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Baudelaire et les souliers de la liberté

Emmanuel Richon
Septembre 2007

Il est de tradition de considérer le poète Charles Baudelaire comme un auteur notoirement apolitique, l’exemple parfait de l’intellectuel non-engagé. Lors des événements liés aux journées révolutionnaires de juin 1848, on raconte même qu’il manifesta dans les rues de Paris… en criant des jurons à l’encontre du Général Aupick, son beau-père. On ne connaît au célèbre poète quasiment aucune prise de position politique ou ne serait-ce que sociale, son choix en faveur de la modernité, pourtant bien visible et affiché, n’est avant tout qu’un choix esthétique et sa modernité est on ne peut plus spécifique, puisqu’elle s’oppose au progrès, notion du XIXe siècle s’il en est, dont l’auteur des Fleurs du Mal avait absolument horreur.

Aussi, Jean-Paul Sartre, dans son célèbre ouvrage Baudelaire, ne s’y trompa pas et voulut voir dans ce poète le prototype même de l’auteur non-engagé. Pour Sartre, la notion d’intellectuel engagé s’inscrit en rapport à des concepts intangibles autant que nécessairement ostensibles, concepts qui tournent autour de l’idée de la «prise de position», sorte de réaction légitime à l’Histoire, prises de position qui engendrent un «engagement» existentiel s’inscrivant résolument dans son époque et qu’on pourrait qualifier de «manifeste». Ce dernier mot est en effet celui qui permet le mieux de décrire le caractère publique et solidaire de la parole intellectuelle, située par nécessité au cœur de la cité.

Dès lors, la critique sartrienne de Baudelaire s’avéra sans concession, choisissant cet auteur comme l’exemple-type de l’intellectuel en vase clos et déconnecté de la vie sociale qui l’environnait pourtant. La dernière page de conclusion du livre de Sartre devait revêtir de ce fait les allures d’une manière de condamnation sans appel:

…le choix originel que Baudelaire a fait de lui-même. Il a choisi d’exister pour lui-même comme il était pour les autres, il a voulu que sa liberté lui apparût comme une «nature» et que la «nature» que les autres découvraient en lui leur semblât l’émanation même de sa liberté. A partir de là, tout s’éclaire: cette vie misérable qui nous paraissait aller à vau-l’eau, nous comprenons à présent qu’il l’a tissée avec soin. C’est lui qui a fait en sorte qu’elle ne fût qu’une survie, c’est lui qui l’a encombrée au départ de ce bric-à-brac volumineux: négresse, dettes, vérole, conseil de famille, qui le gênera jusqu’au bout et jusqu’au bout l’obligera à s’en aller à reculons vers l’avenir…
Il a refusé l’expérience, rien n’est venu du dehors le changer et il n’a rien appris…
Il a été une expérience en vase clos…

Pour Sartre, la vie, le destin de Baudelaire, est un échec patent, cela du fait de son refus viscéral de s’engager manifestement dans son siècle, son absence totale de prise de position. Pourtant, à bien lire L’Être et le Néant, l’être sartrien ne saurait de toute façon échapper à l’engagement, le refus de l’engagement étant lui-même un engagement. Pourquoi, dès lors, cette contradiction à exiger l’ostentation manifeste d’une prise de position publique et oser prétendre que Baudelaire aurait en quelque sorte «échappé» à son siècle, serait passé à côté de ses choix et aurait refusé le risque de sa vie?

