Galerie de peinture mauricienne
Galri lapintir morisyen

Portrait de Jean-Baptiste Lislet-Geoffroy

Emmanuel Richon

Jean-Baptiste Lislet-Geoffroy
Tableau restauré.

C’est le 23 août 1755 à Saint-Pierre de Bourbon, que naît Jean-Baptiste Lislet-Geoffroy, enfant naturel, comme on disait à l’époque, non reconnu et sans patronyme. Il n’acquérera ce dernier que quarante années plus tard.

L’acte de baptême de Jean-Baptiste est un document primordial, car il permet de déceler un événement lourd de conséquences dans le destin de cet homme. Dans un premier jet, l’acte fut rédigé ainsi :

«J’ai baptisé jean-baptiste fils de jean-baptiste et de niama le parein a été jean-louis. Ils sont tous esche (?) de M. Dejean commandant du quartier Saint-Pierre la maraine a été ignace femme de françois mallebar libre.»

La version remaniée et corrigée modifie le texte de la façon suivante : la mère n’est plus mentionnée en tant qu’esclave.

Ce fait s’avère d’une grande importance, car selon l’article 13 du Code Noir, la condition d’esclave né dans les îles (créole), était déterminée par matrilinéarité, selon l’inspiration du droit romain.

«Voulons que si le mari esclave a épousé une femme libre, les enfants tant mâles que filles suivent la condition de leur mère et soient libres comme elle, nonobstant la servitude de leur père; et que si le père est libre et la mère esclave, les enfants soient esclaves pareillement.»

Dans la version corrigée du baptême, la mention “fils de Jean-Baptiste” a été biffée. Il faut bien admettre que le père s’appelait bien Jean-Baptiste lui-aussi et qu’il n’était pas esclave, que de plus, la législation en vigueur l’empêchait de pouvoir reconnaître légalement son enfant.

Un acte notarié en date du même jour fournit l’explication :

«Le 23 Aoust avant midy, le sieur Jean-Baptiste Geoffroy (...) donne pleine et entière liberté à la nommée Niama, négresse guinée, son esclave, pour que elle jouisse des privilèges mentionnés aux dites lettres (...)»

Cet acte notarié figure en pièce jointe au bas de l’arrêté d’affranchissement prononcé par le Conseil Supérieur de la Colonie. Il s’agissait, en l’occurrence, du seul acte préalable possible au plan légal, allant dans le sens d’une reconnaissance éventuelle anticipée. En l’état du Code Noir, en effet, il n’était pas possible au père, de reconnaître légalement sa paternité.

En effet, l’ordonnance de Jacob de la Haye, en date du 1er décembre 1674, par son article 20, stipulait expressément :

«Défense aux français d’épouser des négresses; cela dégoûterait les noirs du service et défense aux noirs d’épouser des blanches; enjoignons au gouverneur d’y tenir la main ...»

Cette disposition explicite et réglant tous les rapports entre maîtres et esclaves, essentielle, restera en vigueur dans la colonie, jusqu’à l’abolition de l’esclavage de 1848. Il était donc légalement impossible à M. Geoffroy père, d’épouser Niama en justes noces, même affranchie, pas plus qu’il lui était loisible de reconnaître son fils, quand bien même l’eut-il souhaité ardemment. L’amende prévue qui était de 2'000 livres de sucre dans le code de 1685, est changée en la somme de 300 livres dans les lettres patentes de 1723. Le texte de 1723 durcissait nettement l’interdiction, ne prévoyant le mariage qu’entre un Noir affranchi ou libre et son esclave, et défendait absolument tout autre mariage entre Blancs et Noirs.

D’ailleurs, le fait que M. Geoffroy père ait été employé par la Compagnie des Indes et que cette dernière ne laissait aucune liberté dans ce domaine à ses employés, ne pouvait permettre quelque reconnaissance. La Compagnie venait d’ailleurs juste de révoquer Pierre Dejean, un de ses employés, pour avoir épousé en justes noces, une demoiselle Hibon, créole.

