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Madiana

Chemin de la mangrove 4

José Le Moigne

Poissons

Photo: Francesca Palli

Le président

Il y avait eu Victoire, maintenant c’était Louise. J’étais venue en métropole pour m’occuper d’enfants, eh bien, j’étais servie. Derrière moi, Petit Pierre. Derrière moi, Annie. À présent, à part femme de chambre, j’exerçais l’un après l’autre, et quelquefois en même temps, tous les métiers du service de maison. Tout ça parce que j’étais bonne poire, et, peut-être, un peu trop disponible, vas savoir? C’est vrai, il m’est arrivé de me dire: c’est parce que je suis une négresse. Mais, je ne perdais pas de temps avec ce genre de pensée. Je mettais mon mouchoir dessus sans faire de nœuds pour ne pas oublier. On ne devrait jamais avoir à penser comme cela. Jamais. Je me disais: c’est pas parce que tu es noire qu’on va te mettre au pilori. Tout ça, c’est du passé. Tu n’as la servitude dans tes gènes.

Louise pouvait bien se croire puissante, voire indispensable, il y avait des limites. Madame était gentille, mais pas au point d’avaler des couleuvres comme des cailles rôties. Louise le savait bien. Aussi, comme la chatte de gouttière qu’elle était dans le fond, elle faisait le dos rond, limait ses griffes sans mot dire en attendant, la sournoise et perfide personne, que se présente l’occasion de mettre Madame dans l’embarras.

À nouveau, grand repas chez les Esterberger. À croire que les bourgeois ne savent faire que cela: s’asseoir en rangs d’oignons derrière une nappe immaculée pour disserter en se bâfrant, comme si le destin de notre pauvre humanité dépendait de leur coup de fourchette.

Mais j’arrête là mon ouélélé. Rachel Piment Zoizeau qui se met à parler le grand grec! J’en connais beaucoup qui seraient surpris!

Question patronne, je ne voyais pas de grandes différences entre Madame Esterberger et Madame Bouvaix. Sauf sur un point. Jamais, au grand jamais, ne se serait mêlée de la gestion de la cuisine. Elle n’y mettait jamais les pieds, laissant au quotidien à Louise la bride sur le cou. Quand un grand tralala pointait à l’horizon, Madame convoquait la cuisinière dans la petite pièce très élégante qu’elle appelait son boudoir, et lui donnait ses instructions. C’est ainsi qu’elle lui apprit le lundi que le Président Herriot en personne venait dîner le samedi suivant et qu’elle lui demanda de se surpasser pour l’occasion.

— Oui, Madame! Naturellement, Madame! Je garantis à Madame qu’elle va être fière de nous autres et de moi-même!

Quel sacré faux jeton que cette Louise!

De mémoire d’employé de maison chez les Esterberger, jamais personne n’avait vu Louise un crayon à la main. C’était à se demander si elle savait lire et écrire. Et puis, voilà qu’au sortir du boudoir de Madame la sournoise éprouve le besoin urgent d’écrire à son vieux père qui habitait à une vingtaine de kilomètres de Lyon dans la bourgade de Chevinay! Y-avait n’est-ce pas matière à s’étonner, surtout pour moi à qui elle demandait, comme si nous étions devenues soudain les meilleures amies du monde:

— Rachel, j’ai tellement de travail aujourd’hui, voulez-vous aller à la poste pour moi et poster cette lettre à mon papa? Le pauvre n’est pas très bien portant.

Et moi, pauvre imbécile j’ai dit oui. Je me traite d’imbécile parce qu’avec le recul c’est ce que je mérite, mais, en vérité, il aurait été malvenu que je dise non à une demande formulée en présence des autres. Que Louise ait été détestable n’était pas la question. Personne n’aurait dit le contraire; mais en ce temps-là, il y avait chez les gens de maison des hiérarchies muettes et j’étais la dernière arrivée. Et puis, personne n’aurait pu imaginer que Louise fut assez tordue pour se servir de son père pour comploter contre Madame?

