Questions de Jean S. Sahaï
J.S.: Vannakam, Raghunath Manet. Quel est l’intérêt
pour vous, un artiste indien si réputé, de venir aux
Antilles?
R.M.: C’est pour moi une façon de retrouver les Indiens
qui sont éparpillés de par le monde. Les Gitans parlent
de leur peuple comme d’un miroir brisé dont les morceaux
ont volé en éclat dans toutes les parties du monde.
Les artistes regroupent ces morceaux du miroir. J’ai beaucoup
d’émotion à retrouver les indiens qui sont à
la Réunion, aux Antilles, récemment j’en ai
aussi retrouvé en Nouvelle-Calédonie. Je sais que
je représente quelque chose pour eux, qu’ils voient
en moi l’Inde à travers son art.
J.S.: Quelle est votre impression en retrouvant ces descendants
d’indiens? êtes-vous choqué par leur devenir,
leur façon d’être actuelle?
R.M.: Je ne suis pas choqué. Je suis émerveillé
de voir que ces hommes et ces femmes ont dans leur simplicité,
dans la courte durée de leurs vies humaines, pu transporter,
transmettre, conserver quelque chose de leurs origines, de leur
mœurs, de leur civilisation…
J.S.: Que pensez-vous de la déperdition de la culture au
fil du temps?
R.M.: Il ne faut pas en être chagriné. A un moment
donné l’homme est destiné à devenir universel.
Ce cycle du monde est dicté par Shiva, il est fait de création,
de destruction et de recommencement. L’homme a besoin d’être,
de se perdre, de se retrouver. Les Indiens sont arrivés ici
avec leur indianité, ils la perdent, et ils la retrouvent.
J.S.: Quelle est pour vous l’essence de cette indianité?
R.M.: La civilisation indienne dit-on, est la plus vieille du monde.
Nous la portons dans nos cellules. Partout où les indiens
sont allés, ils en ont gardé la mémoire pendant
plusieurs siècles. Grâce à l’art, au spectacle,
cette émotion, cette naïveté, se réveillent,
et font rejaillir de suite l’Inde qui est en nous.
J.S.: L’art est donc le moyen de retrouver sa culture?
R.M.: Nous sommes des éternels enfants. L’être
ne peut s’épanouir s’il n’a pas trouvé
d’où il vient. L’enfant adopté a besoin
de connaître son origine, ses parents, son appartenance, pour
connaître où il va. Chacun de nous doit chercher son
cheminement, sa raison d’être sur terre. Les cultures
et les civilisations donnent la structure pour le faire. C’est
toute une civilisation qui se reflète dans l’art de
l’Inde, ce n’est pas seulement, le yoga, la gymnastique,
la gastronomie… C’est tout un trésor.
J.S.: On parvient ainsi à une sagesse globale, accessible
à tout un chacun…
R.M.: Une civilisation est un tout, et elle a tout. Il ne saurait
y avoir d’art indien, de cinéma indien, sans rasa.
Rasa, c’est la substance, l’émotion
humaine. Tout ce qui est en nous peut être exprimé
par l’art, peut être provoqué par la sensibilité
à un produit culturel. Il n’est pas besoin d’être
totalement indien pour apprendre cet art. Ce que l’art demande,
c’est surtout une grande discipline, une grande vigilance,
et beaucoup de persévérance.
J.S.: Faut-il craindre que la tradition se perde dans la modernité?
R.M.: Ce sont ceux qui ont le peu qui ont la peur de le perdre…
Je suis moi-même de formation très traditionnelle,
archaïque même, mais cela ne m’empêche pas
de voyager, et de donner une forme moderne à mon art. Plus
on possède bien son art, plus on peut s’ouvrir. Je
suis là pour montrer les essences esthétiques indiennes,
les redonner aux Indiens, et au monde. Je ne veux pas de tradition
en boîte de conserve. A chaque génération, de
grands créateurs sont venus pour régénérer
la tradition, la réexprimer. Ce que l’on connaît
est une petite pierre, ce que l’on ne connaît pas encore
est une montagne, un océan. Dans mes troupes, on voit se
produire des musiciens et des danseurs de générations
différentes. Les grands maîtres ont toujours été
les premiers à s’ouvrir aux progrès, à
la nouveauté. C’est la différence qui fait la
richesse. Je danse partout à travers l’Europe, et je
vois bien qu’il y a des différences entre l’art
italien, l’art danois, allemand, corse, etc.
J.S.: Comment voyez-vous l’avenir?
R.M.: Je viens d’une civilisation très ancienne. Mon
rêve est de trouver comment conjuguer la tradition et la modernité.
Les textes anciens sur l’art indien, comme les Natya Shastra
en sanskrit, Cilappadigkram, Manimégalai,
Kuttunul en tamoul, disent clairement que l’artiste
doit être complet. Il doit être à la fois musicien,
danseur, comédien… La grande force de la civilisation
aujourd’hui est d’être pluri-culturelle. Elle
peut être à la fois indienne, antillaise, francophone…
C’est cela la richesse. C’est le chemin qui permet à
l’homme de devenir universel. Il est dit dans la tradition
tamoule: "Annaiyum Pitavum Munnari Deivam - La mère
et le père sont les dieux qui sont devant nous".
J.S.: Avez-vous un message pour les Indiens, ceux des Antilles,
Guadeloupe et Martinique ?
R.M.: Il ne faut pas avoir peur. Toute chose qui naît doit
être dissoute, doit être détruite. On doit se
détacher et avancer. Comme on dit en tamoul: “Anbè
Shivam” – Shiva est amour.
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