Est-ce pour la même raison que Geoffroy père et Niama avaient été contraints de quitter l’Isle de France où ils auraient eu une fille, aînée de Lislet de quelques années? Difficile de l’affirmer. Toujours est-il qu’ils allèrent s’établir au quartier de Saint-Pierre pour fuir le scandale, ce qui place d’emblée la naissance de Lislet dans un contexte mascarin unissant indéfectiblement les deux îles, ce que son destin n’aura de cesse de confirmer.

Cet acte de baptême est donc symptomatique à plus d’un titre: une mère, Niama, négresse libre, le nouveau-né, Jean-Baptiste, considéré comme “mulâtre libre”, le parrain, Jean-Louis, esclave, la marraine, Ignace, femme d’un “mallebar libre”. L’enfant est donc baptisé dans la religion catholique apostolique et romaine, comme stipulé par l’article 2 du Code Noir. Aucune des personnes nommées n’a droit à une majuscule pour son nom qui est d’ailleurs à chaque fois limité à un simple et unique prénom...

Par ailleurs, l’acte notarié, quant à lui, notifié et signé chez Maître Guy Lesport, mentionnant les sieurs Jean-Baptiste Geoffroy, Etienne Dureau et Willem Leichnig. Les prénoms figurent dans chaque cas et les noms sont écrits chacun avec sa majuscule, la légalité est reconnue: un propriétaire blanc fait établir par écrit l’acte d’affranchissement de son esclave.

Dans une lettre au baron de Zach, Jean-Baptiste Lislet Geoffroy écrit :

«Je suis né à l’île Bourbon, le 23 août 1755, de Niama, négresse de Guinée. Elle était petite fille de Tonca Niama, roi de Galam, qui fut pris dans une guerre et massacré avec tous les mâles de sa famille, selon un usage assez fréquent dans ces contrées.»

M. Henri Charvet, ancien consul général de France à Niamey, a précisé depuis, que Niama était sans doute née sur la rive gauche du Sénégal, dans le village de Tualou, à huit kilomètres de Bakel. Le Tonca en question était chef des sarakolles, doyen de la famille Basthily. A cette époque, le peuple sarakolle était souvent en butte avec ses voisins et très souvent, des razzias entre tribus faisaient de nombreux captifs. Non loin de là, se trouvait le fort Saint-Joseph, un comptoir français de traite, bâti dès la fin du XVIIe siècle. Les chefs de tribus rivales y vendaient leurs captifs contre des armes, de la pacotille, de l’alcool et toutes sortes de provisions. De ce comptoir, les esclaves étaient ensuite acheminés par bateau vers l’île de Gorée où les navires de la Compagnie des Indes venaient accoster.

Niama, «alors âgée d’environ neuf ans», toujours selon Lislet-Geoffroy, «fut réduite en esclavage et vendue aux agents de la Compagnie», qui la destinèrent à l’Isle de France. Là, M. Geoffroy père l’acheta à Barthélémy David, qui venait justement de remplacer Mahé de La Bourdonnais comme gouverneur général des Isles de France et de Bourbon, après avoir été, était-ce un hasard, gouverneur de la concession du Sénégal.

Niama fut sans doute baptisée dès son arrivée à l’Isle de France, le Code Noir déclarant expressément, que «tous les esclaves introduits dans les Isles Bourbon, de France et autres établissements voisins, devaient être instruits dans la religion catholique apostolique et romaine, et baptisés, à peine d’amende arbitraire.»

Par voie de conséquence, Niama reçut les prénoms de Marie Geneviève.

Notons que lorsqu’en 1755, Geoffroy-père demande au Conseil Supérieur de l’affranchir, il justifie sa requête en précisant qu’il doit “un service considérable de sa plus ancienne esclave nommée Niama, négresse de Guinée, particulièrement dans une maladie de deux ans.” Celle-ci fut donc, selon Jérôme Jolivet, la cinquième femme affranchie de Bourbon, elle sera d’ailleurs une des toutes premières à obtenir une concession jouxtant celle de M. Geoffroy.

