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Le vol de la Joconde

José Le Moigne

Vincenzo Peruggia

Photographie policière de Vincenzo Peruggia en 1911.

Nous marcherons.
Par des chemins bordés
De perles et d’améthystes
Et tu me guideras.

Que croyez-vous? On peut tout faire le cul posé sur une selle de vélo. Pédaler? Évidemment ça va de soi. Mais aussi penser, rêver, chanter tue-tête ou fredonner dans sa caboche, et même, si le paysage ou le contexte inspire, composer des poèmes qui prennent forme au fil des kilomètres. Celui-là, je l’ai trifouillé, mâchouillé, ruminé en suivant mes loustics qu’apparemment les compositions florales de Chenonceaux avaient mis en lévitation, au long du grand fleuve en direction d’Amboise. Sauf que nous n’allons pas à Amboise, mais au Clos Lucé. Nous avons vendu ça au groupe en leur parlant de la Joconde, de Léonard de Vinci, et de l’épisode de 1911 que je raconterais plus tard ...

... D’Amboise, mes gaillards ne verront que la silhouette verticale, puissante, posée sur son promontoire comme la proue d’un navire de pierre. Rien à voir avec les arches régulières, l’assise presque féminine, et la légèreté qui donnent à Chenonceau son caractère presque irréel. Jusqu’ici, les gamins ont été remarquables de gentillesse, de politesse, de solidarité, mais, d’expérience, je le sais, Chenonceau a marqué le sommet de la sinusoïde; la courbe ne peut maintenant que redescendre, et je ne vais certainement pas prendre le risque de les laisser dériver dans une ville de 13 000 habitants, saturée d’hôtels et de touristes. Au temps de la caquetoire, je me serais peut-être fait piéger, mais certainement pas aujourd’hui. Donc, en réunion de préparation, je leur ai vendu Le Clos-Lucé, en leur parlant de Léonard de Vinci et la Joconde, dont ils ont forcément entendu parler, si populaire et admiré depuis plus de 500 ans que même Whitney Houston ou Madonna ne lui arrivent ni aux chevilles ni aux genoux.

— D’ailleurs, à propos de la Joconde, j’en ai une bien bonne à raconter, mais il faudra attendre que nous soyons sur place. Or, maintenant, nous y sommes. Au fait, pour ceux qui ne le sauraient pas et qui lisent mon titre: la Joconde n’est pas un oiseau, elle ne vole pas. Par contre, Alexis, lui, ne m’a pas attendu:

— Hey, m’sieur, me dit-il en aidant Marie-Claire à mettre la table, c’est quoi, votre histoire?

— Ne sois donc pas si impatient. Attends que tout le monde soit prêt à l’entendre....

.... Les tentes sont dressées, la table mise. Je ne peux plus les faire attendre. Juste une remarque en passant: je viens de faire un tour sur Internet. Je me demande comment mes collègues pourraient organiser une pareille expédition aujourd’hui. C’est affolant: tout le budget du ministère y passerait. Mais je ne peux plus faire languir mes agnelets de Raphaël.

— Bon, voilà, je commence. Il était une fois…

Ça rigole ferme du côté des éducateurs, pendant qu’Alexis, rouge comme une tomate, essaie de m’interrompre:

— Hey, m’sieur, on n’est plus des bébés!

— T’en es certain? Parce que, parfois, je me demande… Bon, c’est comme vous voulez. Je reprends ou je me tais…

Petit mouvement de houle sur arrière-fond de murmures de nos chères petites têtes qui, pour la plupart, étaient loin d’être blondes. Certes, ce n’est pas pour écouter un conte qu’ils avaient fait tout ça, mais, tout de même, je pouvais aisément traduire le frisson qui les avait traversés par ces termes:

— Merde, on n’a quand même pas pédalé pour que dalle!

Donc, ai-je repris sur un ton guilleret, il était une fois, à Paris, un pauvre diable d’émigré. Non, pas un Black, pas un Arabe, pas un Polak, mais tout bêtement un rital, comme on disait alors. Vos parents ont connu ça. On vient en France prêts à accepter le plus minable des boulots pour se faire accepter et, un jour, un pauvre con de votre communauté décide de faire carrière dans les faits divers, et c’est vous qui payez la note. Il peut arriver n’importe quoi, c’est pour votre gueule.

Et puis, ce n’était surtout pas le moment, pour un étranger, de faire le mariole. Une dizaine d’années auparavant, Sadi Carnot, président de la République, avait été assassiné à Lyon par un jeune Italien. Son geste était le point culminant d’une série de meurtres et d’attentats qui, depuis deux ans, avaient secoué la société française. C’était encore tout frais à l’été 1911. Fallait faire gaffe.

