Travaux du GEREC-F

DICTIONNAIRE DES TITIM ET DES SIRANDANES

(Antilles-Guyane et Océan Indien)
JEUX DE LANGUE EN PAYS CREOLE

Ibis rouge

ISBN : 2-911390-37-7 | Ibis Rouge Ed. | 1998

1ère partie

par Raphael Confiant
(titim-Bwasek, Jédimo, zedmo, divinèt, kayanbouk, sirandàn, masak)
 

  

Texte général

 (en préparation)
 

 

1.

1.1

1.2

1.3

1.4

2.

 2.1

2.1.1

2.1.2

2.2

2.3

3.

3.1

3.2

4.

4.1

4.2

4.3

5.

5.1

5.2

6.

6.1

6.2

6.2.1

7.

7.1

INTRODUCTION

ORIGINE DES TITIM

ENTRE MYTHE ET HISTOIRE

UNE CIVILISATION CREOLE

LANGUE ET ORALITURE CREOLES

L’ETYMOLOGIE OBSCURE DU MOT TITIM

STRUCTURE DES DEVINETTES CREOLES

LES TITIM / SIRANDANES

LES ENIGMES A METAPHORE

LES ENIGMES A PARADOXE

LES JEUX DE MOTS

LES CHARADES

ORALITE ET ECRITURE DANS LES TITIM ET LES ZEDMO

L’ARCHI-ECRITURE CREOLE

LES TITIM ET JEUX DE MOTS COMME REVELATEURS DE L’ARCHI-ECRITURE CREOLE

CONDITIONS DE PROFERATION DES TITIM ET DES JEUX DE MOTS

LA VEILLEE DES MORTS

LA VEILLEE DES VIVANTS

UNE PAROLE DE NUIT

SIGNIFICATION DES TITIM ET DES JEUX DE MOTS

UNE APPROPRIATION SYMBOLIQUE DU REEL

DEVINETTE ET DIVINATION

CLASSIFICATION ET THEMATIQUE DES TITIM ET DES JEUX DE MOTS

CLASSIFICATION DES DEVINETTES CREOLES

THEMATIQUE DES DEVINETTES CREOLES

LES DEVINETTES A THEME UNIVERSEL

TITIM ET SIRANDANE DANS LA LITTERATURE CREOLE D’EXPRESSION FRANCAISE ET LA LITTERATURE CREOLE D’EXPRESSION CREOLE

LES DEVINETTES DANS LA LITTERATURE CREOLE D’EXPRESSION FRANCAISE

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE

      

INTRODUCTION

De tous les éléments qui composent l’oraliture créole, les devinettes et les jeux de mots sont jusqu’à ce jour les moins étudiés. Contes, proverbes, comptines, berceuses et chants font, par contre, l’objet, et cela depuis le XIXè siècle, de recherches approfondies tant de la part de folkloristes amateurs (mais éclairés) comme Lafcadio Hearn (1885), qui arpenta la Louisiane et la Martinique, que de chercheurs usant de méthodes de collecte et d’analyse plus scientifiques comme l’Etasunienne Elsie Clews Parsons (1933), la Martiniquaise Ina Césaire (1977) ou le Guadeloupéen Alain Rutil (1983). Véritable misyé Liwa (roi) de l’oraliture, le conte a été l’objet d’un nombre impressionnant de recueils et d’études explicatives, immédiatement suivi par le proverbe et le chant, puis, mais d’assez loin, par la comptine et la berceuse. Le titim de la zone américaine et la sirandane/zedmo de l’Océan Indien sont donc bien les parents pauvres de cette vaste quête de la mémoire populaire créole. S’il existe un seul et unique recueil de zedmo pour les Seychelles1, les pays caraïbes en sont complètement dépourvus, même si des listes, peu exhaustives, de titim et de jédimo figurent parfois en annexe de certaines études grammaticales ou lexicales, de divers recueils de contes comme celui de la Martiniquaise Marie-Thérèse Lung-Fou (1979) ou encore de certains dictionnaires du créole.

Un tel manque d’intérêt est à mettre d’abord au compte de l’idée que l’on se fait généralement des devinettes : ces dernières sont avant tout perçues comme de simples jeux d’enfants2. Ensuite de la place même qu’elles occupent au sein de l’oraliture créole. Il semble, en effet, qu’il y ait lieu de distinguer deux espaces fort différents de profération des devinettes :

  • un espace public : elles servaient, en effet, au temps des veillées mortuaires, lieu de profération privilégié des contes, de support à ces derniers, d’intermède plus ou moins plaisant ou d’instrument phatique (selon l’expression de R. Jakobson) permettant au conteur de relancer l’intérêt des veilleurs menacés par la fatigue et souvent, l’abus du rhum. En général, les titim des veillées étaient les moins compliqués, ceux dont tout un chacun connaissait la réponse comme les fameux Dlo monté mòn ? et Dlo désann mòn ? Ils avaient essentiellement pour fonction de tester l’appartenance des participants au groupe et conséquemment de renforcer la cohésion de ce dernier. Enfin, il s’agissait là d’une profération exclusivement masculine puisque les femmes3, sans être formellement exclues du cercle des conteurs (il existe quelques conteuses célèbres en Haïti), n’osaient guère y faire entendre leur voix.
     
  • un espace privé : celui de la relation grand-mère-petit-enfant (plus rarement mère-enfant), comme le montre une étude effectuée par Nicole Rémion4 à travers la campagne de Josseaud (Rivière-Pilote, Martinique), au début des années 80. Là, autour de la case, ou sous la véranda, à l’abri du regard d’autrui, la grand-mère mettait en oeuvre, à une époque où la scolarisation était aléatoire, un véritable entreprise de pédagogie du réel tant social qu’environnemental, s’aventurant parfois sur le terrain du calcul mental. Dans ce cas, la devinette et le jeu de mots avaient une fonction à la fois ludique et didactique.

Contrairement à la veillée mortuaire dans laquelle un adulte (le conteur) interrogeait d’autres adultes et où chacun courait le risque de perdre la face en cas de réponse erronée, l’espace de la case et l’intimité qui en découlait ainsi que la relation filiale entre interrogateur et interrogé, permettaient la profération de devinettes beaucoup plus sophistiquées. S’agissant de la profération en veillée, Rolande Honorien-Rostal (1987 : 44) souligne, en effet, que :

Si l’on répond à còté, le conteur peut insulter l’assemblée : Erreur, crapaud à barbe, anoli à bretelles, jambe à crasse, nez à morve… (Bebel-Gisler, 1985 : 56)

Par contre, la profération hors veillée, outre son caractère privé, est donc le plus souvent féminine et quand on sait que le titim et surtout le jeu de mot sont des jeux de langue/sur la langue, cela permet de relativiser l’idée selon laquelle, après la seconde guerre mondiale la transmission de la langue créole a cessé progressivement d’être maternelle, les mères créoles préférant s’adresser dans un mauvais français à leurs enfants plutôt qu’en créole, dans l’espoir de favoriser l’acquisition par ces derniers d’un outil linguistique qui était le sésame de toute ascension sociale. S’il est vrai que, petit à petit, à partir de cette date, le créole à eu tendance à devenir davantage la langue des pères (le père biologique mais aussi le frère de la mère ou, plus rarement, celui du père, le parrain ou le plus proche voisin) et des pairs (membres d’une même classe d’âge), on ne peut pas pour autant minimiser le ròle des mères dans l’apprentissage de cette langue tant méprisée à l’époque qu’était le créole. Nous nous efforcerons de le démontrer plus avant à l’aide d’exemples précis, en accord sur ce point avec les analyses de Alex Louise Tessonneau (1985 : 66) qui note que :

...la devinette-énigme est l’un des supports de l’apprentissage linguistique...dans son apprentissage linguistique, l’enfant a besoin de bases pour organiser les traits acoustiques qu’il entend. Là encore, la devinette-énigme s’offre comme un terrain de choix. En effet dans ce genre, l’enfant peut, non seulement s’exercer mais de plus, dès qu’il s’en sent capable, il peut confronter son savoir à celui des autres membres du groupe.

La profération des devinettes dans les campagnes, jusqu’à la fin des années 70 dans les Petites-Antilles, en Guyane et dans les Mascareignes et des années 80-90 pour Haïti, devinettes le plus souvent en créole, même si certaines sont en français (macaronique5 d’ailleurs), a contribué à maintenir une certaine forme de transmission maternelle de l’idiome, chose valable également pour la comptine et surtout la berceuse. Il ne faut donc pas confondre, comme le fait grossièrement Christian March (1996), le discours des mères antillaises sur le créole, discours volontiers dépréciatif, et la réalité des échanges linguistiques au sein d’un type de famille largement matrifocale. Très significativement, le mot manman apparaît beaucoup plus fréquemment dans les titim que le mot papa.