Les lettres patentes de 1723 n’avaient indiqué aucune restriction au droit d’affranchir qu’avaient les maîtres âgés de 25 ans, hormis le fait qu’ils devaient obtenir la permission du Conseil supérieur ou provincial, laquelle permission était accordée, sans frais lorsque les motifs qui étaient exposés paraîssaient légitimes (art.49 des Lettres patentes). Apparemment, aux yeux du législateur, les motifs illégitimes restreignant ce droit étaient ceux ayant trait au vol ou au brigandage. L’article 50 stipule ainsi que les esclaves nommés tuteurs des enfants de leurs maîtres deviennent par ce fait des affranchis. L’une des restrictions apportées à la liberté de l’affranchi était celle symptomatique de devoir porter un respect singulier à leurs anciens maîtres (art. 52) et une autre, plus inique et grosse de conséquences pour leur bien-être et leur avenir, qui les rendait incapables de recevoir des Blancs aucune donation entre vifs, pour cause de décès ou autre.

Les enfants issus des relations entre Blancs et esclaves noires étaient le plus souvent affranchis par eux. D’autres cependant restaient esclaves. En théorie, les affranchis avaient les mêmes droits que les personnes nées libres (art.13 des lettres patentes de 1723). En fait, le Noir libre et le Noir affranchi étaient privés de certains droits qu’avaient les Blancs par des dispositions contradictoires du Code Noir qui interdisait le mariage entre Blancs et Noirs, sous peine de punition et d’amende, défense expresse étant faite au prêtre de consacrer leur mariage (art. 5 des Lettres patentes). Ces unions furent pourtant fréquentes au début de la colonisation à Bourbon et à l’Isle de France. De telles unions eurent même un certain éclat. Telle fut celle de la princesse Bétis en 1755 (d’après Magon de Saint-Elier, princesse noire malgache qui épousa le comte de Granville de Forval.

Dans la biographie de Lislet-Geoffroy que l’on doit à P. Legras, celui-ci dit de Niama qu’elle dirigeait la maison de M. Geoffroy, “avec beaucoup d’ordre et une grande activité, que c’était une admirable créature, ayant su mériter une considération bien au dessus de sa condition et de la classe à laquelle elle appartenait (...)”

Comme le couple s’était établi dans la région de la rivière d’Abord, dans un lieu-dit “L’islet Bassin plat”, cela valut à l’enfant son surnom de “Lislet”, qui ne quitta plus son patronyme, du moins lorsqu’il lui fut devenu possible de porter ce dernier, c’est-à-dire à compter de 1794. Cela eut le mérite de lui conférer une identité particulière, ce qui était rarissime voire unique en cette période d’esclavage. C’est en 1794, en effet, que M. Geoffroy père, put enfin bénéficier de l’opportunité légale que lui accorda la Convention, d’enfin pouvoir adopter légalement son fils, Jean-Baptiste Lislet, et faire ainsi de lui son héritier.

Après la mort de son père, Lislet-Geoffroy fit venir sa mère auprès de lui, à l’Isle de France, lui offrant une habitation sur un petit terrain à Moka, où Niama finit sans doute ses jours au commencement du XIXe siècle.

Curieusement et comble d’hypocrisie d’une époque ségrégationniste à l’extrême, bien que la filiation entre les deux hommes ne fasse aucun doute, les termes de “fils” ou de “père” ne figurent nulle part quand les deux hommes s’évoquent ou se parlent l’un l’autre. Dans sa lettre au baron de Zach, Jean-Baptiste Lislet-Geoffroy écrit ainsi:

«Monsieur Geoffroy voulut prendre soin de mon enfance et m’élever lui-même.»