Or, voilà que deux ou trois jours plus tard le facteur sonne à la porte de la résidence. C’était un type comme on en voit qu’au cinéma, dégingandé comme ce n’était pas possible, le képi de travers, avec sur la lippe le sourire à la manque des séducteurs de carton-pâte. Des pieds nickelés comme ça, j’en avais vu à la pelle à Marigot ou au Lorrain, et je ne te parle même pas de Fort-de-France.

— Bonjour jolie doudou qu’il me dit le gandin, un télégramme pour Madame Esterberger.

Tout le monde sait ça. Un télégramme, même s’il ne vous concerne pas, est toujours la source d’une foule de questions. Je n’ai pas failli à la règle en posant le petit bleu sur un plateau afin de le présenter comme il faut à Madame. Je pourrais vivre un milliard d’années que je n’oublierai jamais l’affolement de Madame après qu’elle eût déchiffré l’express.

— Mon Dieu, Rachel, s’exclama-t-elle en brandissant le télégramme, Louise doit se rendre d’urgence au chevet de son père et le Président Herriot qui vient samedi accompagné d’une quinzaine de personnes! Comment allons-nous faire? Passez-moi mon manteau et allez demander à Lucien de préparer l’auto. Je dois aller sans plus attendre au bureau de placement.

Je n’étais pas là pour contredire Madame, mais j’avais compris que Louise avait rudement bien préparé son affaire. Je te l’ai dit je crois, personne ne voulait travailler en maison. Recruter des domestiques, c’était la croix et la bannière. Alors, tu penses, une cuisinière, juste pour un remplacement, autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Madame est revenue à midi, les mains vides si je peux parler ainsi. Elle y est retournée l’après-midi sans plus de résultats. Encore le lendemain, rien. Madame ne savait plus à quel saint se vouer. Ça ne me regardait pas, mais elle me faisait peine. Il ne s’agissait pas de la lutte sourde, Madame était une personne juste, j’étais aussi ennuyé qu’elle. Les maîtres ne sont pas les valets et les valets ne sont pas les maîtres. Chacun défend ses intérêts et c’est bien naturel. Mais, ici, il ne s’agit pas de cela. Madame était une bonne personne et Louise une effrontée. Je pèse bien mes mots. Alors, sans mesurer les conséquences de mon acte, je me suis proposée.

Peut-être vas-tu te dire que je me prends mes désirs pour des réalités, que je me donne sans cesse le beau rôle, et que, pareille à la ménagère qui se mire dans le plateau qu’elle vient tout juste d’astiquer, je me noie dans mes propres mots, mais, tu te trompes, lourdement avec ça. La vie s’est ingéniée à me mettre à l’épreuve et je ne me suis pas dérobée. Jamais. Appelle ça comme tu voudras; je te réponds: c’est ça être vivante.

Toujours est-il, j’ai dit à la patronne:

— Madame, ne vous tourmentez pas. Ce que Louise sait faire, je sais le faire aussi, sauf pour le plat de poisson. Je ne sais pas cuisiner le poisson comme en France. Alors, si vous le voulez bien, je vous ferais du poisson à l’antillaise.

Madame n’a pas perdu de temps à réfléchir. Après la Grande Guerre, la mode était à l’exotisme et, inconsciemment peut-être, je la soupçonne d’avoir discerné sur l’instant tout le parti qu’elle pourrait tirer de ma proposition. Enfin, si ça marchait. En cas contraire, elle pourrait toujours évoquer le faux-bond de Louise. Encore heureux, me suis-je dit plus tard, qu’elle ne m’ait pas demandé de me livrer à une mascarade en costume créole. On a déjà vu ça. Mais Madame avait bien trop de goût, bien trop de classe aussi pour tomber dans ce ridicule. En attendant, tout pesait sur mes frêles épaules, car, à Lyon, inutile de te le rappeler, on sait ce que manger veut dire.

— C’est pas tout ça que je dis, maintenant, va falloir que tu trouves du poisson.