1. ORIGINE DES TITIM

1.1 ENTRE MYTHE ET HISTOIRE

La civilisation créole qui s’est développée durant trois siècles (XVIIè, XVIIIè et XIXè), à la fois dans la Caraïbe et dans l’Océan Indien et dont le pivot fut longtemps la plantation de canne à sucre6, est née d’emblée dans l’Histoire, voire même dans la modernité (au sens européen du terme). C’est dire qu’elle n’a point connu l’époque du Mythe qui, partout, dans les sociétés ataviques de l’Ancien Monde- Europe, Afrique, Asie et Océanie- est censé avoir précédé le temps de l’Histoire. Mieux : elle n’a pas généré de mythes c’est-à-dire de discours expliquant sa genèse ou ses origines. La créolisation, dans sa brutalité de départ, provoque le gommage de toute trace des origines, surtout dans les ethnoclasses placées en situation de minoration (Amérindiens, Noirs, Coulis etc.). Il n’y a pas, par exemple, dans les centaines de contes créoles recensés à ce jour, la moindre mention du nom d’un chef caraïbe, d’un roi africain ou d’une région d’Afrique (ou de l’Inde). Le seul roi qui y figure est justement Béhanzin (dit Bèrzendannèf), roi rebelle du Dahomey, déporté à la Martinique en 1880, à une époque donc où les Antilles, avec la fin de la Traite et de l’Esclavage, n’entretiennent désormais plus aucun lien direct avec le continent noir, les travailleurs sous contrat congolais étant trop peu nombreux pour influencer sensiblement une culture déjà deux fois centenaire.
Or l’on sait que dans l’Ancien Monde, la devinette remonte aux temps les plus reculés et qu’elle est liée au Mythe (quoiqu’il s’agisse de deux phénomènes inversés, comme l’indique A. Jolles (1930), puisque le Mythe peut être défini comme une réponse comportant une question alors que la devinette est une question exigeant/comportant une réponse). Temps reculés, en effet, et tout un chacun connaît la fameuse énigme du Sphinx : Qui marche à quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi et sur trois le soir ? Yves Vadé (1978 : 3) écrit à ce sujet :

...selon Plutarque, les Egyptiens mettaient des sphinx devant leurs temples pour marquer que leur religion était toute énigmatique. On voit à la Renaissance Pic de la Mirandole reprendre la même idée... Les platoniciens de Florence, pour qui l’obscurité est conçue comme une valeur essentielle, voient donc dans le sphinx le symbole de la tradition sacerdotale et de l’ésotérisme.

Dans le Nouveau Monde7, le lien entre devinette et mythe sera brisé et c’est pourquoi on n’y trouve pas l’un des types de devinettes les plus fréquents partout ailleurs, celle que les ethnographes qualifient de devinettes à solution cruciale. L’énigme du Sphinx de Thèbes en est une puisqu’il dévorait tous les voyageurs qui ne parvenaient pas à la déchiffrer. André Jolles (1972 : 108) indique aussi qu’: ...autrefois, aux Iles Hawaï, celui qui ne trouvait pas une devinette passait à la casserole et...ses ossements étaient conservés comme trophées. C’est pourquoi il existerait (encore) des familles qui refusent de résoudre les devinettes parce que leurs ancêtres auraient péri de cette manière-autant dire qu’ici la Geste et la devinette se rejoignent. C’est également la raison pour laquelle certains disent quand il s’agit de répondre à une devinette : Nous jouons notre tête.

Chez les Peaux-Rouges d’Amérique du nord, il n’en allait pas autrement, nous révèlent J. M. G. et J. Le Clézio (1990 : 11) :

Les nations indiennes en firent parfois un rituel, comme cela apparaît dans le questionnaire du langage Zuyua, transcrit par les fameux livres du Chilam-Balam des Mayas du Yucatan. La devinette est alors beaucoup plus qu’un jeu de mots; elle est une véritable épreuve par la parole, qui relie l’homme au secret de la création :

Fils est-il dit dans les livres du Chilam-Balam ...apporte-moi la luciole de la nuit. Son parfum se répandra au nord et à l’ouest. Apporte avec elle le coup de langue du jaguar. Celui qui n’aura pas compris qu’on lui parle des doigts de pied, et qu’on lui demande un cigare et du feu pour l’allumer, celui-là sera exclu de la communauté; il sera même parfois mis à mort. (souligné par nous)

Dans le monde créole, fondé sur une violence originaire sans précédent (extermination des Amérindiens, esclavage des Noirs, expulsion des délinquants européens vers les îles...), il n’a sans doute pas été nécessaire de passer par le truchement, somme toute feutré, de la devinette pour pouvoir exercer celle-ci.

1.1 UNE CIVILISATION CREOLE

Il convient avant toute chose de définir ce que nous entendons par le vocable civilisation créole et d’expliquer pourquoi nous avons réunis dans un seul et même volume titim des Caraïbes et sirandanes de l’Océan Indien. Si différents phénomènes de créolisation ont pu se produire au cours de l’histoire humaine en différents endroits du globe, nous croyons pouvoir affirmer qu’il existe quatre zones géographiques, toutes présentant des caractéristiques très semblables, où le processus de créolisation a connu (à partir du XVIIè siècle) un effet de maximisation tel qu’il a abouti à son point culminant à savoir la création d’une langue nouvelle dite créole. Ces quatre zones sont les suivantes :

  • Zone américaine :

a) créoles à base lexicale française (Haïti, Martinique, Sainte-Lucie, Guyane etc.)
b) créoles à base lexicale hispanique ou papiamento (Aruba-Bonaire-Curaçao)
c) créoles à base lexicale anglaise ou sranan-tongo et bushinenge (Surinam, Guyane française).

  • Zone africaine :

créole à base lexicale portugaise (Iles du Cap-Vert, Sao-Tome et Principe).

  • Zone océanindienne :

créole à base lexicale française (Les Mascareignes, les Seychelles).

  • Zone pacifique :

créole à base lexicale anglaise ou hawaïen (îles Hawaï) et beachlamar (Vanuatu, Nouvelle-Guinée).

Ailleurs, notamment en Amérique Latine, dans la Caraïbe anglophone, aux Philippines ou en Afrique du Sud, se sont produits certains phénomènes de créolisation mais ils n’ont jamais atteint l’intensité de ceux qui ont affectés les quatre zones ici mentionnées. Contrairement à une idée mensongèrement répandue, nous8 n’avons jamais réduit la Créolité aux seuls territoires ayant un créole à base lexicale française. Simplement- et le présent recueil de devinettes créoles à base lexicale française en est l’exemple- on ne peut rassembler ces zones que sur la base d’une relative intercompréhension. Or si cette dernière est totale entre les créoles des Petites Antilles, très importante entre ces derniers et celui d’Haïti et relativement large entre les créoles américains d’une part et les différents créoles mascarins d’autre part, elle est nulle avec les Surinamiens, les Cap Verdiens ou les Vanuatuans. On oublie d’ailleurs trop souvent qu’au XVIIIè siècle un nombre assez conséquent d’esclaves originaires de la còte ouest de l’Afrique ont été conduits dans les Mascareignes en tant qu’esclaves. Comme le souligne P. Baker (1988 : 47):

The West Africans taken to Mauritius in the 18th century came mainly from the Senegambia area, where Wolof, Peul and Mandinka are widely spoken, but there was also at least on major shipment from Ouidah (Bénin) where Fon is the dominant language.

D’autre part, comme le note I. Vintila-Radulescu (1975: 86) à propos du (/des) créole (s) à base lexicale française :

...c’est l’unité tout à fait remarquable qui existe entre les deux groupes principaux, en dépit de la distance qui les sépare et des circonstances particulières de leur évolution, qui a surpris les linguistes et qu’on a cherché à expliquer- d’autant plus que les autres créoles à vocabulaire européen sont beaucoup plus différencié. (souligné par nous)

Notre évaluation du taux d’intercompréhension entre les différents dialectes du créole ne repose pas sur une enquête scientifique mais sur notre propre expérience de locuteur créolophone ayant été en contact plus ou moins prolongé avec les variétés autre que le martiniquais (qui est notre langue co-maternelle) et de discussions sur le sujet avec maints créolistes. Il convient de noter toutefois que s’agissant des devinettes qui sont des énoncés très courts, des formulettes, cette intercompréhension doit être probablement encore plus élevée que celle que nous avons indiqué plus haut. Dans des énoncés courts, ce qui est l’une marque principale de l’oral justement, oral dans lequel nous ne faisons guère de phrases au sens où l’entendent les grammaires, ce qui est déterminant dans la compréhension, c’est le lexique et non la morphosyntaxe : le petit-nègre Moi vouloir toi venir avec moi est tout aussi compréhensible que Je voudrais que vous veniez avec moi. La morphosyntaxe ne joue qu’à l’écrit ou dans les énoncés oraux profondément marqués par la logique de l’écriture (l’écrit oralisé si l’on préfère). Si bien que la quasi-identité du lexique des différents dialectes du créole à base lexicale française, qu’ils soient d’Amérique ou de l’Océan Indien, fait que dans des énoncés courts tels que les devinettes, il n’y a guère de problèmes d’intercompréhension. Et, à cet égard, l’Anthologie de la nouvelle poésie créole (1984) était un pari beaucoup plus risqué que le présent Dictionnaire des titim et sirandanes puisque non seulement, il donnait à lire des textes multi-dialectaux écrits (la devinette, elle, est, au départ, orale) mais en plus des textes poétiques c’est-à-dire ceux dans lesquels le travail sur la langue est le plus prononcé et pour lesquels, même quand on reste à l’intérieur d’une seule et même langue, le lecteur, aussi cultivé soit-il, est confronté à d’indéniables problèmes de compréhension.

S’agissant donc des devinettes qui nous occupent, qui contestera l’extraordinaire proximité de :

  • Martinique : Dlo doubout ?
  • Maurice : Dilo dibout ?
  • Seychelles : Delo debout ?
  • Sainte-Lucie : Glo doubout ?

(Toutes ayant la même réponse : Kann/canne à sucre.)