Son père, ingénieur de la Compagnie des Indes, est un érudit, féru de technique, peintre de talent.

Toutes les personnes qui le connurent ne laissèrent aucune équivoque quant à la paternité de Jean-Baptiste Geoffroy. Celui-ci était né en Bourgogne au commencement du XVIIIe siècle. La vivacité d’esprit de l’enfant ne cessa de stupéfier son entourage. Sa trajectoire intellectuelle est admirable, lorsqu’on songe qu’un fils d’esclave, autodidacte, ait pu atteindre le niveau des plus prestigieux membres de la communauté scientifique internationale, sans avoir jamais quitté les îles de cette région de l’océan Indien. «Il eut au contraire, à lutter contre les obstacles que lui opposaient les préjugés du pays» déclarera l’abbé Grégoire. Julien Desjardins, scientifique mauricien auquel on doit l’origine de notre museum, le considéra comme «le patriarche de la science à Maurice.»

Il vécut longtemps à la Rivière d’Abord, mais ses fonctions auprès de la Compagnie des Indes l’obligèrent à voyager régulièrement entre les deux îles sœurs. Certains de ses enfants naquirent donc à Bourbon, d’autres à l’Isle de France, les deux îles étant sous la même administration.

J. B. Geoffroy père sut procurer à son fils aîné une instruction de grande qualité pour l’époque. Il mit un point d’honneur à lui enseigner lui-même le dessin et les mathématiques, disciplines pour lesquelles le jeune Lislet développa très vite des aptitudes hors du commun. Le père, imprégné de rousseauisme et de l’esprit encyclopédique des Lumières, sut lui procurer un enseignement poussé.

A chart of Madagascar
Lislet Geoffroy, Jean Baptiste (1755-1836).
Memoir and notice explanatory of a chart of Madagascar
and the North-Eastern archipelago of Mauritius.

En 1772, son père, qui n’a pas le droit de lui léguer quoi que ce soit, légalité du Code Noir oblige, s’arrange pour lui vendre un terrain de quelques arpents.

L’année précédente, la famille de Lislet quitte Saint-Pierre pour l’Isle de France et décide vraisemblablement de s’établir à Port-Louis. De cet événement fortuit et certainement professionnel, naîtra une ascension intellectuelle sans faute note.

L’arrivée des Geoffroy à Port-Louis coïncide avec l’entreprise de grands travaux dirigés par le chevalier de Tromelin et destinés à transformer Port-Louis en un grand port d’envergure régionale. Dès seize ans, Lislet travaille aux Ponts et Chaussées comme «piqueur sur les chemins du gouvernement».

Jean-Baptiste Lislet-Geoffroy n’a alors que seize ans et il dira plus tard:

«Ne pouvant me procurer des maîtres, M. de Tromelin voulut bien m’assister de ses conseils et me donner des encouragements. C’est à ce généreux protecteur que je dois le peu de talent que j’ai pu acquérir et mon avancement dans le service. Croyant voir en moi des dispositions pour la Marine, le chevalier de Tromelin m’employa aux travaux du pont neuf dont il était chargé. Là, ayant mis à ma disposition ses livres et ses instruments, je m’appliquai à l’étude des mathématiques et de l’astronomie.»

A travers M. de Tromelin, Lislet Geoffroy rentre alors en contact avec tous ces intellectuels, botanistes, astronomes, découvreurs et scientifiques de toutes disciplines, qui arrivaient sur l’île régulièrement et y faisaient escale vers de nouvelles terres encore inconnues. Beaucoup d’entre eux fréquentaient les académies royales des cours européennes imprégnées du siècle des Lumières.

