire, profitant de la distance et de l’insularité qui le séparaient de Paris et du milieu littéraire pour mieux s’en retrancher, ignorer ses diktats, ses moeurs, ses jeux. Tant et si bien que le 30 septembre dernier, lorsque fut connue la nouvelle de sa mort à Pointe-à-Pitre à 78 ans, beaucoup le croyaient mort depuis longtemps. 

Il avait toujours paru “naïf devant le Mal et désarmé de coeur”. Ce qu’il avait découvert en vivant si longtemps aux Antilles (amour, légèreté …), il le portait déjà en lui à son arrivée. Ses amis ont pu témoigner qu’il leur avait offert les trois choses évoquées par René Char lorsque celui-ci exhortait son lecteur:

“Hâte-toi de transmettre ta part de merveilleux, de rébellion et de bienfaisance”.

Il avait repris le manuscrit du Dernier des Justes des dizaines de fois avant d’oser le montrer à un éditeur. Il considérait son livre comme un caillou blanc déposé sur une tombe et refusait d’en dire davantage, au motif qu’il ne se voyait pas prononcer de discours devant cette tombe. Il sut très tôt décourager ceux qui voulaient profiter de sa notoriété pour en faire un porte-parole. En l’écoutant raconter à Pierre Dumayet en 1959 comment, jeune mécanicien en confection chez un tailleur du Marais, il lui arrivait de coudre des boutonnières dans le dos, j’ai enfin compris que pour lui comme pour d’autres futurs artistes et créateurs, au théâtre (Jean-Claude Grumberg), à la télévision (Izy Morgenstern, Robert Bober), au cinéma (Claude Berri), en philosophie (Robert Misrahi), au barreau (Georges Kiejman), l’atelier fut le lieu véritable de leurs humanités. 

Trois mots encore. Que soit loué celui qui a su rappeler en trois mots seulement la leçon d’André Schwarz-Bart: “Nul n’est à l’abri.”

(Portrait de 1959, Afp)

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