Ou bien :

  • Martinique : An kay asou an sèl poto ?
  • Maurice : Mo lakaz ena belbel kouvertir, me en poto mem ki tini li ?

(Même réponse : Parapli/Parasol.)

Ou encore :

  • Seychelles : Mon manman i malad. I anvoy mwan apel per. Avan ki mwan mon’n arive, per li in fini arive ?
  • Haïti : Manman voyé mwen chèche dòktè, dòktè rivé avan-m ?

(Même réponse : Koko.)

D’autre part, nombreux sont les créolistes qui, s’agissant de la langue, refusent de parler du créole et préfèrent l’expression des/les créoles. Jamais, il ne diraient les arabes ou les chinois, pourtant, ils savent pertinemment qu’un Marocain ne comprend pas un Irakien et qu’un Cantonais n’entend guère un Pékinois. Sans compter qu’un Français moyen a toutes les peines du monde à comprendre un Québecquois moyen (comme on en a régulièrement l’exemple à travers les films qui nous viennent du Canada francophone). Dire le chinois, l’arabe ou le français d’un côté et les créoles de l’autre relève d’une forme de racisme culturel, sans doute inconscient, chez ceux qui pratiquent ce distinguo. Nous croyons en deviner la raison: puisque le chinois, l’arabe et le français sont des langues de vieille tradition écrite et que le créole n’a pas encore réussi à franchir complètement l’étape de l’écrit, les premiers sont donc des langues uniques, en tout cas sont désignées comme telles tandis que les secondes ne seraient que des dialectes éparpillés sans grand lien entre eux, quand bien même ils partagent la même base lexicale et de nombreuses similitudes morphosyntaxiques. Mais à bien regarder, l’écriture n’est pas vraiment en cause puisque jusqu’à tout récemment ni le peul ni le malinké n’étaient des langues écrites et pourtant, ces langues qui présentent une variation dialectale aussi grande que le créole, n’étaient jamais désignées comme étant les peuls ou les malinké. Sans doute est-ce alors l’absence d’atavisme (ou d’ancestralité) du créole qui est en cause. Bien que non écrites, le peul et le malinké sont, en effet, des langues qui remontent à des temps immémoriaux. Mais, en fait, comme pour l’ absence d’écriture, ce n’est pas vraiment l’ancestralité qui est en cause, mais sans doute la mixité trop visible du créole (si toutes les langues du monde sont mélangées à des degrés divers, elles ont digéré, naturalisé leurs emprunts). Cependant là encore, nous ne sommes pas sur la bonne piste puisqu’une langue comme le swahili exhibe une mixité tout aussi spectaculaire (près de la moitié de son lexique est arabe) que le créole et pourtant, malgré son extrême dispersion dialectale, aucun linguiste n’a jamais écrit les swahilis.

Quelle est donc la vraie raison qui pousse maints linguistes à parler des créoles à base lexicale française et non du créole si, comme nous venons de le voir, ni l’absence d’écriture, ni l’absence d’ancestralité, ni la mixité ne sont vraiment en cause ? Nous croyons pouvoir avancer que c’est le caractère d’ancienne langue servile attaché au créole qui en est la cause. Le créole porte une marque d’infamie, celle de l’esclavage, de la bâtardise, et ne saurait vraiment, même aux yeux de gens qui se parent des habits de la scientificité, être l’égal du français, de l’arabe, du chinois, du peul ou même du swahili. Ces linguistes ont beau proclamer le caractère de langue à part entière de ce qu’ils appelle les créoles, la simple fait de pluraliser la dénomination de cette langue, trahit chez eux une certaine forme de condescendance envers l’idiome de la Plantation esclavagiste. Quand tout un chacun acceptera qu’il existe des chinois et non pas le chinois, des arabes et non l’arabe, nous accepterons plus aisément, pour notre part, de dire les créoles pour désigner les créoles à base lexicale française. Pour l’heure, nous nous en tenons à l’expression le créole9.

D’autre part, nous, les auteurs de l’Eloge de la Créolité (1989) n’avons jamais réduit la créolisation (et son vécu, la créolité) à un phénomène américain. Nous avons clairement distingué américanisation de créolisation, le premier phénomène indiquant la simple adaptation à un nouvel environnement géographique de populations venues librement de l’Ancien Monde. Les WASP (White Anglo-Saxon Protestants) de la Nouvelle-Angleterre sont des américains mais ne sont pas des créoles. La langue et la culture de l’Ancienne Angleterre se sont adaptées à la Nouvelle-Angleterre mais il s’agit toujours globalement de la même langue et de la même culture tandis que la langue et la culture haïtiennes ne sont ni la langue et la culture françaises simplement américanisées ni une quelconque langue et culture ouest-africaine elles aussi américanisées. Parce qu’en plus de l’américanisation (qui affecte toute population venue s’installer - de gré ou de force- dans le Nouveau Monde), il y a eu créolisation en Haïti. La créolisation et la créolité n’ont donc absolument rien de géographiquement situé puisque, nous venons de le voir, ils ont affecté quatre continents différents.

Aujourd’hui, par le biais de ce miracle de tous les instants qu’est Internet, les 20000 km de distance séparant le créole à base lexicale française des Amériques et son cousin de l’Océan Indien, sont désormais abolis. Il existe là une chance exceptionnelle pour qu’ils s’épaulent et surtout s’enrichissent mutuellement. Mais il est bon de rappeler que deux belles expériences pan-créoles avaient déjà marqué les années 80 :

  • l’Anthologie de la nouvelle poésie créole (1984) qui rassemble poètes caribéens et poètes mascarins et dont nous avons été, personnellement, à l’origine.
  • Kourilèt (1987), numéro spécial du Courrier de l’UNESCO dont chacun des articles est traduit dans l’une des variétés du créole à base lexicale française des Caraïbes et de l’Océan Indien.

Le présent Dictionnaire des titim et sirandanes s’inscrit exactement dans la même perspective. Le lexique inter-créole qu’il comporte a pour but d’inciter les lecteurs créolophones des différentes zones à se plonger dans les variétés qui diffèrent des leurs au lieu d’avoir directement recours à la traduction (placée en fin d’ouvrage) que nous destinons, en principe, aux lecteurs non-créolophones.

1.3 LANGUE ET ORALITURE CREOLES

Lorsqu’on examine les devinettes créoles, on constate qu’un nombre assez respectable d’entre elles ont leur équivalent presque exact en Afrique de l’Ouest (pour les Caraïbes) et de l’Est (pour les Mascareignes) alors que la chose est beaucoup moins fréquente quand on les compare aux devinettes européennes10. C’est qu’il convient de dissocier la naissance de la langue créole de celle de l’oraliture créole. La première, dont les conditions éruptives (Ralph Ludwig, 1989) de naissance sont aujourd’hui unanimement admises- une cinquantaine d’années entre 1625, date de l’établissement des Français à l’île de Saint-Christophe (aujourd’hui Saint-Kitts) et 1670-80, moment où le commerce du sucre de canne prend son essor- fut la création commune des Blancs et des Noirs à une époque où existait un relatif équilibre démographique entre les deux groupes et où l’esclavage plantationnaire ne s’était pas encore développé. A une époque aussi où les maîtres français, contrairement à leurs homologues espagnols, portugais ou anglais, ne disposaient pas d’une langue unifiée et normalisée qu’ils pouvaient facilement imposer à ceux qu’ils dominaient (très significativement, c’est l’année même, 1635, au cours de laquelle les Français prennent symboliquement possession de la Guadeloupe et de la Martinique, qu’en France, le Cardinal Richelieu créé l’Académie française dont l’un des objectifs premiers fut de mettre bon ordre à l’espèce d’anarchie orthographique qui régnait jusque là).

Le créole peut donc être métaphoriquement défini comme un mulâtre linguistique, même si la vieille rengaine le définissant comme une langue à vocabulaire français et à syntaxe africaine est désormais invalidée. L’oraliture, par contre, n’a pu se former qu’une fois la langue constituée, à partir des années 70-80 du XVIIè siècle donc, au moment où les Blancs s’instituent en Béké c’est-à-dire en Blancs créoles propriétaires de grandes plantations et où il font venir d’Afrique des bateaux négriers de deux-cent esclaves ou plus. Le nombre des Noirs deviendra désormais considérablement plus important que celui des Blancs et surtout ceux-ci n’auront plus qu’une seule possibilité, celle de s’investir à fond dans le créole pour s’adapter au plus vite à l’univers de la plantation (alors que les Békés, désormais enrichis, pouvaient grâce à des précepteurs venus de France ou à des voyages dans ce pays, entamer une sorte de re-francisation linguistique). Il en résultera une africanisation ou une négrification profonde de la langue et surtout de la culture créoles et donc de son élément principal (à còté de la musique) à savoir l’oraliture.

En fait, s’agissant de la langue créole elle-même, on distingue généralement deux grandes étapes11 :

  • celle des 50 premières années de la colonisation déjà mentionnées au cours desquelles l’outillage, l’appareillage linguistique est mis sur pied conjointement par les Caraïbes, les Blancs et les Noirs. (S’agissant des Caraïbes, Guy Hazaël-Massieux (1996 : 73) nous dit :
     
    ...nous sommes tentés de conclure que les Caraïbes usaient du même jargon que les Noirs ou que les Blancs des îles. Le témoignage de Th. de Chanvallon, dans la deuxième moitié du XVIIIè siècle confortera cette impression : pour accabler le créole, il donne l’exemple des propos d’un Caraïbe.
     
