Potomitan

Site de promotion des cultures et des langues créoles
Annou voyé kreyòl douvan douvan

Les marins

José Le Moigne

Marins

Photo Christine Simonis-Le Moigne

Lannig guettait l'arrivée de l'escadre qui, une fois l'an, déversait son lot de jeunes appelés du pays là-bas. La plupart attendaient leur affectation au dépôt des équipages. Quant à ceux qui étaient déjà embarqués sur le Colbert, le Richelieu ou la Jeanne d'Arc, ils ne disposaient que de quelques heures de liberté avant de devoir regagner leur bord. Faute de famille ou de domicile en ville, leur navire était devenu leur maison.

Ces garçons-là avaient traversé l'Atlantique. Je ne sais plus combien de temps durait la traversée. Une semaine, peut-être. Pour nous, à bord du Colombie, un paquebot plutôt poussif, il en avait fallu deux.

Mais peu importe la durée. Le gros de l'équipage, formé dans ce grand port, avait déjà, comme on dit, du vécu. Dans ce contexte, les deux ou trois appelés du pays là-bas formaient, sans être pour autant rejetés, un groupe à part.
Lannig le savait et sautait sur l'occase.

Il garait sa Terrot le long du mur de l'arsenal et attendait.

À dix-huit heures, c'était toute une volée de cabans, de cols bleus et de pompons rouges qui, dans un éclat de rires et d'exclamations joyeuses, gravissait l'escalier de la porte Cafarelli avant de filer vers la place du Château et la rue de Siam, où elle se dispersait.

Le scénario ne changeait jamais. Il tapait sur l'épaule d'un des matafs noirs et lançait, sans lui laisser le temps de respirer :

—Ki mannié ou yé, boug-mwen ?

Le gars commençait par se raidir. Un blanc inconnu qui vous aborde en cherchant à faire ami-ami, un passé douloureux, pas encore effacé, vous met aussitôt en alerte. Mais Lannig, dans sa canadienne brune, avec son écharpe de laine autour du cou et son béret basque sur la tempe, paraissait si fraternel que l'autre, sans avoir encore prononcé un mot, était déjà vaincu. Et puis, sous ce ciel gris, ces nuages lourds des pluies à venir, ce vent glacé qui vous prenait en enfilade, entendre prononcer la langue du pays là-bas, c'était une sacrée charge d'angoisse en moins.

Il n'y avait pas à le regarder longtemps pour comprendre que Lannig était l'amicalité en personne.

Dès lors, le deal était vite conclu. Le gars enfourchait le tansad et, en deux mots, quatre paroles débarquait à la maison. Inutile de se répandre en explications: Man Anna était ravie. Le gars venait de récolter une adresse civile pour ses prochaines permissions.

Je ne vais pas vous raconter d'histoires. Question de géographie: être créole, peu importe l'endroit où l'on se trouve, ce n'est jamais se voir au singulier. Ce n'est même pas de la solidarité. C'est une nécessité. Lannig le savait sans doute mieux que moi.

Toujours est-il que, dès le lendemain, les trois gars se trouvaient nantis d'un point de chute. Il suffisait de se serrer les coudes. Le service à bord ayant ses règles, un roulement naturel finissait par s'installer et personne ne gênait personne.

Et puis nous avions l'habitude des naissances.

La famille s'agrandissait, c'est tout.

Ils venaient, ils partaient, ne laissant pour la plupart dans ma mémoire que des silhouettes en filigrane. Pourtant, trois d'entre eux, par leur fidélité sans doute, finirent par faire réellement partie de la famille.

Roger Montabord venait du Vauclin. Man Anna étant née dans cette commune elle aussi, le courant passa aussitôt entre eux. Elle devint rapidement sa grande sœur.

Roger était un jeune homme noir et moustachu, vif comme l'éclair. Il parlait comme un moulin à sucre, toujours en créole, sauf lorsqu'il s'adressait à nous, la marmaille, qui n'étions capables que de lui répondre en français.

En mai, vous pouviez lui servir des cerises, en juin des abricots et, en juillet, des pêches: Roger balayait le tout d'un revers de manche de sa vareuse barrée du galon rouge des matelots sans spécialité.

Jamais je n'oublierai cette affirmation qu'il voulait définitive, mais qui sonnait faux tant elle était excessive:

— Je n'aime pas les fruits de France.

Roger disait Fwance, et nous trouvions cela si drôle que nous le répétions en boucle dans son dos.

Fred Manquant était le bon géant de la bande. Un type monstrueusement grand, avec des épaules plus larges que la place de la Liberté, le cœur récemment reconstruit de notre ville. Avec ça, d'un noir de suie et des traits africains qu'aucun métissage n'avait encore créolisés.

— Après tout, que veux-tu qu'un Kongo ne comprenne pas? demandait-il avec un soupçon de mépris lorsqu'ils se disputaient pour rire.

Fred, ce n'était un secret pour personne, n'avait aucun diplôme, même pas le certificat d'études. Dans le civil, il était coupeur de cannes sur une habitation du nord de l'île, là, toujours selon Roger, où pullulaient les trigonocéphales, les fameux serpents-minute de Man Anna.

— T'as dû te faire mordre quand tu étais petite-bande! disait Roger, toujours aussi caustique.

Pourtant, je garde la mémoire du mystère Fred.

Ce gars-là, complètement inculte, apprenait les langues à la vitesse grand V. L'anglais, l'espagnol, passe encore: il y a des gens qui ont des facilités pour ça. Mais la langue du pays d'ici, venue du fond des âges et n'ayant aucune racine en commun avec les langues romanes ! Et pourtant, au bout de la première année, je l'ai vu converser avec Lannig, et ce n'était pas du bidon. Un vrai échange. Je n'ai plus jamais vu un truc pareil.

Axel Dopia, maître en cha-cha-cha, meringue, boléro et pachanga, était sans conteste le chouchou de ces dames. Il était le prince latino à la voix mielleuse. Cependant, sa beauté ne suffisait pas à le définir. Axel était d'une bonté, d'une attention et d'une serviabilité comme on n'en voit plus. Si je devais en faire un portrait sur le vif, ce serait en train d'aider Man Anna à laver la vaisselle, le torchon à la main. Et même comme ça, il paraissait tiré à quatre épingles. C'était un mulâtre au teint très clair et aux cheveux bouclés, mais il ne répondait à aucun des mauvais clichés que la société créole, toujours un peu pointue du bec, se plaît à affubler à ceux qui ne sont réputés ni tout à fait blancs ni tout à fait noirs, ambitieux et âpres au gain. Man Anna le considérait comme son cinquième fils, mais pas comme l'aîné. L'aîné, c'était moi. Ça ne se discutait pas. Cependant, comme dans la tradition créole, je suis déjà deux fois parrain. À la naissance du dernier de notre fratrie, ce rôle de confiance fut dévolu à Axel.

© José Le Moigne

L'effacement II/ Les absents

*

 Viré monté