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Le blues de Cubano

André Fouad

Source: Le Nouvelliste, 21 août 2026

Dans un texte empreint de nostalgie et de poésie, André Fouad replonge dans l’univers musical de Cubano, figure marquante de toute une époque et de plusieurs générations. À travers le souvenir vibrant de «Refijye», le poète fait résonner les voix de l’exil, de l’errance et de l’espoir, tout en saluant l’élégance, le talent et l’aura scénique du chanteur de Shah-Shah. Son regard sensible nous invite à redécouvrir Cubano, un artiste dont les chansons, bien au-delà des souvenirs, continuent de porter une étonnante actualité.

Il y a de ces chansons qui coulent dans mes veines comme les fleuves du monde et que je consomme sans modération, sans sautes d’humeur, dans ma chambre, sous le regard d’une vieille photo d’enfance et la lumière tamisée de cette lampe de nuit en noir et blanc.
C’est le cas de la pièce musicale «Refijye»», gravée sur le premier opus du chanteur charismatique de la formation Shah-Shah, Jean-Elie Telfort, plus connu sous le nom de Cubano, originaire de la ville de Port-de-Paix. En effet, je dois l’avouer, j’éprouve un grand respect pour lui, car il se démarque des autres chanteurs de sa génération par son aura, son verbe fluide, son élégance et surtout son jeu scénique impressionnant, maniant intelligemment le tchatcha, les percussions et l’harmonica.

«Refijye» m’interpelle, m’embrasse, me convoque en tant qu’immigrant dans un pays habité par les démons du racisme et de la ségrégation, où plus de 300 000 de nos concitoyens font aujourd’hui face à la menace de la déportation. À longueur de journée, les agents de l’ICE s’activent dans les rues et sèment la peur et la panique chez les détenteurs de la fameuse carte du TPS, à l’heure où l’administration du président républicain Donald Trump durcit sa politique migratoire.

Pour la énième fois, «Refijye» m’interpelle comme une prière, par sa texture konpa, ses riffs de guitare, ses transpositions et ses arrangements de cuivres soignés et intemporels, qui me rappellent de célèbres groupes tels que El Gran Combo, Earth, Wind & Fire, les Frères Dejean, Magnum Band ou encore Kool & the Gang. En ce sens, faut-il saluer le travail de maître réalisé par Dernst Emile, l’ex-époux de la chanteuse Yanick Étienne, connue notamment pour son titre «Mistè Damou», aux résonances jazz et blues.

Dernst, guitariste de son état et arrangeur de premier rang, s’est abreuvé à de nombreuses sources musicales tout au long de sa carrière: jazz, blues, funk, afro et latino, pour créer une œuvre capitale et sublime. Combien de jeunes musiciens le connaissent-ils suffisamment?

À travers cette œuvre musicale, l’auteur-compositeur-interprète Cubano évoque les douleurs et les espoirs des traversées, de l’île de la Tortue jusqu’aux côtes floridiennes, dans un lyrisme poignant, émouvant et évocateur d’une situation à laquelle font face nos frères et sœurs contraints de chercher refuge sous d’autres cieux, soi-disant plus cléments, que ce soit au Chili, en Turquie, au Brésil, au Canada, aux Bahamas ou à Santo Domingo.

« Dominikani nou koupe kann New York nan faktori
Ki sa nou fè yo, Mon lieutenant.
Ki sa nou fè yo,

 
Mon capitaine.
Ki sa nou fè yo ? Ki sa nou fè yo ? »

Parue au début des années quatre-vingt sous le label Mini All Stars de Fred Paul, cette chanson demeure un classique de notre musique populaire. Depuis plus de deux décennies, elle aborde avec une remarquable justesse les thématiques de l’errance et de la migration, à l’instar de «Libète» du Magnum Band.

Elle garde définitivement son essence, sa fraîcheur, son authenticité et surtout son actualité pour tous les réfugiés comme moi, seuls face à cette lampe de nuit qui me plonge dans une insomnie à nulle autre pareille.

*

 Viré monté