Dans ce paradoxe se cache justement tout le destin de Sartre lui-même et sans doute serait-il présomptueux de le dire, une bonne part de ses erreurs politiques. En quelque sorte, à trop vouloir le côté manifeste et médiatique de la prise de position, celle-ci ne deviendrait-elle pas justement extérieure au sujet, ce dernier décidant de prendre parti pour tel ou tel  événement, du dehors, comme un choix historique posé devant la conscience pensante mais face à lui et non pas en lui-même. A cette attitude, Baudelaire semble bien offrir le cas inverse d’un choix intérieur, qui entraîne justement la totalité de l’être, au risque de devoir passer inaperçu au regard extérieur. La «négresse» dénoncée par Sartre comme un bric-à-brac volumineux, ne serait-elle pas, justement, l’exemple même d’un engagement existentiel du poète, renié en tant que tel par le philosophe? Le caractère «affiché» de l’engagement n’aurait-il pas disparu pour Sartre, justement parce qu’il concerna la vie entière du poète, non pas comme un simple positionnement circonstancié, mais plutôt en tant que choix décisif indépendant de l’événementiel? Si c’était le cas, nul doute que l’existentialiste serait passé à côté d’un auteur beaucoup plus engagé qu’il y paraîtrait au premier abord.

Si les amis poètes de Baudelaire prirent tous clairement position contre l’esclavage et pour l’abolition, nous noterons ici que la plupart de ceux-ci étaient originaires des îles. Comment se fait-il que Baudelaire, qui les fréquentait et les estimait, n’ait rien dit? A cette fausse impression, l’auteur des Fleurs du Mal semble nous renvoyer à son œuvre même, truffée quant à elle de métaphores et d’anecdotes hardies, en réalité des plus engagés. 

A ce titre, la thématique des «souliers de la liberté» offre, au contraire de la description sartrienne, l’opportunité de comprendre l’engagement viscéral de Baudelaire dans son époque.

De nombreux auteurs ont relevé la thématique abolitionniste des «souliers de la liberté», explicitant le caractère revendicatif du port des souliers pour les esclaves, contraints à vivre constamment nu-pieds, le caractère déchaussé étant en quelque sorte le marqueur social obligé de la perte de liberté. Alain Romaine, dans son ouvrage Les souliers de la liberté note ainsi: «Le port de souliers est la marque évidente d’une liberté de circulation. Accorder aux esclaves la possibilité de se chausser équivaut alors à les rendre libres dans leur mouvement.»… «Loin d’être simple mimétisme du Blanc, ce geste insolite recèle un acte fort de résistance et de rejet de toute servilité. Sa symbolique dit l’aspiration légitime à l’égalité en honorabilité, respectabilité et dignité, avant tout, chez l’esclave et ses descendants.» Aussi, l’un des premiers actes symboliques des esclaves émancipés et libres sera de s’acheter une paire de souliers caractérisant un nouvel état.

Le beau jour de l’émancipation fut en même temps un curieux jour. Les hommes nouveaux s’y préparaient depuis longtemps: l’aube les trouva tous debout et chaussés. Trente mille paires de souliers neufs inauguraient l’ère nouvelle; car, plus encore que le parasol, plus que le chapeau noir lui-même, les souliers symbolisaient pour eux l’entrée en possession de leur nouvel état social. Mais, hélas!, bien peu savaient par expérience ce que c’est que «Lapeau bèf dans lipieds»(du cuir de bœuf aux pieds). Aussi les rues de Port-Louis virent-elles bientôt le long de tous les ruisseaux de longues files mélancoliques d’affranchis, assis sur le rebord des trottoirs, rendre à leur tour la liberté à leurs pieds endoloris, et les plonger avec une volupté mêlée de regret dans la fraîcheur de l’eau courante. Ce jour-là, naquit d’un aveu dépouillé d’artifices cet adage bien connu: «Souliers faraud, mès domaze zautes manze lipieds» (les souliers ont un cachet d’élégance, mais par malheur, ils mangent les pieds). Et les jours qui suivirent, trouvant les nouveaux chaussés plus circonspects, donnèrent naissance à ce nouveau dicton: «Lhère li entré dans vou lacase, souliers dans lipieds ; lhère li dan grand cimin, souliers dans mouçoirs» (Quand il entre chez vous, il a ses souliers aux pieds; quand il est sur la grand-route, ses souliers sont dans un mouchoir).