    Par appareillage linguistique nous entendons essentiellement le lexique et la morphosyntaxe. Mais cela ne suffit pas encore à fabriquer une langue de plein exercice. On en reste au niveau d’une sorte pidgin dans lequel la fonction dénotative (ou référentielle) domine ou bien est la seule présente. D’ailleurs, les Noirs introduits dans les îles fraîchement occupées par les Français étaient d’origine trop hétéroclite pour avoir eu une influence déterminante sur cet outillage linguistique : esclaves achetés aux Portugais, capturés des mains des Espagnols, échangés ou brocantés avec les Anglais etc. C’est sans doute pourquoi toutes les tentatives visant à repérer une quelconque africanité du créole à ce niveau se sont révélées vaines ou fort limitées (si l’on écarte la théorie controversée, quoique séduisante, de la relexification qui voit dans le créole une langue éwé à lexique français). Au niveau lexical : quelques termes relevant du magico-religieux aux Petites Antilles et en Guyane ; le vocabulaire du Vaudou en Haïti. Au niveau morphosyntaxique : à peine trois ou quatre structures- tels que les verbes sériels- dont on est à peu près sûr qu’elles ne proviennent pas du français avancé. L’africanité du créole ne doit donc pas être recherchée au niveau de l’outillage linguistique du créole.
     
  • une deuxième étape : celle qui commence à partir des années 1670-80, au moment du succès du commerce du sucre de canne et de l’arrivée massive d’esclaves africains directement des comptoirs ouest-africains contrôlés par les Français. Certains contingents sont tellement homogènes (culturellement et linguistiquement) qu’ils représentent un véritable danger pour la Plantation : d’où le souci à la fois des négriers et des planteurs de séparer les esclaves qu’ils jugeaient faire partie de la même ethnie ou parler la même langue. Souci souvent vain à cause de l’existence depuis toujours de langues véhiculaires intra-africaines. C’est donc à ce moment-là que le créole accède au statut de langue à part entière, élargissant ses capacités expressives au connotatif et au non référentiel. On touche ici au niveau de la sémantique de la langue et c’est là qu’il convient d’identifier ce que Gabriel Manessy appelle une sémantaxe qui serait largement (mais pas exclusivement) d’origine ouest-africaine. Un certain nombre de procédés cognitifs, plus largement une manière de découper le réel, une vision du monde, à l’œuvre dans le créole ne relèvent pas, à l’évidence, des rhizomes amérindien et français mais du rhizome12 éwé, fon, yorouba ou bantou. Nul étonnement donc à ce que Philip Baker (1988 : 49), au terme d’une étude sur les origines des Mauritian riddles, trouve une influence beaucoup plus considérable du français sur le lexique du créole que sur les devinettes mauriciennes :
     
    This suggests a French : non French origin ranging from 27:/ 12 to 28 : 22. Both ratios suggest that French played a less dominant role in this particuliar area of Mauritian folklore than in the lexicon of Mauritian creole (of which at least 85% is French derivation). (souligné par nous. )

G. Manessy (1995 : 18), africaniste de son état, écrit dans le même ordre d’idée :

Les tentatives effectuées pour établir un parallélisme entre les structures créoles et celles des langues de l’Afrique, elles-mêmes infiniment diverses, sont demeurées jusqu’ici étrangement ambiguës. Un certain nombre d’observations sur les créoles eux-mêmes, sur ce que les langues négro-africaines peuvent avoir de commun et sur les particularités actuelles des langues européennes implantées en Afrique nous portent à penser que le problème a été ainsi mal posé. Sur le plan linguistique, le principe de créolité doit être cherché, non dans un remaniement plus ou moins accentué des mécanismes grammaticaux de la langue source, mais dans l’expression, à travers ces dispositifs mêmes ou par d’autres moyens, de catégories sémantiques sous-jacentes à l’exercice du langage et propres à l’univers culturel des populations concernées. (souligné par nous)

Ce principe de créolité dont parle Manessy relève pour une grande part d’un principe d’africanité premier que l’on n’a pas encore réussi à mettre en lumière pour la simple raison que l’immense majorité des créolistes sont, à ce jour, des romanistes. Nul étonnement donc à les voir tranquillement classer les créoles parmi les langues néo-romanes à la suite du philologue haïtien Jules Faine (1936). Cette question ne pourra être étudiée sérieusement que lorsqu’apparaîtra une génération de créolistes-africanistes.

Ainsi donc, à compter du XVIIIè siècle, même si le créole continue d’être la langue quotidienne principale des Blancs comme en témoigne les observations de Girod de Chantrans13, il devient tant au plan linguistique qu’au plan idéologique fortement connotée nègre. D’où sans doute l’étrange définition de l’entrée créole dans la plupart des dictionnaires français avant 1980 : Créole. 1. Blanc de pure race né aux Antilles françaises. 2. Patois parlé par les Noirs des Antilles françaises et des Mascareignes. On se serait logiquement attendu à ce que la seconde définition parlât de patois parlé par les Blancs !

Si la grande majorité des Blancs des débuts de la colonisation, de ces fameuses cinquante premières années que J. Petit Jean-Roget qualifie à juste titre de période du défrichage, était d’extraction rurale et ne savait ni lire ni écrire (sans compter qu’elle parlait les dialectes du nord-ouest de la France tels que le Normand ou le Poitevin et non le Francien, dialecte de l’Ile-de-France qui finira par s’imposer et devenir le français que nous connaissons aujourd’hui), il n’en va plus de même à partir du XVIIIè siècle, moment où disposant de moyens financiers importants, le groupe blanc va pouvoir donner un minimum d’éducation scolaire à ses rejetons. S’investissant de plus en plus dans l’univers de l’écrit (même si cet écrit relève davantage de la scription que de l’écriture proprement dite comme en témoigne les registres d’habitation), les Blancs, ne vivant plus en contact intime avec les Noirs à cause des prescriptions drastiques du Code Noir (1685), vont laisser le champ de l’oralité créole, et donc de l’oraliture, aux Noirs. Le conteur créole, personnage singulier et secret, va naître et il ne sera ni blanc ni mulâtre mais bel et bien nègre. Les contes, les proverbes, les devinettes ou les chants de travail seront créés par les Noirs lesquels subissent, dans le même temps, un processus d’acculturation forcé au monde blanc, par le biais de l’enseignement religieux en particulier. Jacqueline Rosemain (1987 : 15) fait remarquer à cet égard que :

Français et latin sont pratiqués quotidiennement, matin et soir, pour les prières faites en commun sous la conduite de la maîtresse de l’habitation ou d’un esclave créole baptisé, et aussi pour le catéchisme.

Si donc mélange il y a entre la culture européenne et les cultures africaines, il est, à partir de la fin du XVIIè siècle en tout cas, essentiellement le fait des Noirs. Ceux-ci vont donc être engagés dans un double processus relevant d’une part de la re-création, ou plus exactement du re-façonnage14 des éléments culturels africains que l’Habitation s’emploie à faire disparaître- n’oublions pas que les nègres bossales c’est-à-dire nés en Afrique étaient confiés, à leur arrivée aux Antilles, avant d’être employés au travail des champs, à des nègres créoles c’est-à-dire nés en Amérique, qui étaient chargés de les civiliser- d’autre part d’appropriation sauvage de la culture du Maître. De ce balancement constant, de cet aller-venir culturel naîtra peu à peu une culture créole originale (sur un fond de rémanences amérindiennes) qui s’illustrera dans tous les domaines de la réalité, depuis la cuisine jusqu’à l’architecture en passant par la petite agriculture, le vêtement, la joaillerie, l’ébénisterie et bien entendu la littérature orale. Ce qu’indique Marie-Christine Hazaël-Massieux (1987 : 34) à propos des comptines peut tout à fait s’appliquer aux titim :

On peut penser que les premiers colons ont transporté avec eux nombre de chansons populaires de leurs Provinces françaises; mais il ne serait sans doute pas raisonnable de croire que ce sont les colons qui ont appris aux esclaves venus d’Afrique à bercer les enfants, ou à les balancer au rythme de la respiration.

Cette prégnance de l’élément nègre dans la culture créole semble plus marqué aux Amériques que dans l’Océan Indien et il n’y a pas lieu d’appliquer mécaniquement à la première zone le modèle de créolisation15 élaboré par Robert Chaudenson (1974) pour la seconde, même si, et nous l’avons vu, il y existe une base de départ assez similaire. Une théorie de la créolisation propre à la zone antillo-guyanaise reste à construire quoique d’importants jalons aient déjà été posés notamment par Edouard Glissant, Jacques Petit Jean-Roget et Jean Bernabé. Insistons à nouveau sur le fait que cette théorie de la créolisation gagnerait beaucoup à s’appuyer sur l’africanistique et par là, nous n’entendons pas uniquement cette branche de la linguistique qui s’occupe des langues vernaculaires (ou nationales) d’Afrique noire mais aussi de celle qui traite des faits d’appropriation et de vernacularisation du français sur ce continent. En bref, le français populaire de Côte d’Ivoire ou français-Moussa a autant à nous apprendre sur la genèse et le fonctionnement du créole que le fon, l’éwé ou le bété.