Mais, à Lyon, du coulirou, du balaou, du thazard ou vivaneau, le poisson des Antilles quoi, ça ne court pas les poissonneries. Le remplacer? D’accord, mais par quoi? Moi, à part les manger, et encore je ne trouvais pas ça bon, je ne connaissais rien aux poissons de ce pays d’ici. Mais, rien de rien. M’étais prise au jeu? Avais-je eu les yeux plus grands que le ventre? Je commençais à me poser sérieusement la question quand j’ai pensé à Léona. Léona était une petite femme de chambre guadeloupéenne que j’avais rencontrée au marché de la Croix-Rousse du temps où je travaillais chez les Bouvaix. Léona avait de l’avance sur moi, car elle était en métropole depuis deux ans déjà. Là où je tâtonnais, elle avançait sans hésiter. Et vive et délurée avec ça!

Ma pov’ Rache! Ma pov’ Rachel! Quelle tranche de rire elle s’est payée! Elle n’en finissait pas de s’étrangler!

Enfin, calmée, elle m’a soufflé entre deux quintes:

— Suis-moi, on va trouver ce qu’il te faut.

Elle nous fit traverser le réseau compliqué des traboules, franchir la Saône au pont de la Feuillée avant de déboucher sur la presqu’île où, le vent glacial qui prenait la rue en enfilade me força, le souffle court et la poitrine déchirée, à enfouir mon visage dans les replis de mon écharpe. Où diable Léona voulait-elle m’entraîner? Je commençais à m’inquiéter lorsque, au débouché de la Place des Terreaux, elle pila net devant l’étal d’une poissonnerie illuminée comme le palais du gouverneur un soir de grande réception. Il y avait-là, savamment disposé sur un lit de goémon, un fabuleux assortiment de crustacés et poissons.

— Voilà, c’est ici, dit Léona.

Il y avait tant de malice dans ses yeux que j’ai piqué du nez.

C’est vrai, j’aurais pu penser à Saint-Luc et a sa pêche miraculeuse, ou, encore, à ces petits matins à Marigot où on levait la senne? Mais non, au lieu de ces images apaisantes, d’abondance, c’est la vision du grand tableau de la salle à manger des Esterberger, une nature morte d’un grand maître qui faisait leur fierté, qui a spontanément effleuré ma pensée. Je n’ignorais pas que cette œuvre, admirable sans doute, valait bien plus d’argent que je n’en verrais jamais. Mais, pour moi qui ne connaissais rien à l’art et ça n’a pas changé, ce qu’elle montrait, c’était la mort peinte dans les règles de l’art.

Comment veux-tu que je dise ça à Léona? Elle n’était pas mauvaise fille, non, au contraire, mais dotée d’une humeur perpétuellement espiègle et goguenarde. Du moins, c’est ce visage d’elle qu’elle montrait, car pour dire vrai, je crois bien qu’elle cachait son jeu. Qu’est-ce que tu crois? Elle pouvait bien afficher sa gouaille, elle était comme moi. Elle aussi rêvait de son pays. Le jour, elle bravachait. Mais, pour moi ça ne faisait pas de doute, la nuit elle pleurait dans son oreiller. Alors, faute de pouvoir les partager, j’ai gardé pour bibi mes idées saugrenues. Aussi, lorsqu’elle m’a dit en me montrant du doigt des poissons aux écailles rose tendre et argent: «Prends ça, ce sont des pagres. Ça ne vaut pas nos vivaneaux, mais ça fera l’affaire», j’ai obéi sans discuter. J’ai choisi, j’ai payé, et nous avons refait le chemin à l’envers.

Maintenant que j’avais le poisson, il me fallait les condiments sans lesquels la cuisine créole n’est qu’une cuisine comme les autres. Nous les trouvâmes dans une boutique chinoise des quais de la Saône où, à défaut de piment bondamanjak et d’herbes de chez nous, j’ai acheté une poudre couleur de feuille morte qui donnait du piquant et très peu de parfum. Tant pis me suis dit. Avec un brin de chance, une lèche de talent, et de l’acharnement en veux-tu en voilà, je devais m’en sortir.