Quel rapport entre le fait historique des souliers de la liberté et l’auteur des célèbres Fleurs du Mal ?  Concernant l’abolition de 1848, Ch. Baudelaire semble inexistant, pas de prise de position, aucun commentaire, aucun mot prononcé, une indifférence apparente. Au sens sartrien, Baudelaire semble donc passer totalement à côté d’un événement qui pourtant déchaîne les passions et est une date cruciale dans l’ Histoire de son propre pays. Le poète aurait-il donc pu ignorer pareil événement? En réalité, il n’en est rien et, si Baudelaire ne le marque pas de manière affichée, l’abolition se trouve, en fait, au cœur de son œuvre, inextricablement mêlée à son existence même.

Ce contexte historique, il l’a bel et bien connu durant son voyage dans l’océan Indien et la question de l’esclavage se trouve souvent en filigrane dans ses pages littéraires, dont l’essentiel, rappelons le, fut conçu avant l’abolition. Ses amis apportent des témoignages précieux sur cette question:

«Peut-être Baudelaire abandonnait-il complaisamment au commun public ces bruits de longues pérégrinations en pays fabuleux, parce qu’il en tirait, avec des couleurs de mystère, l’air de revenir de loin. Dans tous les cas, il ne nous parlait jamais de ces voyages. A peine, à son retour, nous dit-il quelques mots d’une station dans l’île Maurice ou à l’île Bourbon. A-t-il poussé son voyage plus loin? Je ne le crois pas. Il est certain que L’Albatros lui fut suggéré par un incident de sa traversée. Il nous le récita dès son retour. A part cette pièce et le souvenir d’une négresse ou malabare, suivant une expression, je crois, de l’île Maurice, qu’il avait vu fouetter à l’île Maurice, tout le journal de sa pénitence maritime semblait page blanche.»

Ce témoignage est riche de sens car, pour l’essentiel, si Charles Baudelaire demeurait laconique concernant ses escales, le seul souvenir narré est bien celui d’une «esclave malabaraise» et des sévices qu’elle endura devant lui. Même s’il ne s’agit pas d’une prise de position, ce premier épisode nous montre bien un auteur qui n’est pas insensible à la réalité sociale qui l’environne, loin de là.

Nous pourrons démontrer à partir du célèbre poème À une Malabaraise, initialement intitulé À une esclave malabaraise, ainsi que ce chef d’œuvre en prose du Spleen de Paris intitulé La belle Dorothée, que  le poète a bien su faire sienne la thématique des souliers de la liberté et a, de fait, pris parti en profondeur et durablement, de manière effectivement existentielle et non simplement événementielle, nous prouvant, au contraire du propos sartrien à son encontre, qu’il fut ancré dans son siècle et bel et bien inscrit dans l’Histoire, qu’il avait su faire des choix cohérents, audacieux, et les assumer jusqu’au bout. En bref, la «vérole» dont il était atteint ou la «négresse» qu’il côtoya durant vingt-sept ans, pour reprendre les termes mêmes de Sartre, furent assumées par lui et lui donnèrent la possibilité d’opérer des choix existentiels qui donnèrent à sa vie un destin à caractère exemplaire que l’on peut rétrospectivement considérer comme hautement politique et engagé.

La servilité de la Malabaraise de Baudelaire ne fait aucun doute. Le sixième vers, «Ta tâche est d’allumer la pipe de ton maître», ne laisse planer aucun doute sur sa condition, même si le vers «Tout le jour où tu veux tu mènes tes pieds nus», reprenant le symbole historique de l’absence de souliers comme marqueur identitaire de l’esclavage, l’accompagne paradoxalement d’une bien curieuse liberté d’aller et venir à sa guise. D’ailleurs, ces pieds nus, bien que symboliques de la privation de liberté, semblent étranges à plus d’un titre, puisque c’est leur beauté naturelle et non les stigmates de l’univers meurtrissant du travail aliénant qui saute aux yeux du poète, si bien que leur finesse donne à l’esclave malabaraise une juste revanche offerte par le poète au sein des deux premiers vers:

«Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche
Est large à faire envie à la plus belle blanche;»

Notons aussitôt ces détails significatifs: «blanche» ne porte pas de majuscule, pendant que Malabaraise s’écrit avec un grand «M». De même, de manière symptomatique, «Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t’a fait naître», «Dieu» qui fut tout d’abord écrit par Baudelaire avec une minuscule, fut par la suite corrigé par lui avec une majuscule. Nous voulons considérer ces détails typographiques comme révélateurs de la pensée de l’auteur tout imprégnée de respect envers cette femme. Loin d’une dénonciation tonitruante, le poète, transcendant la condition historique de cette esclave, préfère placer son point de vue dans le durable, en tant qu’empathie viscérale à son égard, en tant qu’il manifeste le fait de revendiquer une plus grande proximité avec cette femme, dont pourtant tout le sépare a priori, qu’avec les femmes censées de son milieu et de sa caste. N’y a-t-il pas là une attitude politique, un choix durable et décisif, dont Baudelaire saura fidèlement témoigner par la suite?

Enfin, ce choix positif, éthique autant qu’esthétique, ne le sépare-t-il pas également des moralisateurs aux jugements négatifs et dénonciateurs purement circonstanciés? A un Bernardin de Saint-Pierre prétendument contre l’esclavage mais ayant accepté pour son bénéfice personnel la domesticité servile durant tout son séjour à l’Isle de France, moralisateur à souhait mais n’en tirant aucune leçon, «faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais», ne vaudrait-il pas mieux l’attitude d’un Baudelaire se rangeant résolument du côté de l’esclave en affirmant son empathie foncière?

Le cas de La belle Dorothée offre encore plus l’occasion de montrer le point de vue particulier du poète à l’égard de l’opprimé. «…et, bien qu’elle soit libre, elle marche sans souliers.» entre en plein dans la thématique des souliers de la liberté, mais là encore, en nous offrant une contradiction d’apparence infiniment riche de sens. En effet, comme Alain Romaine a sans doute raison de le concevoir, la logique veut que l’aspiration vers la liberté se traduise de manière emblématique par la revendication légitime du port des souliers, cela est simple à imaginer. Cependant, poète du paradoxe et des oxymorons, Baudelaire choisit de complexifier la position sociale de Dorothée en expliquant à la fin du poème la véritable raison qui fait d’elle une «va-nu-pieds» revendiquée. En effet, la raison d’apparence et d’esthétique d’abord annoncée «Car Dorothée est si prodigieusement coquette, que le plaisir d’être admirée l’emporte chez elle sur l’orgueil de l’affranchie, et, bien qu’elle soit libre, elle marche sans souliers.», raison qui la rapproche définitivement de la Malabaraise, si ces deux esclaves ne forment pas une seule et même personne, ne saurait occulter un motif autrement plus éthique et à caractère historique ô combien:

«quel puissant motif  fait donc aller ainsi la paresseuse Dorothée, belle et froide comme le bronze?»

La réponse est on ne peut plus claire:

« Dorothée est admirée et choyée de tous, et elle serait parfaitement heureuse si elle n’était obligée d’entasser piastre sur piastre pour racheter sa petite sœur qui a bien onze ans, et qui est déjà mûre, et si belle! Elle réussira sans doute, la bonne Dorothée; le maître de l’enfant est si avare, trop avare pour comprendre une autre beauté que celle des écus!»

Même si le poème fait partie du Spleen de Paris, nous voilà donc en plein au cœur de l’oxymoron des Fleurs du Mal titre si traducteur des contradictions assumées de l’Homme moderne, Dorothée se prostitue pour pouvoir libérer sa sœur demeurée esclave, le Mal assumé pour le Bien revendiqué. D’où l’impossibilité où elle se trouve de pouvoir chausser les souliers de la liberté et ce paradoxe baudelairien, qui veut que, libre, elle choisisse résolument et par solidarité, de conserver le symbole le plus évident de la servilité.