En outre, à l’intérieur même de ces deux grandes zones historiques de créolisation (Caraïbe et Océan Indien), il conviendrait de définir des sous-zones et la place des devinettes ainsi que le rôle qu’elles jouent dans chaque territoire, leur mode de profération etc. est si diversifié que leur étude est presqu’une invite à s’engager sur une telle voie. On peut par conséquent légitimement avancer, s’agissant de la genèse des titim/sirandane, que ces derniers entretiennent une relation de continuum-discontinuum avec les devinettes de l’Ancien Monde (Europe et principalement Afrique) mais que, dans le même temps, elles relèvent aussi de cette pulsion questionnante qui semble bio-programmée chez l’être humain. Car si elles ont l’apparence d’un jeu, elles dissimulent, comme nous le verrons plus avant, une véritable entreprise de description et d’appropriation symbolique de la réalité sociale et physique. Le titim/sirandane est non seulement une question sur le monde mais aussi sur un univers culturel particulier qui vise à vérifier chez l’interrogé sa bonne connaissance de ce même univers culturel et donc son appartenance à celui-ci.

1.4 L’ETYMOLOGIE OBSCURE DU MOT TITIM

Le mot titim ou timtim n’a pas laissé d’intriguer les chercheurs comme ce fut le cas pour Krik ! Krak ! Si l’on retrouve dans l’ouest de la France cette dernière formule16, il n’a pas été possible à ce jour d’assigner une origine quelconque au premier. D’aucuns sont donc tentés d’y voir un mot ouest-africain mais aucune des langues utilisées par les esclaves (Fon, Ewé, Ibo etc.) ne contient un tel terme. Alex-Louise Tessonneau (1984) avance une hypothèse séduisante, mais point totalement convaincante, selon laquelle titim se décomposerait en deux morphèmes ti et tim. S’appuyant sur le fait que titim est le mot qui souvent, dans les veillées mortuaires, ouvrait la profération des contes, elle veut y voir un petit conte, une sorte résumé de conte qui précéderait les grands contes (d’autant qu’en créole haïtien, le mot kont désigne autant les contes proprement dit que les devinettes-énigmes). Mais si ti signifie bien petit en créole, le mot tim y est parfaitement inconnu et rien ne vient étayer l’idée selon laquelle il signifierait "conte". Il semble plus prudent d’y voir, surtout quand on examine la variante timtim, une sorte d’idéophone qui se serait lexicalisé jusqu’à signifier "devinette".

2. STRUCTURE DES DEVINETTES CREOLES

D’emblée, deux grandes catégories s’imposent, celle des devinettes proprement dites ou titim qui sont des énigmes et celles des jeux de mots qui sont des jeux de langue, même si le discours populaire les englobe, le plus souvent, sous le nom générique de titim aux Amériques et de Zedmo ou sirandane dans l’Océan Indien. Notons, toutefois, que dans de nombreux cas, il n’est guère facile d’opérer une nette distinction entre ces deux formes et qu’il en existe qui relèvent des deux à la fois. Une troisième catégorie, sans doute apparue au XXè siècle, est la charade qui est d’ailleurs principalement en français et qui ne diffère de son modèle européen que par les réalités évoquées.

2.1. LES TITIM / SIRANDANES

Le titim/sirandane, presque toujours en créole, est une énigme que le questionné est sommé de déchiffrer. Mais pour ce faire, il faut que le texte de celle-ci soit au préalable chiffré ou codé. Ce chiffrage ne fonctionne pas à partir d’un quelconque lexique savant ou ésotérique, contrairement à d’autres codes secrets (langue secrète des prêtres des religions africaines, argot des pays européens etc.) mais bel et bien à partir de la langue de tous les jours et de son vocabulaire le plus usuel. Il existe différents degrés de chiffrage et donc des énigmes dont l’énoncé (mais non la résolvabilité) est plus simple que d’autres. Dans ce cas de figure, tout un chacun comprend - au sens purement linguistique du terme - l’énoncé de l’énigme, énoncé qui se présente souvent sous la forme la plus anodine possible. Prenons l’exemple du titim guadeloupéen suivant :

  • Ki biten ou pé koupé men ou pé pa fann ? (Quelle chose peut-on couper mais qu’on ne peut pas fendre ?)

Il n’y a rien, dans la formulation de la question, qui diffère d’un énoncé de la langue quotidienne, ni au plan lexical, ni au plan morphosyntaxique17. Pourtant, une réponse immédiate est difficile parce que le chiffrage fonctionne sur deux termes koupé et fann dont l’utilisation touche quasiment tous les domaines de la réalité. On peut, en effet, koupé bwa (couper du bois), koupé vyann (couper de la viande), koupé twèl (couper du tissu), koupé kòd (couper de la corde) etc. et il en va de même pour fann (fendre). Mais il ne suffit pas d’identifier la chose (biten dit l’énoncé) que l’on coupe, encore faut-il la mettre en rapport avec le fait qu’on ne peut pas la fendre. L’énoncé de ce titim comporte en réalité deux devinettes :

a) devinette d’un objet qu’on peut couper
b) devinette d’un objet qu’on peut couper mais qu’on ne peut pas fendre.

La réponse, chivé (cheveu), parait évidente, une fois donnée, mais elle ne l’est pas tant que cela pour la simple raison qu’il ne serait jamais venu à l’idée de personne de tenter de fendre un cheveu. On voit donc où réside ici le mécanisme de chiffrage : c’est la mise en rapport d’une action normale, koupé chivé (couper les cheveux) et d’une action insolite ou aberrante, éséyé fann chivé (tenter de fendre un cheveu).

Il existe bien d’autres types de chiffrage qu’il est impossible de passer intégralement en revue dans le cadre de cette présentation générale. Notons simplement que le plus fréquent, partout dans le monde d’ailleurs, est celui qui fonctionne sur le mode de l’analogie (avec usage de procédés métaphoriques et métonymiques) et qu’ A. Jolles (1972 : 113), qui préfère parler de langue spéciale, explique ainsi :

Si on nous dit :

Il y a un arbre sur toute la terre qui porte vingt-cinq nids, dans chaque nid sept petits, et aucun n’a de langue.

Nous savons d’emblée que l’arbre, le nid et les petits ne doivent pas être pris ici dans leur sens habituel et que nous devons les apprécier autrement. Et si on prend la devinette du sphinx :

Qui marche à quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi et sur trois le soir ?

on sait que, là encore, le matin, le midi et le soir ne veulent pas obligatoirement désigner des moments de la journée, et que les jambes ne peuvent se réduire à une partie du corps.

La devinette créole ne déroge pas à ce principe universel que l’on trouve aussi bien dans les devinettes européennes, africaines, arabes ou indiennes. Prenons l’exemple du titim martiniquais suivant :

  • An kay asou an sèl poto ? (Une maison qui tient sur un seul poteau).

Il est clair que l’interrogé ne doit pas prendre les mots kay et poto dans leurs acceptions habituelles (nous insistons sur le pluriel car on peut s’armer d’un dictionnaire créole et passer en revues toutes les significations de ces deux mots sans pour autant réussir à déchiffrer la devinette). Kay et poto sont donc mis en lieu et place de deux choses (physiques ou immatérielles, on ne le sait pas encore) qui entretiennent un rapport de connotation18 avec eux. Ce type de rapport relève de l’analogie puisque la réponse à ce titim est parapli (parapluie). Analogie fondée sur une métaphore parce que kay est mis à la place de la voilure du parapluie qui possède effectivement la forme d’un toit et qui, tout comme le toit, protège de la pluie et du soleil. Jakobson (1956), on le sait, définissait la métaphore comme un rapport de similarité entre deux termes par opposition à la métonymie dans laquelle il y a un rapport de contiguïté; métaphore encore parce que poto est mis à la place du manche du parapluie. Mais l’analogie de la devinette est fondée, dans le même temps, sur un procédé métonymique à savoir la relation de contiguïté qui relie, au sein de la question, kay à poto.

La difficulté de résolution de ce type d’énigme résulte, là encore, de l’étendue, très vaste, des significations métaphoriques possibles des termes kay d’une part et poto de l’autre ainsi que des significations métonymiques unissant ces deux termes entre eux. Nous y reviendrons en détail plus avant mais, on peut déjà constater que dans notre recueil, le seul kay ou lakaz renvoie, au plan métaphorique, par exemple, à :

  1. Nasse : Man ni an kay tou an pèsyenn ? (M.) Nas.
  2. Casier : Mon annan mon lakaz i annan zis en sèl laport, plen lafinèt. Ki li ? (Sey.) Kazye.
  3. Bambou : Mon annan mon lakaz, i annan en kantité létaz ? (Sey.) Banbou.
  4. Papaye : Mon annan mon lakaz. Letan mon penn li ver, tou dimoun blan ki reste ladan. Letan mon penn li zonn, zis dimoun nwanr ki reste ? (Sey.) Papay etc…
  5. Tête : Mwen nana kaz, zamé mwen la kapab vwar sak nana déryer ? (R.)

Cela fait aussi, qu’à l’inverse, un seul et même titim peut avoir deux réponses complètement différentes, parfois dans le même dialecte mais le plus souvent dans des dialectes différents. Ainsi nous avons :

  • Guadeloupe :

An pa ni wa ni rèn, an ka pòté an kouwòn ?

  • Martinique :

Mwen pa ni wa ni rèn, mwen pòté lakouwòn kòm wa ?
(Je ne suis ni roi ni reine, pourtant je porte une couronne?)

Réponse :

  • Guadeloupe : Grinad (Grenade).
  • Martinique : Kòk (Coq).