Si jamais j’en doutais, si au moment de présenter mon plat je regrettais de ne pouvoir le décorer avec de beaux piments-lampion, je n’aurais qu’à me souvenir de la petite phrase goguenarde que Léona m’avait sortie en sortant de l’épicerie:

— T’en fais pas, c’est sûrement mieux ainsi. Crois-en mon expérience, on ne sait jamais avec ces couillons de bourgeois. Si jamais tu leur montres un piment, il s’en trouve toujours un pour rappeler à la compagnie qu’il a «fait» les colonies, et que le piment ce n’est qu’une question d’habitude. Bien sûr, il se propose de le montrer et tu devines la suite. Monsieur suffoque, monsieur vire à la tomate mûre, monsieur perd les eaux comme une jument qui pouline, et toi, il te faut courir à l’office d’urgence pour chercher de la mie de pain du lait et des carafes d’eau, et, quand le quidam après être passé à deux doigts de la convulsion retrouve et ses esprits, rajuste sa cravate et cesse de s’éponger, bien sûr, ce n’est lui qui a fait n’importe quoi, non, comme de juste, c’est la faute de la cuisinière.

J’ai ri d’assez bon cœur, mais je te prie de croire, je n’en menais pas large au moment de servir mon court-bouillon-poisson au Président Herriot. Je sais que ce nom n’évoque rien pour toi. Vous, les jeunes, à part Marignan 1515, c’est comme si le monde était né avec vous. Pourtant, en 1924, le nom d’Édouard Herriot ne quittait pas les lèvres. La rumeur, qui ne se trompait pas en l’occurrence, ne se trompait pas, faisait de lui le prochain président du Conseil des ministres, c’est-à-dire le type le plus important de France. À Lyon, c’était carrément une idole. Il était maire depuis 1905 et il se disait ouvertement que son mandat était à vie. Voilà pour qui j’avais cuisiné, voilà qui j’allais servir. Le plus impressionnant, c’était précisément l’absence de surprise. Le Président ressemblait trait pour trait à ses photographies. J’aurais reconnu n’importe où, sa mine carrée et débonnaire, ses cheveux noirs taillés en brosse, sa moustache soignée et sa bouche lippue qui semblait regretter son éternelle pipe. Franchement, je me suis demandé dans quel guêpier je m’étais fourrée. Était-ce si compliqué de faire profil bas, de rester à sa place et d’éviter les retours de bâton. Tout le monde faisait ça. Alors, pourquoi, moi, Rachel, je n’y arrivais pas?

C’est ça que j’ai pensé en partant à l’assaut avec mon plat en porcelaine au liseré doré. Mais tu le sais, rien n’est simple avec moi. En même temps que je me fustigeais, je marmonnais afin de me donner du cœur au ventre:

— À quoi ça sert de s’en faire à l’avance, à tout pécheur son purgatoire, c’est au pied du mur que l’on voit le maçon.

Auto conviction? Peut-être. Appelle ça comme tu voudras. De toute façon, à peine avais-je prononcé mon acte de contrition que la messe était dite. Le Président se fichait bien des conventions. Au lieu de simplement goûter au plat comme l’exigeait ce drôle de truc que les gens biens appellent l’étiquette, il en redemande, en redemande, en redemande encore, tant et si bien qu’à la fin nous dûmes racler pour lui le fond de la gamelle. Tant pis pour le personnel. À l’office, nous avons fait ceinture, le Président a tout bouffé!

Tu parles d’un succès! Au bout de tout ce temps, je n’en suis toujours pas remise. Après un tel départ, le reste du repas, ce tralala qui service après service mène aux fromages et au dessert est passé comme une lettre à la poste. Il régnait une telle bonhomie autour de la table que c’est presque avec regret que le repas achevé, les messieurs ont gagné le fumoir et les dames au salon pour le café et les liqueurs. J’avais fait un de ces café! Pas de la chirloute comme on dit dans le Nord ainsi que me l’a raconté Émilien, mais un moka à faire péter la nuit! Ah, si tu avais vu le Président flairant sa tasse en porcelaine de Limoges! Il en avait plein les moustaches!

— Chère Madame, ce café est divin, dit-il en caressant sa pipe retrouvée.

— Monsieur Le Maire, c’est la petite qui l’a fait, a répondu Madame.

Dire que j’étais contente? C’est bien trop peu en vérité. Tout l’or de Cayenne n’y aurait rien changé. Ce soir-là, le roi d’Espagne n’était pas mon cousin.

© José Le Moigne

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