Relire La belle Dorothée à la lumière de la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave, voilà qui donne à Baudelaire un engagement des plus surprenants pour un auteur considéré comme a-politique. Tant que tous ne sont pas libres, aucun ne l’est, voilà une attitude qui constitue un choix politique durable et délibéré, surtout quand on comprend que l’empathie de Baudelaire à l’égard de la belle Dorothée et la Malabaraise est bien loin de n’être qu’une attirance esthétique et sexuelle, mais crée une sorte d’identification beaucoup plus profonde.

Charles Baudelaire l’a déclaré et écrit à de nombreuses reprises, la littérature est pour lui une prostitution, ce qui rend la métaphore baudelairienne beaucoup plus proche du poète et de sa vie même.

Nous ne saurions omettre ici le choix décisif de l’auteur des Fleurs du Mal d’avoir pour «femme» Jeanne Duval, le terme revenant par deux fois sous sa plume dans sa correspondance et n’étant jamais utilisé par ailleurs. N’oublions pas que, mineur aux yeux de la loi car déchu de ses droits par sa propre famille, Baudelaire ne pouvait se marier sans l’assentiment du fameux Conseil de famille. Aussi, le choix crucial et ontologique fait par la belle Dorothée est sur un plan transposé, celui-là même que Baudelaire fait dans la vie. Considérant Jeanne Duval comme sa femme ou sa sœur (L’invitation au voyage), sa  solidarité se veut assumée pleinement, affichée et manifeste, ce que Jean-Paul Sartre n’a, paradoxalement à nos yeux, pas saisi. Même si ses choix existentiels devaient assurément lui vouer une déchéance sociale obligée, c’est de manière assumée et manifeste, en un mot, plus que jamais engagée, que Baudelaire a opté pour le destin qui fut le sien. Considérer Jeanne Duval comme faisant partie d’un «bric-à-brac volumineux» et en un mot, encombrant, c’est passer résolument à côté de celle qui fut tout d’abord la compagne de Félix Nadar, plus grand photographe de son temps, celle qui fut actrice, inspiratrice d’Edouard Manet qui fit d’elle son portrait et composa le célèbre tableau L’Olympia en s’inspirant d’elle et des poèmes de Baudelaire, celle qui inspira une immense part des poèmes des Fleurs du Mal, pour ne pas dire les poèmes les plus magnifiques du recueil, c’est extraire Baudelaire du choix ontologique le plus décisif de sa vie.

Même si l’auteur du Spleen de Paris place l’attitude de Dorothée sur un mode esthétique premier, derrière et de façon dissimulée, tout un fond éthique transparaît, qui d’ailleurs se trouve être le cœur même du projet des Fleurs du Mal.

«Je te ferai de mon Respect de beaux Souliers
De satin, par tes pieds divins humiliés,
Qui, les emprisonnant dans une molle étreinte,
Comme un moule fidèle en garderont l’empreinte.» 
                                                (À une madone)

«Avez-vous vu Théroigne, amante du carnage,
Excitant à l’assaut un peuple sans souliers,…»    
                                                (La Sisina)

«Pour avoir des souliers elle a vendu son âme»
                      (Je n’ai pas pour maîtresse une lionne illustre)

Ces trois extraits sont des variantes qui peuvent être lues d’un œil tout à fait différent si l’on comprend qu’aux yeux de Baudelaire, l’absence de souliers est bien un des symboles de la perte de liberté. Seul le Respect du poète donc l’écriture poétique, a valeur de liberté recouvrée.