A propos des réponses aux devinettes, nous partageons entièrement la position qu’affirme vigoureusement l’anthropologue finnoise E. K. Maranda (1969 : 7) :

...je dois m’opposer à cette pratique généralisée parmi les spécialistes des énigmes (Taylor, 1951; Christiansen, 1958; Virtanen, 1960; Georges and Dundes, 1963 etc.) qui consiste à analyser seulement l’image de l’énigme, à faire abstraction de la réponse. Ma décision initiale la plus importante fut d’étudier la relation réciproque entre les deux parties d’une énigme, l’image et sa réponse. L’une et l’autre sont en effet pré-établies et codées, et le fait qu’une même image puisse recevoir plusieurs réponses ne signifie pas que la réponse puisse être arbitraire. Une relation spécifique existe entre images et réponses de même qu’entre des réponses alternatives à une même image. (souligné par nous)

Pour mettre à jour le fonctionnement interne de la devinette-énigme créole, on peut partir de l’analyse que A. J. Greimas (1970) fait de l’écriture cruciverbiste. En effet, rien n’est plus proche de la devinette que le mot-croisé sauf que le premier s’épanouit dans l’oralité alors que le second ne peut exister que dans l’ écriture. Tous deux sont composés, en effet, de deux éléments distincts :

  • une Définition (df).
  • une Dénomination (dn).

Et dans les deux cas, contrairement au dictionnaire (Greimas parle de dictionnaire à l’envers), il faut partir de la définition pour pouvoir arriver à la dénomination. Bien plus, on a affaire non seulement à un dictionnaire à l’envers mais aussi et surtout à un dictionnaire pervers puisque la définition est formulée sciemment de telle manière à dérouter, désorienter celui qui l’entend (devinette) ou celui qui la lit (mot-croisé) et, en fin de compte, pour brouiller l’accès au sens. Cette perversion, que nous appelions plus haut chiffrage, rapproche la df de la devinette et celle du mot-croisé de certains procédés utilisés par la littérature (plus particulièrement la poésie), notamment des tropes lesquels masquent aussi l’accès au dn c’est-à-dire au sens. Mais le chiffrage joue aussi sur les procédés de la litote, de l’allusion et de l’ironie qui sont tous, eux aussi, des procédés de dissimulation du sens.

A partir de là, on peut se référer au modèle structural d’analyse des énigmes finnoises mis au point par E. K. Maranda laquelle distingue entre :

  • les énigmes à métaphore.
  • les énigmes à paradoxe.

2.1.1 LES ENIGMES A METAPHORE

Ces énigmes comportent un signans qui est le noyau de l’image contenue dans celles-ci et un signatum qui en est la réponse. E. K. Maranda (1969 : 12) précise à ce sujet :

Ce sont des métaphores conditionnelles, et l’image de l’énigme spécifie la condition sous laquelle la métaphore est vraie. Cette condition est, d’un point de vue logique, la prémisse vraie donnée dans l’image de l’énigme.

L’auteur propose de réécrire la structure élémentaire de l’énigme sous forme d’une proposition logique constituée de 5 éléments :

  • un terme donné.
  • un terme caché.
  • une prémisse vraie.
  • une prémisse fausse.
  • une réponse.

Si l’on prend, par exemple, la devinette créole Abiyé san sòti ? (M.) dont la réponse est Kabann, on peut en présenter la structure sous la forme suivante :

  • Le terme donné (qui est le signans de la métaphore, le noyau de l’image de l’énigme) est : 0. On notera que cette formulation est peut fréquente car le plus souvent, le terme donné désigne clairement un être humain, un animal ou un objet, et est rarement implicite. Dans le cas présent, la formulation la plus courante serait : An bagay ka abiyé san sòti ? (une chose qui s’habille sans sortir ?) ou bien An moun ka abiyé san sòti? (une personne s’habille sans sortir ?). L’ellipse est motivée par le fait que la devinette doit donner le moins d’indices possibles sur la nature de l’entité qui s’habille. Dire bagay ou moun guiderait, en effet, le répondeur en lui indiquant qu’il s’agit soit d’une chose soit d’un être humain et non pas d’une créature animale, par exemple.
     
  • La prémisse constante laquelle est vraie aussi bien pour le signans que pour le signatum (réponse) est : Abiyé. Lorsque l’on fait un lit, il a l’air aussi habillé qu’un être humain qui s’apprête à sortir.
     
  • La variable cachée est : An (un). Par définition dit Maranda (ibidem : 14) cet élément n’est jamais rendu explicite, et ainsi, en termes d’énoncé exprimé, il apparaît toujours comme zéro. Ici, nous pouvons le noter An (Un) puisqu’il ne peut s’agir que d’un être humain, d’un animal ou d’une chose.
     
  • La variable donnée est : san sòti (qui ne sort pas). Celle-ci sert à désigner le sens de la réponse. C’est sous cette condition que la métaphore est vraie. (Maranda, ibidem). En effet, un lit ne se déplace pas, ne sort pas et c’est à cette condition qu’il peut être métaphoriquement comparé à un humain.
     
  • Le signatum est kabann (lit).

Cette méthode d’analyse structurale semble convenir parfaitement aux énigmes à métaphore créoles et l’on peut en conclure que cette sous-catégorie des titim/sirandane obéit à un schéma universel. Simplement, la spécificité créole se marquera au niveau des différentes combinaisons de signans et de signata ce qui revient à mettre à jour les juxtapositions les plus fréquentes. Dans le présent corpus, les ensembles utilisés sont les suivants :

Image Réponse

Humain Plante domestique
(L’humain le plus fréquemment nommé dans la devinette créole est manman (mère) et la plante domestique mise en rapport avec elle est jiwomon/joumou/ziwomon (citrouille), tant dans les Amériques que dans l’Océan Indien.)

Humain Objet culturel
(L’humain est ici encore manman et l’objet culturel appartient aux activités domestiques telles que la couture (Dé/dé à coudre ; sizo/ciseaux; Zéjui/aiguille etc.) ou la cuisine.)

Objet culturel Objet naturel
(L’objet culturel le plus fréquemment nommé est kay/kaz/lakaz /mézon/lanmézon (maison) et l’objet naturel mis en rapport avec lui est très divers et peut être banbou (banbou), papay (papaye) ou dizef (œuf).

Animal domestique Plante domestique
(L’animal le plus fréquemment utilisé est le bèf (bœuf) et la plante domestique avec laquelle il est mis en rapport est souvent le jiwomon (citrouille).

Spécificité donc de ce classement quand on le compare à des classements de devinettes relevant d’autres cultures mais l’universalité- que nous préférons appeler Diversalité (cf. Eloge de la Créolité, 1989) - revient à bride abattue puisque comme partout ailleurs, les humains ne sont presque jamais comparés aux humains ni les animaux à d’autres animaux. Seuls les objets peuvent être comparés entre eux, encore que cela soit plutôt rare comme dans l’exemple suivant :

  • So rob mo granmanman azout azoute bout an bout ? (la robe de ma grand-mère est composée de morceaux mis bout à bout ?) Letwa bardo. (Ma.) (un toit en bardeaux)

2.1.2 LES ENIGMES A PARADOXE

E. K. Maranda définit la métaphore de l’énigme comme l’union de deux ensembles et le paradoxe comme l’intersection de deux ensembles. On peut prendre la devinette créole suivante pour expliciter ce distinguo :

  • Mi port en kouròn, mwen lé pa la renn, mwen lé pa lo rwa ? (Je porte une couronne, je ne suis ni reine ni roi ?)
    Grénad. (R.) (Grenade)

Si la métaphore est une comparaison entre deux choses différentes mais similaires en structure ou en forme (ceinture vs. mer ; salle vs. bouche; maison vs. parapluie etc.), le paradoxe est, au contraire, la comparaison de deux choses similaires seulement quant à une fonction commune. (E.K. Maranda). Dans l’exemple que nous venons de donner, il y a donc intersection entre deux ensembles :

  • l’ensemble créature qui porte une couronne.
  • l’ensemble qui n’est ni reine ni roi.

Dans le corpus des devinettes créoles présenté ici, notons pour conclure sur les titim/sirandane, que les énigmes à paradoxe sont nettement moins nombreuses que les énigmes à métaphore dans la proportion de 1 contre 20 environ.

2.2. LES JEUX DE MOTS

Contrairement au titim, le jédimo de la Caraïbe ou le zedmo de l’Océan Indien, est d’abord un jeu sur la langue, une manipulation de celle-ci, et de ce fait, s’écarte, parfois de beaucoup du langage quotidien. En fait, davantage qu’un jeu sur la langue, il s’agit, dans le contexte de la diglossie créole/français, d’un jeu sur les langues, ou plus exactement sur les quatre principaux registres de langue qui y existent : c’est pourquoi si l’on trouve beaucoup de jeux de mots en créole basilectal, il y en a un nombre conséquent en créole francisé, en français standard et, plus rarement, en français créolisé.

Cette variation lectale complique le déchiffrement des jeux de mots créoles. Ainsi le jeu de mot martiniquais suivant est-il incompréhensible lorsqu’il est proféré à débit normal, tout en demeurant partiellement énigmatique lorsqu’il est proféré à voix lente :

  • Rata pasa monta kraza divè sita ?

L’interrogé, quand le jeu de mot est proféré en débit normal, repère immédiatement le procédé qui consiste à répéter la voyelle a à intervalles réguliers mais il est incapable de découper la chaîne parlée, même s’il devine que ce même a établit des frontières entre les différents composants de cette même chaîne. A voix lente, il identifie les racines de pasa, monta et kraza mais demeure perplexe devant rata (il hésitera entre rapprocher ce mot de rat ou de rater) et surtout divè sita qui est prononcé d’une traite chez tous les conteurs qui connaissaient ce jeu de mots. (Profitons-en pour souligner que la compétence des conteurs créoles est une compétence à trous, pour reprendre une expression de Jean Bernabé (1983) qui l’applique à la connaissance qu’à le locuteur créolophone moyen du lexique du créole.