Commerson
Philibert Commerson (1727-1773)

Lorsqu’en 1771, Commerson décide de visiter le Piton de la Fournaise en compagnie du chevalier de Saint Lubin et M. de Crémont, intendant de l’Ile Bourbon, il paraît tout naturel que ce soit Lislet Geoffroy qui les guide et les accompagne. C’est d’ailleurs, pour l’anecdote, durant ce périple, que Lislet-Geoffroy planta à la Plaine des Cafres, des plants de fraisiers confiés par son père à son départ de Port-Louis. De cet épisode, Bory de Saint Vincent écrira plus tard :

«Sur l’avis de Commerson, ces plants appauvris furent transportés par les trois voyageurs sur la Plaine des Cafres où, confiés au sol, ils ont tellement prospéré qu’à l’époque de mon voyage, les hauteurs de l’île en étaient déjà couvertes. Les fraisiers y ont, en plusieurs endroits, envahi le terrain et étouffé la végétation indigène. Dans la saison des fruits, je vis, en 1801, des espaces qui paraissaient tout rouges et je puis vous assurer, sans exagération, qu’on ne les traversait point sans se teindre les pieds jusqu’au dessus de la cheville d’une véritable marmelade mêlée de fange volcanique.»

Tous les voyageurs de cette époque qui entreprennent l’excursion constateront le fait. En 1801, lorsqu’il écrit ces notes, Bory de Saint Vincent, qui en est à sa seconde ascension, en profite pour nommer l’un des pitons proche du piton Textor, «piton Lislet», en souvenir de l’excursion de 1771 effectuée trente ans plus tôt, c’est dire la reconnaissance et l’hommage remarquable au scientifique des îles sœurs.

En 1772, Lislet refait l’ascension en compagnie de Commerson et brosse du cratère une aquarelle reproduite dans le livre d’Alfred Lacroix, Le volcan actif de La Réunion . Elle fut rapportée à Paris par Marius et Ary Leblond avec une miniature de Lislet en costume d’officier du Génie, pour être exposée au pavillon de La Réunion à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1931, Porte Dorée à Vincennes.

De retour à Port-Louis, le chevalier de Tromelin l’entôle comme aide pilote à bord d’un navire corsaire malouin, afin de lutter contre les Anglais, la guerre ayant débuté entre les deux nations. En 1780, il est alors nommé dessinateur en génie militaire, il a alors 25 ans. On lui doit également à la même époque, les premières observations météorologiques qu’il tiendra avec régularité durant cinquante années. Il entreprend une étude scientifique sur la résistance et la densité des bois tropicaux, en comparaison des bois européens. Etudiant leur pesanteur, il permit d’en déterminer la force (notamment concernant le bois de fer, takamaka, teck ou natte). A chaque fois, il rend compte de ses travaux à Paris, tant et si bien que le 23 août 1786, âgé de 31 ans, il se voit admis comme correspondant officiel de l’Académie Royale des Sciences, avec pour parrainage, le duc de La Rochefoucauld, cousin du roi. C’est le premier homme de couleur à obtenir pareille distinction. Louis Arago, autre scientifique brillant, prononcera cet éloge de Lislet Geoffroy :

«Il y aurait eu, dans cette association de noms, de quoi bouleverser complètement l’intelligence des planteurs, si la douceur, les vertus et le savoir généralement reconnu de M . Lislet-Geoffroy, ne lui avait créé de bonne heure une position unique et devant laquelle les préjugés les plus enracinés s’avoueraient vaincus.»

Au point de vue de la géographie, la dette envers Lislet Geoffroy est énorme, surtout si l’on considère qu’à cette époque, la connaissance des côtes et des routes maritimes revêtait une importance cruciale au niveau stratégique et colonial. Il sera d’ailleurs inscrit à la section de géographie et navigation de l’Institut de France.

Toute sa vie, Lislet dressa des cartes d’une précision indiscutable, on lui doit la connaissance parfaite des contours de Madagascar, de La Réunion et de Maurice, idem pour les Seychelles ou Rodrigues. La portée de ses travaux fut immense pour l’histoire de la navigation dans l’océan Indien. Pour l’anecdote, il aida également le dénommé Etienne Bottineau, fils de laboureur originaire du Maine-et-Loire et installé à l’Isle de France, dans ses recherches en «nauscopie», une nouvelle science de l’observation, qui lui a permis d’annoncer sans se tromper trois ou quatre jours avant les vigiles, l’arrivée d’un navire.