Le poète, dans une lettre adressée à son ami et confident, Charles Asselineau, en date du jeudi 13 mars 1856, dans laquelle il décrit son rêve de la nuit dernière, Charles Baudelaire fait lui-même le parallèle entre écriture et prostitution:

«… De plus, en me sentant les pieds très mouillés, je m’aperçois que j’ai les pieds nus, et que je les ai posés dans une mare humide, au bas de l’escalier. Bah! me dis-je, je les laverai avant de baiser, et avant de sortir de la maison. Je monte. (…) Je me trouve dans de vastes galeries, communiquant ensemble,-mal éclairées, d’un caractère triste et fané,- comme les vieux cafés, les anciens cabinets de lecture ou les vilaines maisons de jeu. Les filles, éparpillées à travers ces vastes galeries, causent avec des hommes, parmi lesquels je vois des collégiens. Je me sens très triste et très intimidé; je crains qu’on ne voie mes pieds. Je les regarde, je m’aperçois qu’il y en a un qui porte un soulier. Quelque temps après, je m’aperçois qu’ils sont chaussés tous deux. (…)»

Le parallèle avec le poème en prose La Belle Dorothée, est bien flagrant. A l’image de cette dernière, qui choisissait délibérément la prostitution dans la fin morale de libérer sa sœur esclave, nous voyons Baudelaire choisir identiquement l’écriture, comparée à une prostitution sacrée, et qui symboliquement abandonne pour ce faire ses souliers, afin de pouvoir trouver le chemin rédempteur de la poésie non «par», mais «dans» le Mal.

Par une lettre de Baudelaire à sa mère, datée du 26 décembre 1853, nous prenons d’ailleurs connaissance d’une histoire de souliers qui s’avère parallèle des métaphores choisies par le poète des Fleurs du Mal:

La rage maternelle, qui te poussait dernièrement à m’envoyer par la poste des notes grammaticales sur un auteur que tu n’as jamais lu, te poussait dernièrement à te figurer que toutes mes douleurs consistaient dans une privation de souliers de caoutchouc.

Quant aux offres «extraordinaires», que dans la même lettre, il se refuse à accepter, il est hors de doute qu’elles concernent des achats de vêtements neufs, et en particulier de nouvelles chaussures, vraisemblablement sous la surveillance de sa mère, et qu’elle paierait de sa bourse.

Dès lors, nous cernons mieux la situation du poète qui se veut en symbiose totale avec celle, historique, de Dorothée, dont à son tour, il se déclare profondément solidaire, dissimulant lui-aussi son soutien sous un mode métaphorique qui ne peut pourtant pas relever de l’esthétique seule.

Aussi n’est-ce pas à sa mère reniée, qu’il décide de rendre hommage, mais à la mère de Jeanne Duval, qu’il propose dans une certaine mesure comme modèle à Mme Aupick, parce qu’elle a su lui donner, elle, ses dernières ressources sans murmurer, sans soupirer, et surtout sans conseiller, à laquelle il lui faut rendre un dernier devoir forcé, son exhumation et sa réinhumation:

Cela passera avant les souliers; d’ailleurs je suis tellement accoutumé aux souffrances physiques, je sais si bien ajuster deux chemises sous un pantalon et un habit déchirés que le vent traverse, je sais si adroitement adapter des semelles de paille ou même de papier dans des souliers troués, que je ne sens presque que les douleurs morales. Cependant, il faut avouer, j’en suis venu au point que je n’ose plus faire de mouvements brusques ni même trop marcher de peur de me déchirer davantage.

Ces souliers, symboles d’une dignité perdue, sont donc devenus immettables, car Baudelaire ajoute, dans la phrase où il raconte sa visite au prêteur, qu’il ne se doutait pas du «dégel du soir». Il a dû rentrer chez lui les pieds fort mouillés.

Ainsi, chaque fois que le poète mentionne ses pieds nus, il s’agit d’une réminiscence ancienne victorieusement transgressée, d’une barrière franchie. L’auteur des Fleurs du Mal ne recouvre symboliquement sa créativité et son bonheur qu’à l’aune du malheur de sa compagne, partageant sa souffrance (cf. le cas de Dorothée) autant que le retour de sa dignité dans Chanson d’Après-Midi:

«Sous tes souliers de satin,
Sous tes charmants pieds de soie,
Moi, je mets ma grande joie,
Mon génie et mon destin.»

