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Histoire de la Guadeloupe
Novembre 2021

Marie-Galante
Y a-t-il un pavé dans la mare au Punch?
Faut-il croire à une rumeur?

Ephrem Bertin JEAN

Mare au Punch. Photo Edmon Rousseau.

Beaucoup de personnes continuent de croire que l’épisode de la mare au punch est lié à la révolte des Marie-galantais lors des élections législatives des 24 et 25 juin 1849. Il n’en est rien...

Que dit la légende?

Les anciens esclaves devenus libres auraient versé le sucre et le rhum dans la mare toute proche de la sucrerie de Pirogue (qu’il ne faut pas confondre avec l’usine de Pirogue, qui date seulement de 1905). Ils auraient fait un grand punch et bu et dansé pendant trois jours et trois nuits!

On a même entendu que les anciens esclaves auraient fait danser les religieuses et comme ils étaient ivres ils en auraient profité pour leur couper les seins.

Je ne vous cache pas que j’y ai cru à un moment de ma vie, comme tout le monde. J’ai même cru aux paroles, même sur le ton de la plaisanterie: Moun Marigalant modi… Yo koupé tété a lésè é yo fè labé dansé!

Que s’est-il passe dans la soiree des 25 et 26 juin 1849?

Que dit l’acte d’accusation du Procureur général de la République M. RABOU?

«Les insurgés ont incendié l’Habitation Pirogue à l’endroit où habitait Monsieur Théophile BOTREAU ROUSSEL BONNETERRE 

  • La maison principale (dont la mairie)
  • La sucrerie du maire (Le moulin)
  • La case à bagasse
  • Le parc à bœufs»

Il ajoute dans son réquisitoire:

«Le 26 juin 1849, la force publique avait réussi à mettre un terme aux méfaits des bandes armées.»

Que dit M. Théophile BOTREAU ROUSSEL BONNETERRE devant le tribunal?

Dans une longue lettre qui lui a servi de rapport sur le déroulement des opérations électorales et des incidents qui s’ensuivirent, le maire de Grand-Bourg campagne termine sur son cas personnel.

«Des procès-verbaux constatant quelques délits ont été la proie des flammes qui ont dévoré ma maison; mais je puis signaler les noms des individus: ce sont les citoyens Sainte-Rose Guerbeau, Antoine, cultivateur sur l’habitation Port-Louis et Sans Culotte».

Les faits

Comment peut-on croire aux allégations concernant la mare au punch quand aucun document ne laisse même pas supposer un commencement de preuve?

Lors des interrogatoires des accusés devant la cour d’assises, aucune question n’a été posée à ce sujet par le Procureur général.

Les 146 accusés, eux-mêmes, n’ont jamais parlé ni fait allusion à ce fait dans les différents tribunaux. C’est dire que cette rumeur ne concerne point la Révolte de juin 1849.

  1. La Révolte de Marie-Galante a duré 1 jour et demi, du lundi 25 juin à 10h au mardi 26.
     
  2. Les troupes arrivées sur le brick «Le Cygne» venant de la Martinique ont pris position partout à Marie-Galante le mercredi 27.

Je vois mal des insurgés qui cherchent à se venger, se mettre à danser autour d’une mare pour apaiser leur colère pendant que d’autres allumaient des foyers sur d’autres habitations.

Il n’existait pas de religieuses dans le secteur de Pirogue et s’il y en avait, elles seraient parties avec le dernier convoi qui a évacué la famille de Théophile BOTREAU ROUSSEL en fin d’après-midi le 25 juin. Les insurgés n’ont jamais pu pénétrer dans le bourg de Grand-Bourg puisqu’il y avait un cordon de militaires appuyé par deux pièces d’artillerie, une à la rue de la Savane et une autre au niveau du cimetière.

En 1849, l’immeuble des sœurs se trouvait derrière l’église à la rue du Calvaire (actuellement «Passage des braves») à Grand-Bourg et dès le début du soulèvement, elles se sont réfugiées au Presbytère tout proche.

Enfin, les insurgés avaient autre chose à faire que de préparer un punch, puisque le 26 au matin l’insurrection était très active au niveau du cimetière et à l’entrée de la route de Latreille où on a relevé plusieurs morts. Ils durent se disperser dans le secteur de Grande Savane, dans celui de Tivoli et de la plaine de Murat. Dans certaines Habitations de l’île, le feu continuait à ravager les champs de cannes et dans d’autres, la situation était très compliquée pour leurs propriétaires.
C’est pourquoi cette révolte, par son ampleur, a marqué à jamais Marie-Galante. Par bien des endroits, elle avait un caractère insurrectionnel mais on ne peut pas dire qu’il s’agissait d’une révolution.