En 1787, il relève la carte de la baie de Sainte-Luce, en 1793, c’est au tour des îles Seychelles, en 1797, ce sont celles de La Réunion et de l’Isle de France. Le gouverneur Malartic le nomme même officier-adjoint du Génie militaire.

Réunion
Île de la Réunion, Carte de Lislet-Geoffroy, 1797.

En 1810, les Anglais s’emparent de l’Isle de France, qui redevient Maurice, et c’est à Lislet-Geoffroy qu’incombe la charge douloureuse de remettre à l’adversaire les forts, les batteries et tout ce qui dépendait de son département. Le tact dont il a su faire preuve lors de cette délicate mission a attiré sur lui les regards bienveillants de Sir Robert Townsend Farquhar.

En 1814, ce nouveau gouverneur anglais l’envoie faire le relevé de la côte Nord de la grande île, suivie en 1819 par la première carte scientifique de l’île entière à partir de ses nouvelles observations et des points déjà déterminés par Rochon, Legentil et d’Agelet. Abraham Masson, officier d’artillerie, correspondant de l’Académie des Sciences de Paris, astronome, éditeur de l’Almanach de l’Isle de France, lui confie la publication des tables astronomiques annuelles servant aux calculs des longitudes et des latitudes à l’usage des navigateurs.

Il se consacra ensuite à établir les plans de nombreux ouvrages réalisés à Port-Louis, parmi lesquels l’aqueduc de la rue des Tribunaux en 1815, le pont sur le ruisseau La Paix à la rue Desforges en 1811, ou encore, la réfection du canal de la rue du Hasard, en 1819 (qui changea de nom en 1914 pour devenir la rue Lislet-Geoffroy).

A partir du 4 janvier 1816, il sera en charge du dépôt des chartes et journaux de Maurice. Officier adjoint dès 1794, en 1803, le général Decaën, alors commandant des colonies orientales, le promeut au grade de capitaine du Génie. C’est dans cet uniforme que Louis-Antoine Roussin en fit le portrait conservé par la Société Royale des Arts et des Sciences de Maurice.

Sous la colonisation française de l’île, Lislet-Geoffroy n’obtint jamais de poste de premier plan, cela s’avérait impossible de par la législation esclavagiste, raciste et ségrégationniste du Code Noir, puis du Code Napoléon. Malgré toute la reconnaissance qu’il lui témoigna, le général Decaen dut lui avouer, se confiant à lui, «qu’il ne pouvait l’appeler aux hautes fonctions pour lesquelles son savoir et ses talents le désignaient tout naturellement, en raison de sa position sociale.»

Par contre, la prise de l’île par les Anglais, en 1810, eut pour résultat paradoxal, de favoriser la promotion sélective de certains Libres de couleur, cela dans le but évident de contrecarrer l’hostilité larvée des colons français au début de la période anglaise.

Lislet-Geoffroy par Roussin
Lithographie de Lislet-Geoffroy par Louis-Antoine Roussin.

Sir Robert Townsend Farquhar lui offrira ainsi de demeurer à Maurice, lui proposant un poste important.

Veuf et avec deux enfants encore en bas âge, cela l’intéressera d’autant plus que Louis XVIII venait injustement de lui refuser la pension à laquelle il avait pourtant droit pour services rendus. Sans fortune personnelle, il demeura donc à Maurice en tant qu’ingénieur géographe de sa majesté britannique, trop content de pouvoir enfin faire valoir ses services à leur juste prix.