Ainsi nous est-il arrivé à maintes reprises d’étonner tel et tel conteur en lui posant un titim ou un jeu de mot que nous avait donné l’un de ses confrères habitant souvent le même quartier de campagne que lui. La réponse était invariablement : Man pa janmen tann bagay tala ! (Je n’ai jamais entendu une telle chose). Il est vrai que les conteurs martiniquais, avant que nous ne créions, en 1982, l’association Kontè Sanblé (Conteurs réunis), ne formaient pas du tout une confrérie, n’avaient absolument pas le sentiment d’appartenir à un seul et même corps de maîtres de la parole.

A l’inverse de leurs alter ego de l’Afrique traditionnelle, nous avons eu la surprise de constater que les conteurs étaient des êtres solitaires, renfermés et extrêmement méfiants envers les autres conteurs des environs, acceptant un peu mieux ceux qui venaient de plus loin.

Plus d’une fois, certains conteurs refusèrent de participer aux nuits du conte créole qu’organisait régulièrement l’association sous prétexte que tel conteur serait là et qu’il ne manquerait pas de leur voler un conte qu’ils venaient d’inventer. En réalité, lorsqu’il nous était donné d’entendre le conte en question, nous nous rendions compte qu’il n’était absolument pas nouveau ni inventé mais qu’il représentait une variation, certes fort originale, de quelque conte faisant partie du corpus traditionnel de l’oraliture créole.)

Pour en revenir à Ratamonta pasa kraza divè sita, nous croyons que posée à l’enfant par la grand-mère (ou la mère), ce genre de jeu de mot jette les bases d’un apprentissage phonétique et phonologique comme l’écrit A. L. Tessonneau (1985 : 66) qui ajoute :

Dans cette situation de joute, l’acquisition des phonétismes est favorisée parce que les séquences sont relativement courtes pour que l’enfant puisse s’initier à la manipulation des mots et des assonances propres à la langue... Ainsi un mot comme /Ratata/ permet, par exemple, de s’entraîner à prononcer un /R/ qui à aucun moment ne peut être confondu avec un /W/ dans la mesure où il est beaucoup plus facile de dire très vite /Ratata/ que /Watata/; en outre, on sait depuis Jakobson que les oppositions existant dans toutes les langues sont aussi celles qui sont acquises en premier lieu par l’enfant : pa/ta/ma/na et que les oppositions p///t/m//n/ forment les consonantismes minimum des langues vivantes...

En effet, si l’on considère le titim martiniquais suivant, on se rend compte qu’il met en œuvre une véritable pédagogie de la distinction phonétique :

Si sé pa té mini minèt, pandi, pandèt, vini vinèt, sé manjé domi dominèt ?

On retrouve, dans le vieux pays d’Anjou, des procédés du même type. Ainsi A.J. Verrier et R. Ornillon (rééd 1970 : 486) notent-ils :

Pour embarrasser les gens qui prétendent savoir le latin, on leur dit :

  • Raviroti rotantara ramipataro rabrulapatra ?
    Réponse : Un rat vit un ròti, le ròti tenta le rat, le rat mit la patte au ròti, le ròti brûla la patte au rat.

Du Rata monta pasa kraza divè sita créole au Raviroti rotantara ramipataro rabrulapatra angevin, on pousse l’écoutant (le répondeur) à réfléchir sur quelque chose qui jusque là lui semblait être parfaitement naturel et ne poser aucun problème à savoir la chaîne parlée et son découpage en unités distinctes. Et sans doute le mystérieux titim martiniquais Gani gani pwend kouti, dont la réponse est Mayi, relève-t-il du même procédé. En Anjou encore, on trouve :

  • Abiscouti grainsemonti ?
    Habit se coud-t-il, grain se moud-il ?

2.3 LES CHARADES

Apparues plus tardivement que les titim et les jeux de mots, les charades sont quasiment toutes en français, souvent créolisé, et fonctionnent sur le même modèle que leurs homologues français (mon premier est ceci..., mon deuxième est cela..., mon troisième est cela… , mon tout est...). Il semble que ce soit la pénétration de la presse écrite dans les milieux populaires après la deuxième guerre mondiale qui ait favorisé l’intégration des charades à l’oraliture créole. La scolarisation des filles y étant plus poussée que celle des garçons (très vite happés par le travail agricole ou autre), ce sont encore les femmes, au cours des veillées de vivants, qui vont proférer des charades. Ces dernières sont absolument inconnues dans les veillées mortuaires.

La charade créole, comme la devinette ou le jeu de mot, est lancinée par l’écrit, selon une métaphore glissantienne que nous expliciterons plus avant. On y mesure, en effet, le profond désir des Créoles d’accéder à cet univers qui leur fut longtemps interdit par les lois esclavagistes, puis simplement entrouvert après l’abolition et cela jusqu’à la fin des années 60 du XXè siècle. Là encore, les jeux phonétiques sont légion. Telle la charade suivante :

  • Le premier mot, c’est premier lettre alphabétique. Le deuxième mot, c’est un mot impropre. Le troisième mot, c’est un bête féroce ?
    Réponse : Calalou (K, a, loup)

3. ORALITE ET ECRITURE DANS LES TITIM ET LES ZEDMO

3.1 L’ARCHI-ECRITURE CREOLE

L’existence de devinettes créoles (et de contes) en langue française, même si c’est de manière très minoritaire, nous impose de réexaminer la dichotomie trop facilement admise qui renvoie le créole à la seule oralité et le français à l’écriture. Il y existe bel et bien une oralité francophone au sein même de la culture créole et les chanté noèl (cantiques de Noël), presqu’exclusivement en français, en sont la manifestation la plus éclatante19. De même, il y a eu très tôt des textes à vocation littéraire écrits en créole- dès 1754 avec la célèbre chanson-poème du Blanc créole de Saint-Domingue, Lisette quitté la plaine - et cela de manière continue tout au long de l’histoire des différentes aires créolophones : 40 proclamations en créole signées de la propre main de Napoléon Bonaparte alors Premier Consul entre 1801 et 1803; catéchisme en langue nègre de l’Abbé Goux (1842); diverses traduction des Fables de La Fontaine (François Marbot pour la Martinique, en 1844, Charles Baissac pour l’île Maurice en 1880, Rodolphine Young pour les Seychelles en 1860, Georges Sylvain pour Haïti en 1901); premier roman en langue créole, Atipa, d’Alfred Parépou en 1885; articles en créole du journal Le Peuple écrits par le leader socialiste guadeloupéen Hegésippe Légitimus en cette même fin du XIXè siècle; textes de l’ACRA (Académie Créole Antillaise) de la Guadeloupe dans la première moitié du XXè siècle etc.

Si, en dépit de la quantité respectable d’écrits en créole publiés en trois siècles, la langue créole n’est pas encore parvenue à la souveraineté scripturale, il faut se garder de la considérer comme une langue orale au vrai sens du terme. L’oralité du créole n’a rien à voir avec l’oralité du wolof, du tahitien ou du quechua, langues qui ont vécu des siècles durant en dehors de tout contact avec l’écriture jusqu’aux colonisations européenne et arabe. Edouard Glissant (1981 : 22) précise remarquablement cette différence en définissant les Antilles comme :

...une communauté dont la langue orale porte la marque secrète, impossible et irrepérable de l’écrit.

A notre sens, cette marque secrète n’est pas du tout irrepérable et il convient pour la dévoiler de se référer au concept d’archi-écriture de Jacques Derrida. Remettant en cause ce qu’il appelle le logocentrisme ou métaphysique de l’écriture phonétique (par exemple de l’alphabet) qui n’a été en son fond... que l’ethnocentrisme le plus original (1967 : 11), Derrida oppose d’une part une conception vulgaire de l’écriture qui veut que celle-ci ne soit qu’une simple transcription de l’oral, à l’archi-écriture ou à la trace, de l’autre. Si la première (l’écriture) est, chronologiquement postérieure à la parole, la seconde (l’archi-écriture) ne l’est pas dans le sens où elle est déjà inscrite en toute parole. La langue impliquant nécessairement espacement et ponctuation est toujours déjà à cet égard une écriture, si bien que les productions écrites révèlent, manifestent d’une certaine façon la nature même de la langue au lieu de la pervertir. C’est la recherche de cette archi-écriture qui a toujours hanté les poètes, notamment Saint-John Perse qui écrit dans Exils :

...voici que j’ai dessein d’errer parmi les plus vieilles couches du langage, parmi les plus hautes tranches phonétiques : jusqu’à des langues très lointaines, jusqu’à des langues très entières et très parcimonieuses, comme ces langues dravidiennes qui n’eurent pas de mots distincts pour hier et pour demain. Venez, et nous suivez, qui n’avons mots à dire: nous remontons ce pur délice sans graphie où court l’antique phrase humaine; nous nous mouvons parmi de claires élisions, des résidus d’anciens préfixes ayant perdu leur initiale, et devançant les beaux travaux de linguistique, nous nous frayons nos voies nouvelles jusqu’à ces locutions inouïes, où l’aspiration recule au-delà des voyelles et la modulation du souffle se propage, au gré de telles labiales mi-sonores en quête de pures finales vocaliques. (souligné par nous)

Par des voies opposées et dans des formulations très dissemblables, le grammatologue Derrida et le poète Perse, qui ici fait sans doute allusion au créole, récusent l’équation habituelle écriture: graphie. L’antique phrase humaine qui hante la poésie de Perse trouve son écho dans la trace ou l’archi-écriture de Derrida. De plus, l’écriture a toujours été pensée comme extérieure à la parole à cause d’une conception du signe (signifiant/signifié) qui repose sur la distinction, là encore profondément métaphysique, du sensible (ce qui a trait au signifiant) et de l’intelligible (ce qui a trait au signifié). Derrida (ibidem : 26) note :

L’extériorité du signifiant est l’extériorité de l’écriture en général et nous tenterons de montrer plus loin qu’il n’y a pas de signe linguistique avant l’écriture. Sans cette extériorité l’idée de signe tombe en ruine.

