À propos de la prétendue émergence
d’une «question noire» en France.

Claude RIBBE

25 janvier 2006
 

Depuis quelques années, la mémoire de l’esclavage vient enfin fédérer les descendants de tous ceux qui l’ont subi. Les vraies causes du racisme apparaissant, le racisme aurait ainsi quelques chances de disparaître.

La mémoire de l’esclavage, une «manière de vivre l’histoire dans l’histoire». Ce n’est rien d’autre que l’affirmation de cette mémoire-là ce que Césaire, dans les années trente, appelait «négritude», un concept que d’autres, hélas, ont franchement tenté depuis de faire dériver vers le biologique.

Ce que, donc, certains Antillais ont en commun entre eux ou avec certains Africains, ce n’est nullement une couleur de peau où des imbéciles verraient le signe d’une «race», mais seulement quelque chose qu’il faut faire apparaître pour mieux le dépasser: la mémoire du crime qui a été perpétré contre les ancêtres de ces Antillais et de ces Africains.

Car les gens éduqués de tous poils devraient savoir depuis au moins trente ans que l’idée de «race» n’a absolument aucune valeur ni aucun sens du point de vue scientifique. Mais pour certains Français (et parmi eux des journalistes exaltés qui se croient maîtres du jeu qu’on leur fait jouer) cette prise de conscience de l’histoire, cette mémoire de l’esclavage qui remonte, c’est tout bonnement insupportable.

Cela remet en cause l’honorabilité de tout ce qu’ils ont sacralisé. Même Napoléon, dont on voit à présent la statue le cul par terre. Bref, pour ces gens là, parler de l’esclavage serait une «auto-flagellation» intolérable. Par ailleurs, la mémoire de l’esclavage dénude trop la vérité du racisme. S’il n’est qu’une simple idéologie de négriers et non pas une malédiction divine, voilà remis à leur place tous ceux qui s’en réclament, tout ceux qui, en assignant à une «race» les descendants des victimes du crime, croyaient pourtant eux-mêmes mieux affirmer leur appartenance à quelque «ethnie» évidemment supérieure.

On sait bien que pour ces Français de souche mais quand même très inquiets de leurs origines, ce que les Antillais et les Africains ont en commun - même s’ils sont «métissés» - c’est que ce sont tous des «Noirs». Rien que des «Noirs». Exactement le même refrain que celui des colons du XVIIIe siècle. Ce qui montre bien dans quelle filiation voudraient s’inscrire ces bons Français d’aujourd’hui.

Or, que pouvait-il arriver de mieux à tous ces gens qui ne considèrent les autres que selon le seul critère de leur couleur de peau, si ce n’est de voir ceux qu’ils méprisent accepter enfin de n’être justement que cette couleur de peau.

Pour la France raciste, la naissance d’un «Conseil représentatif des associations noires» est une telle aubaine qu’il est permis d’avoir quelques soupçons sur les réelles origines de cette initiative qui n’est décidément opportune que pour les adeptes de Virey, de Vacher de Lapouge et de Gobineau. Pour ne pas dire de Hitler. Car pourquoi ne pas admettre avec Césaire que cette France-là, celle qui, face à un Antillais et un Africain, ne voit que deux «Noirs», porte en elle «un Hitler qui s’ignore» Pourquoi ne pas admettre qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que si [elle] le vitupère, c’est par manque de logique et qu’au fond, ce qu’[elle] ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, c’est le crime contre l’homme blanc.» D’où cette interdiction obsessionnelle de comparer…

Hormis la vision raciste de certains Français, il n’y a pas de «question noire» en France et l’apparition inespérée, moins de deux ans après le sabotage du bicentenaire d’Haïti, d’un prétendu Conseil représentatif qui réunirait cinquante associations «noires» (dont on peut attendre longtemps la liste et le nombre d’adhérents) restera un modèle dans les annales de la désinformation. Cette notion d’associations «noires» ne tient pas évidemment debout.

Y aurait-il donc en France - hormis quelques cercles de déséquilibrés -des associations blanches, noires ou jaunes? Et ces associations noires, les Indiens, les Mélanésiens, les Aborigènes, auraient-ils le droit d’y être admis? Et les pas tout à fait noirs? Et les pas tout à fait blancs? Pourraient-ils y aller, eux aussi? Non, si ce conseil est représentatif, ce n’est heureusement que de trois personnes qui pensent avoir quelque intérêt à s’autoproclamer porte-parole des «Noirs».

Le premier, Pap N’Diaye, Français d’origine sénégalaise, s’est fait connaître en essayant d’accréditer dans les milieux intellectuels africains les thèses de l’historien révisionniste Pétré-Grenouilleau (celui qui veut transformer les victimes en bourreaux). On l’a vu à l’œuvre pour vilipender Félix Éboué. Il a ensuite vainement cherché à s’ériger en porte-parole des «Noirs» de France alors que personne ne lui demandait rien et que ses compétences, surtout connues d’une poignée de journalistes acquis à ses idées, ne l’y autorisaient guère.

Quant à Patrick Lozès, mis à part d’être le fils d’un ministre de l’ex-Dahomey et d’avoir, au premier tour des élections législatives de 2002, presque réussi à diviser par six le score de l’UDF dans la première circonscription de Paris, les titres qui le qualifieraient pour être le député des «Noirs» restent encore à découvrir.

Si l’excellent Georges Tin, enfin, est certes engagé dans d’honorables combats contre l’homophobie, il n’a malheureusement, lui non plus, ni compétence ni légitimité pour parler au nom des «Noirs» de France, pas même au nom de la communauté antillaise où, pourtant, sa démarche, si elle a peu de chances d’être fédératrice, gagnerait à être connue. Mais est-il «noir» ou est-il «blanc» lorsqu’il nous assène doctement dans Le Monde du 25 novembre 2005: «On ne peut réduire le problème des Noirs à une question socio-économique et nier sa dimension raciale»? Les yeux fermés, on dirait bien du Finkielkraut.

Non, le point commun entre les hommes du Cran, ce n’est pas leur couleur de peau, mais la manière dont leurs petites ambitions sont instrumentalisées par les apprentis sorciers de la pensée tiède et du pouvoir mou. Ce brelan de cranologues, d’aucuns s’en servent pour essayer d’inoculer à la France - au nom d’une fantasmatique «communauté noire» - un venin ouvertement raciste. Qu’on ne s’étonne donc pas que le Cran soutienne les thèses d’Olivier Pétré-Grenouilleau dont tout le travail s’effondre d’une pièce si l’on en retire le postulat essentiel: la notion de «race». Car Pétré-Grenouilleau, Pap N’Diaye, Patrick Lozès et Georges Tin courent sous la même casaque et dans la même écurie.

Leur combat consiste à faire des Français originaire des Antilles ou d’Afrique des cibles faciles, à renforcer l’intolérance, le fanatisme, l’obscurantisme et les discriminations dans un pays où un habitant sur trois se déclare déjà raciste, ce qui devrait suffire pour qu’on n’ait pas besoin d’en rajouter.

Claude RIBBE
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