Cependant, l’amertume resta présente en son cœur et peut transparaître dans cette lettre à François Arago:

«Lorsque la colonie changea de mère patrie, commissaire du Génie pour les inventaires et la remise de la place, j’y fus retenu par des circonstances aussi impérieuses que malheureuses et, quoique né Français et glorieux d’en conserver toujours les sentiments, il m’a fallu devenir sujet de la Grande-Bretagne.»

Membre de la loge maçonnique de Port-Louis dès 1789, ses qualités, son intégrité et ses connaissance ont fait de lui un sage, écouté et apprécié de tous.

On lui doit la fondation, en 1801, de la Société des sciences et des Arts de l’Isle de France, puis celle de la Société d’émulation en 1805, celle de la Société d’Histoire naturelle de l’Ile Maurice, en 1829.

C’est dans sa modeste maison de la rue d’Artois qu’il s’éteint, le 8 février 1836, ayant eu le temps de vivre l’abolition de l’esclavage. Enterré au cimetière de Port-Louis près de sa femme, on peut lire gravée sur la pierre tombale, cette sobre épitaphe:

«ici repose Jean-Baptiste Lislet-Geoffroy
capitaine de Génie, âgé de 81 ans
Protecteur des malheureux.»

Ajoutons cet hommage de Léon Le Clézio, reconnaissance des notables s’il en fut:

«s’il est un homme dont on doit hautement et dignement honorer la mémoire dans son pays natal et dans son pays d’adoption pour le lustre qu’il a ajouté à leur gloire, c’est bien Lislet-Geoffroy.»

Approche technique

Portrait après restauration, détail du visage.
Portrait après restauration, détail du visage.

Ce portrait n’est pas contemporain du scientifique. Peint à l’huile sur toile manufacturée, il apparaît clairement que la trame et la chaîne sont tissées sans défaut, sur un modèle industriel largement postérieur à la mort de Lislet-Geoffroy. Cette œuvre aura sans doute été plus inspirée par la lithographie de Louis-Antoine Roussin que par cette peinture miniature effectuée du vivant du géographe.

Signée «Gillet» en bas à gauche, cette œuvre est donc datée du XXe siècle. Malgré son caractère tardif, elle constitue un indéniable témoignage de reconnaissance du grand scientifique.

En grand uniforme du Génie, épaulette et fourragère, d’apparat et à collet-monté, sans doute un rien amidonné, cheveux grisonnants tirés en arrière, l’allure est affichée, les lèvres bien dessinées, le sentiment de fierté légitime qui se dégage de ce simple portrait paraît évident. Pourtant, bien anodin à certains égards (qui n’a pas rêvé de se faire brosser le portrait par un peintre commandité pour l’occasion?), le dit portrait est un pur miracle: trouver la représentation d’un homme de couleur datant de cette époque est simplement rarissime. La ségrégation poussait évidemment jusqu’au culturel et, trouver une photo ou un tableau d’époque représentant un homme de couleur relève d’une pure gageure.

Portrait miniature de Lislet-Geoffroy appartenant à M. Christian Landry, La Réunion, restauré en 1998 par Emmanuel Richon.

A Maurice, le portrait d’Eliacin François ou d’Aldo Rohan, maires de Port-Louis, celui de Duraisamy Vandayar, riche commerçant, sans doute quelques autres que nous ignorons encore, tiennent du miracle. Ils ont en effet réussi à échapper à l’anonymat visuel sélectif de notre passé et ont eu la chance inouïe de se voir portraiturés, malgré les «on dit», les idées préconçues, les ostracismes de toutes sortes.

Le fait que ces portraits nous soient parvenus est, en soi, un événement. Combien de versions de Mahé de La Bourdonnais pour cette huile sur toile évoquant Lislet-Geoffroy? Combien d’hommes et de femmes pourtant célèbres, disparus sans laisser d’image dans notre inconscient collectif?

Le fait est que si la réalisation de ce portrait tient du miracle, sa transmission, sa conservation, sa sauveguarde jusqu’à nos jours, tiennent également du prodige, étant donné l’état lamentable dans lequel se trouvait l’œuvre avant de nous parvenir.