Pourtant, notre Italien — au fait, il s’appelait Vincenzo Peruggia — arrivé à Paris en 1908, avait fini par dégoter, malgré son alcoolisme et sa paranoïa due à la xénophobie anti italienne qui régnait alors, un job de vitrier à la maison Gobie qui, ô surprise, travaillait pour le Louvre. On peut dire ce qu’on veut au bout de 130 ans, mais Peruggia était un très bon ouvrier. Bien qu’ils fussent cinq dans l’équipe, il fut bientôt le seul à découper et à polir les verres des toiles italiennes du Salon Carré.

Imaginez ce cinglé, ce nationaliste pas très fort en histoire, qui pensait que tous ces chefs d’œuvre avaient été volés à l’Italie, seul à seul avec eux! C’était comme faire entrer le loup dans la bergerie.

Le voilà qui apprend à décrocher facilement les tableaux et à dessertir la vitre de protection qui les protégeait! Quelle aubaine pour un esprit dérangé comme le sien ! Je vous fiche mon billet que l’idée d’en faucher une a vite germé dans sa cervelle torturée!

— Est ce que la cour dort?

— Non, m’sieur! Elle est michto, votre histoire!

— Bon… alors on y va. An nou alé, comme disent les conteurs du pays d’où je viens.

Michto, ça, c’est le mot d’Hamed Il faut qu’il le pose à tout propos. Remarquez: nous nous disons bien OK à tout bout de champ!

Donc, le 21 août 1911, un lundi, jour de fermeture, à sept heures du matin, comme d’habitude, voilà notre barjot, vêtu de sa blouse de travail. Il entre dans le musée, attend d’être seul dans le Salon Carré pour décrocher le Portrait de Mona Lisa, cette fameuse Joconde, dont on dit que c’est la plus belle œuvre de tous les temps, et l’emmène dans une cage d’escalier afin de la débarrasser de son cadre et de la vitre qui la protégeait, avant de cacher l’œuvre sous sa blouse ample et de quitter le musée sans être inquiété.

Là, en dehors de toute considération, j’ai envie de dire: bien joué, mon gaillard.

Le vol, à juste titre considéré comme l’un des plus grands du XXè siècle, n’est constaté que le lendemain matin. Entre temps, notre Vincenzo avait tout bonnement planqué la peinture dans sa chambre, rue de l’Hôpital Saint Louis à Paris, alternativement dans le double fond d’une valise de bois blanc, sous son lit ou dans un débarras.

Au bout de deux ans, se croyant complètement peinard, Peruggia retourne en Italie, un peu comme un nouveau marié qui va présenter sa jeune épouse à sa famille. Toujours aussi tranquillement, il la loge avec lui dans son appartement de Florence. Mais il bout d’impatience et, le 10 décembre 1913, le voilà qui contacte Alfredo Geri, propriétaire d’une galerie d’art dans la ville.

Il est clair que Peruggia s’attendait à une récompense pour avoir ramené la peinture à sa patrie, mais que nenni. On expose la toile à travers toute l’Italie dans une tournée digne d’une rock’n’roll star, puis on la rend, début 1914, en grande pompe au musée du Louvre.

Peruggia, au lieu d’être célébré par son pays, écopera d’un an de taule — dont il n’en fera que sept mois. La Grande Guerre a été déclarée et l’Italie, comme les autres, a besoin de soldats.

Ici se clôt cet épisode digne d’un album des Pieds nickelés.

Merci, mesdames, messieurs, pour la qualité de votre écoute. Je vous ai raconté ça avec légèreté, mais croyez-moi: le racisme, le vol, le meurtre, et tout l'toutime, c’est pas des couillonnades. Mais je vous vois inquiets! Rassurez-vous: je vous ai fait ça manière bénévole. C’est gratis pour vous. Je ne demande pas de cachet.

— Dites, Monsieur Goavec?

— Qu’est-ce qui ne va pas, Fabrice?

— Léonard de Vinci était bien italien?

— Oui. Dans un hameau voisin de la ville de Vinci, en Toscane.

— Alors, le mec dont vous venez de parler avait un peu raison?

— Alors, pourquoi est-il mort ici, au Clos-Lucé?

— C’était un émigré?

— Non, c’était plus simple et plus compliqué. Une histoire de pape et de roi. Demandes à Bernard. Il est plus calé que moi quand on parle de papes. Dis-lui aussi que je lui passe la main pour organiser la visite et le reste. Pour une fois, je vais coincer la bulle.

Le vol de la Joconde

Retour de la Joconde au Musée du Louvre en 1914.

© José Le Moigne
L’effacement

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 Viré monté