C’est sans doute cette conception du signe qui fait que Saussure, en dépit de sa réflexion extrêmement moderne sur les anagrammes, retombe dans une vision logocentriste de l’écriture. Comme le souligne T. Aron (1970 / 59) :

Autrement dit, Saussure conçoit bien que le texte soit transgressé par un autre texte sous-jacent, mais ce deuxième texte, une fois reconstitués les mots qui le composent, reste un langage fait de signes clairement identifiables, à double face (signifiante et signifiée), à sens univoque, un langage tenu en mains et mis en œuvre par un sujet conscient de ses voies et de ses moyens.

3. 2 LES TITIM ET JEUX DE MOTS COMME REVELATEURS DE L’ARCHI-ECRITURE CREOLE

A còté de la quête, en français, du poète Perse d’une écriture sans graphie, on peut déceler, dans le créole et singulièrement dans son oraliture, une présence réelle de la trace que nous préférerions nommer, pour notre part, la scripture. En effet, il suffit de considérer les titim-bwa-sèk pour s’en convaincre. Comme le note N. Rémion (1987 : 14) :

Les titim-bwachèch ont donc, dès leur apparition, un intérêt pédagogique car à travers elles, jeunes et adultes exercent leur mémoire, leur rapidité de compréhension mais surtout un intérêt éducatif qui porte à la fois sur la morale religieuse, sociale, sur la connaissance du milieu naturel et sur la langue.

C’est ce dernier aspect qui retiendra toute notre attention puisqu’on sait que les devinettes créoles étaient proférées dans un milieu rural totalement dépourvu d’écriture20, par des gens qui étaient souvent des créolophones uniglottes. Dans le corpus, forcément incomplet, que nous livrons dans le présent recueil, nous retiendrons, parmi d’autres, les titim et jeux de mots suivants dont certains sont en français :

  1. Rata pasa monta kraza divè sita.
  2. K asou K.
  3. Sans moi Paris sera pris.
  4. Analyser le mot nègre.
  5. Ki diférans ou ka fè ant an klòch épi an Y ?
  6. Mont ou sou kouch ou bouk ou tou.
  7. Twa é twa fon konmen ?
  8. La ou ka touvé plis zo zo ranjé ?
  9. Quand est-ce que mes chaussettes me coûteront vingt-cinq francs?
  10. Dé nonm malad kouché lopital, yo ka palé di an péyi, ki péyi ?
  11. Qu’est-ce que l’essentiel ?

On remarquera d’abord que certains énoncés sont fondés sur un jeu phonétique à l’aide des voyelles : 1, 3 et 6. La première, Rata pasa kraza monta divè sita est décryptée comme Rat pa sa monté, i krazé dis vè, sis tas (Le rat ne sait pas grimper, il a cassé dix verres et six tasses). Le troisième, en français, Sans moi Paris sera pris, travaille sur le mot Paris qui, lorsqu’on lui ôte la voyelle a, devient effectivement pris. Le cinquième, Mont ou sou kouch ou bouk ou tou, prononcée d’une traite peut sembler étrange et pas du tout créole mais le jeu sur le ou masque une phrase parfaitement grammaticale qui signifie Ta montre est sur la couche, ta boucle aussi. D’autres, comme le deuxième, K asou K, opèrent sur la syllabe Ka qu’elle singularise et découpe à l’initiale de deux mots, le jeu de mot étant interprété comme Kabouré asou kasi (Un tombereau sur un cassis).

Mais le fait le plus intéressant, c’est que si certains titim et jeux de mots sont en français et d’autres en créole, d’une part beaucoup sont en français créolisé ou en créole francisé, d’autre part la compétence des deux langues est nécessaire pour pouvoir les décrypter (une connaissance passive à tout le moins qui relève de ce que l’on pourrait appeler un ludisme diglossique). La devinette/jeu de mots qui suit (on a ici un exemple où l’énoncé relève de ces deux formes à la fois) le démontre de façon éclatante puisque la réponse à Ki diférans ou ka fè ant an klòch épi an Y (quelle différence faites-vous entre une cloche et un Y?) est Y sé an vwayèl, klòch la sé an konsòn (Y est une voyelle, la cloche c’est la qu’on sonne/c’est la consonne). Le jeu sur Konsòn/Qu’on sonne est mésolectal et prouve que depuis fort longtemps, et cela dans des couches sociales réputées peu cultivées, on avait conscience du frottement des deux langues et des possibilités expressives qu’on pouvait en tirer. La devinette 7, Twa é twa ka fè konmen, est exemplaire à cet égard car en créole, Twa équivaut à Trois en français, ce qui induit le répondeur en erreur et le pousse à répondre Sis (Six). Or, justement, la devinette joue sur l’homophonie du Twa créole et du Toi français- il faut donc entendre Toi et Toi ka fè konmen ?, énoncé mi-français mi-créole qui s’énonce faussement comme entièrement créole. Si bien que la bonne réponse n’est pas Sis mais Dé (Deux c’est-à-dire Toi + Toi). La devinette 10 relève du même jeu sur le créole et le français puisqu’à la question Dé nonm kouché lopital, yo ka palé di an péyi, ki péyi ? (Deux hommes sont couchés à l’hôpital, ils parlent d’un pays, de quel pays s’agit-il ?), la réponse est, en créole, Litali (L’Italie), mais le jeu de mots sous-jacent est du français c’est-à-dire Lit à lit. En créole, le mot li n’est employé que depuis peu- à la place de kabann ou de kouch- à cause de l’extraordinaire phénomène de décréolisation lexicale qui affecte le créole depuis une trentaine d’années et, de toutes façons, eut-il été créole qu’il n’aurait pas pu permettre le jeu de mots puisque la liaison qui donne Litali n’est possible que par la conjonction de la prononciation et de la graphie françaises (en créole, on aurait prononcé, en effet, Liali). Or, cette graphie est théoriquement inconnue, en tout cas mal connue, des locuteurs uniglottes et illettrés qui sont les proférateurs principaux des titim. Trois derniers exemples :

  • Konmen fimèl ki ka viv ansanm nan an kay ?
    (Combien de femelles vivent ensemble dans la même maison ?).
    Réponse : Twa : lapòt, laklé, séri (Trois : la porte, la clef, la serrure).

La réponse n’est compréhensible qu’en faisant référence à la langue française dans laquelle les trois mots, porte, clef et serrure, sont au genre féminin car la distinction féminin/masculin n’est pratiquement pas marquée en créole21.

  • Albè ni douz bèf. I menné yo brè. Men, anlè douz la ni yenki kat ki brè ?
    (Albert possède douze bœufs. Il les emmène s’abreuver mais sur les douze, seuls quatre boivent ?)
    Réponse : Sèptanm brè, òktòb brè, novanm brè, désanm brè.

Une fois de plus le recours à l’orthographe française est indispensable pour comprendre la réponse. Il y a un jeu, extrêmement sophistiqué, sur la ressemblance entre le créole brè (boire) et une certaine prononciation humoristique de la terminaison, bre, des quatre derniers mois de l’année en français.

  • Ekri mwen zatrap rat an kat lèt ?
    (Ecrivez-moi le nom du piège à rat en quatre lettres ?)
    Réponse : Chat (Chat).

Pour les gens qui posent cette devinette, le créole ne s’écrit pas. Seul le français a, à leurs yeux, le statut de langue écrite. Ils s’attendent donc à une réponse en français à une devinette posée... en créole.

C’est donc pourquoi si Jean Bernabé (1996 : 29) a raison de souligner que l’oralité et l’écriture appartiennent véritablement à des instances cognitives différentes, il nous semble, dans le cas du créole, qu’il faille relativiser quelque peu cette opposition à cause de la transcendance archi-scripturale qui est à l’œuvre dans cette langue (transcendance exhibée par Litali/Lit à lit par exemple) depuis la naissance de cette dernière. De même, l’hypothèse de Laënnec Hurbon (1987 : 121) selon laquelle, aux Antilles, l’oralité est à considérer comme un paradigme du système culturel tandis que l’écriture relève du paradigme de la modernité, nous semble friser le poncif indigéniste. En Guadeloupe, on trouve des exemples similaires à ceux de la Martinique que nous venons d’examiner. Ce sont les fameuses mitoloji que R. Honorien-Rostal a étudiées en détail et à propos desquelles elle écrit (1987 : 47) :

Les mitoloji sont des jeux de mots tirés de l’Histoire de la Bible ou de la mythologie gréco-romaine...mes informateurs sont formels : mitoloji ni plis grad ki divinèt, les mythologies ont plus de grades que les devinettes. Elles ont été élaborées à partir du dictionnaire