J’ai l’intime conviction, que c’est de l’abolition de l’esclavage annoncée par le tambour ADELAÏDE un an plus tôt, que suivit l’allégresse de l’ensemble des «nouveaux libres» dans le bassin cannier de Pirogue et de ses environs, que fut propagée l’une des plus grandes rumeurs qui porte depuis, le nom de «la mare au punch». Malgré cela, je ne puis jouer béatement collectif tant que des arguments sont véhiculés sans fondement avec l’histoire.

Cette rumeur nous l’avons entendue et elle continue à circuler 171 ans après.

Que dire de monsieur Théophile BOTREAU ROUSSEL, la principale victime qui avait perdu tous ses biens, de monsieur RABOU, le procureur de la république, des gouverneurs FABVRE et FIERON, du gouverneur général des Antilles BRUAT qui auraient dû en être informés par la voix du commandant de ville de Grand-Bourg?

Ces hommes clés dans les rouages de l’administration coloniale, qui sont les contemporains des révoltés de Marie-Galante auraient pu, comme nous, entendre cette rumeur et vérifier la véracité de ces informations eu égard à la place qu’ils occupaient dans l’administration coloniale.

Si c’était vrai, ils ne se seraient pas privés d’utiliser ces faits contre les accusés au procès des Marie-Galantais.

La «mare au punch» n’a jamais été une conséquence de la «Révolte de juin 1849». Elle n’est qu’une rumeur lancée à l’extérieur de Marie-Galante que personne ne peut sérieusement authentifier. Avant l’année 1900, aucun journal, aucun écrivain et aucun historien n’a parlé de cette séquence. Après cette date, personne ne peut certifier avec exactitude, à quand remonte cette information? 

Pour ma part, je reste solidaire de tous ceux qui ont été les contemporains de cette révolte, ils ont assisté à l’arrestation arbitraire de Saint-Jean ALONZO, l’Homme que tout Marie-Galante aimait. Ils n’ont rien vu, rien entendu et personne ne s’est plaint du déversement de leur baril de rhum et de la production de leur sucre dans une mare. Aucune religieuse ne s’est plainte d’une quelconque atrocité envers «leurs seins» … ni d’avoir été forcée de «danser avec des prêtres pendant trois jours et trois nuits».

La vérité historique ne peut pas se construire à partir de rumeurs pour échafauder une histoire sans racine, sachant que ces fondements ne résisteront point aux questionnements des Marie-Galantais.

L’administration coloniale de l’époque s’est bien gardée de paraitre ridicule, pour prendre en compte des accusations qu’elle pouvait facilement vérifier en trempant le doigt dans l’eau de la mare, pour connaitre la teneur en sucre et en rhum… Peut-être, savait-elle déjà, qu’il n’y avait même pas un pavé dans la mare de monsieur Théophile BOTREAU ROUSSEL BONNETERRE?

Ce qui angoissait le représentant de la colonie en Guadeloupe, c’est de voir Marie-Galante prendre le même chemin qu’HAÏTI… C’est l’une des raisons qui a fait que la répression militaire, comme judiciaire, fut exemplaire. Ce fut aussi l’argument essentiel du gouverneur FIERON pour obtenir des décorations pour le procureur de la République et autres colons.

Je trouve singulièrement rétrograde et misérable de voir des «sachants» continuer à dégrader l’honneur de cette révolte en véhiculant des histoires de nonnes qui dansent pendant trois jours et trois nuits pendant que les troupes françaises étaient en train de tuer des français noirs et libres. L’histoire retiendra, qu’ils ont vu à 171 ans de distance ce que les 146 révoltés arrêtés, le propriétaire de la mare, le procureur, et trois gouverneurs n’ont pas vu le jour même… C’est terrible de continuer à nier l’évidence pour avoir accès à la notoriété.

Les Marie-Galantais ont besoin de connaitre leur histoire vraie, et cela implique des centaines d’heures de recherches dans des archives et je crois en avoir abusé pour la lui restituer sans vouloir écarter les autres, la préface de mon livre en témoignait déjà avec respect.


Marie-Galante, le 20 juin 2020

Ephrem Bertin JEAN
Auteur de «Le calvaire d’un Marie-Galantais» aux Editions Nestor.

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 Viré monté