Détail du visage avant restauration
Détail du visage avant restauration, lacérations et déchirures visibles.

Sept à huit lacérations altéraient la peinture, certaines à-même le visage. A droite, des traces de frottement violent ayant provoqué de multiples éraflures.

La première fois que nous eûmes la chance de pouvoir admirer ce tableau, c’est un sentiment d’immense tristesse et d’effroi qui s’est soudainement abbattu sur nous, l’impression d’un cauchemar, et cette simple et unique question: comment est-il possible qu’un tableau aussi important, aussi fort en témoignage historique, n’ait pu bénéficier d’aucune protection, ait pu se trouver la proie d’une telle négligence, d’un tel laisser-aller.

Comment la reconnaissance dûe à cet homme, son destin exceptionnel, la dette scientifique énorme que nous lui devions tous, n’ont pas été des raisons suffisantes à une simple attention particulière pour une oeuvre, laissée sans protection et sans priseen compte. Comment pareille ignorance n’a pu se voir contrecarrée par le simple bon sens 

Ne lui devions nous pas une pérennité minimale? Il est des cas où le manque d’égards devient tellement flagrant qu’il provoque une simple révolte du cœur, l’impression que l’indifférence extrême frise le vandalisme. Des personnes mal-intentionnées n’auraient peut-être pas fait pire dans l’irrespect. Il est des cas où le restaurateur a envie de quitter sa patience professionnelle pour crier sa révolte et son désarroi.

Combien de personnes ont eu la responsabilité de cette œuvre et, au lieu de la prendre en compte et de lui offrir le public légitime auquel elle aurait dû pouvoir prétendre, au lieu de la préserver, la sauvegarder, l’ont poussée un peu plus vers le gouffre d’une décrêpitude pour ainsi dire programmée?

fourragere
Détail de la fourragère avant restauration.
Détail de la fourragère après restauration.

Cette œuvre, à elle seule, illustre parfaitement l’urgence et l’état dans lequel se trouvent les collections publiques mauriciennes. Appartenant à la mairie de Port-Louis, ce tableau fait partie d’une formidable collection de portrait d’hommes politiques mauriciens de renom, vouée à une désagrégation certaine du fait d’une absence totale de désir de sauvegarder un patrimoine pourtant national et commun. L’indifférence et la négligence sont malheureusement lescauses principales de la dégradation de cet héritage historique et artistique, le temps et les cyclones successifs n’ont jamais causé le dixième de ce que le simple mépris aura occasionné de méfaits.

«Pleure ô mon pays bien-aimé», des personnes sans scrupules veillent sur tes chefs d’œuvre, «pleure, mais ne me dis pas que tout cela n’est pas vrai!»

Restauration

Portrait avant restauration
Portrait avant restauration.

Etant donné les multiples points de défaillance de la toile, dûs à des lacérations et trous multiples, le rentoilage était rendu plus que nécessaire, urgent.

Le retrait de pièces au dos du tableau fut donc la première mesure, celles-ci, mal appliquées, provoquaient des distorsions et, par voie de conséquence, des déformations du tableau, augmentant son illisibilité.

Après retrait des pièces et pose d’un papier de protection sur la face du tableau, une imprégnation traditionnelle à chaud de la cire-résine (cire, dammar, élémi, 7/2/1), sur tout le revers du tableau, permit d’opérer un refixage généralisé de la couche picturale, suivi de suturages des lacérations puis du rentoilage proprement dit à la cire-résine.

Une fois le tableau retendu sur son châssis, la réintégration picturale lacunaire a pu avoir lieu, excepté sur la partie droite du tableau où un léger glacis fut appliqué localement. Le tableau a été vernis avec un vernis à retoucher.

Retro
Dos du tableau avant retrait des "pièces".
boule boule boule
 
 
Logo