A l’image de Dorothée, le poète vend la beauté de ses vers afin de sauver la mémoire et la dignité de celle que tous ont humiliée. Ce poème en prose où nous voyons une jeune femme contrainte de monnayer la beauté de sa petite sœur contre de l’argent, révèle implicitement combien la fonction artistique est assujettie au mécénat de la valeur marchande.

Si nous considérons la production littéraire contemporaine des célèbres Fleurs du Mal, un livre ressort qui paraît faire écho au recueil baudelairien, tout en nous permettant justement de comprendre deux types d’engagements différents. Cet autre ouvrage, tout aussi célèbre, c’est  La lutte de classes en France, 1849-1850 de Karl Marx, livre crucial où le philosophe conceptualise la notion de «classe sociale» en théorisant le rôle messianique du prolétariat dans l’idée de révolution.

Karl Marx, en créant la notion de prolétariat n’oppose pas seulement ce dernier à la bourgeoisie, mais, ce qu’on oublie trop souvent, l’isole tout autant du «Lumpen-prolétariat», contribuant ainsi délibérément à marginaliser une frange alors très importante de la société. Le prolétariat est seul capable à ses yeux de s’organiser efficacement et seul à même de pouvoir représenter un pouvoir réel. Le lumpen-prolétariat, trop isolé, trop dépendant et trop individualiste et dispersé, ne peut offrir la perspective d’une efficacité révolutionnaire. Derrière la  critique de son caractère spontanéiste et révolté, c’est toute la querelle à venir avec les tendances anarchistes et bakouniniennes qui se dessine, divergence de vue qui ne sera résolue que par une violence institutionnelle annonciatrice des tribulations et soubresauts du siècle suivant.

En quoi Charles Baudelaire est-il intéressant si on place Les Fleurs du Mal dans cette perspective comparative quelque peu osée? Justement dans le fait que Baudelaire fait exactement le choix inverse de celui de Marx et place sa rédemption dans la marginalité, en décidant résolument de s’intéresser au lumpen-prolétariat. La plupart des poèmes du célèbre recueil se concentrent sur le personnage du marginal. Certains titres des poèmes du recueil en disent assez long sur ce sujet: Le Guignon, Bohémiens en Voyage, À une mendiante rousseLes Sept Vieillards, Les Petites Vieilles, Les Aveugles, Le Vin des chiffonniers, Le Vin de l’assassin, La Mort des pauvres,…

Le poème intitulé L’Héautontimorouménos nous dévoile le poète dans un bannissement désiré, sorte de paria socialement exilé:

«Ne suis-je pas un faux accord
dans la divine symphonie,»...

Parallèlement à La Belle Dorothée qui veut aider sa sœur, Baudelaire évoque Jeanne dans sa correspondance:

la sombre solitude que j'ai faite autour de moi et qui ne m'a lié à Jeanne que plus solidement.»

Dans une lettre à sa mère en date du 8 décembre 1848, déjà, Baudelaire proclame avec une netteté de courage admirable: «Actuellement, à 28 ans moins quatre mois, avec une immense ambition poétique, je me trouve, moi, séparé à tout jamais du monde honorable par mes goûts et par mes principes...»

A Mme Paul-Meurice, il écrit: «je nage dans le déshonneur comme le poisson dans l'eau».

Nous comprenons mieux désormais l'éclairage autobiographique qu'un poème comme La Belle Dorothée peut donner sur l'œuvre entière du poète. L'engagement de Baudelaire ne se fait pas par rapport à des événements extérieurs à sa vie, mais sa vie même s'avère avoir été un magnifique engagement continu. Ce poème du Spleen de Paris, à lui-seul, explique l'oxymoron des Fleurs du Mal en donnant à ce recueil, derrière la contradiction affichée et assumée, une portée éthique qui ne remontait qu'à tout le moins, Dante Alighieri.

Emmanuel RICHON

Charles Baudelaire aux Mascareignes

Viré monté