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Ces îles qui marchent

René Philoctète

 

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Ces îles qui marchent, René Philoctète • 2025 • Atlantiques Dechaines
ISBN 978-2-492182-39-6 • 88 pages • 12 €.

Ces îles qui marchent

Membre fondateur du groupe Haïti littéraire, René Philoctète (1932-1995) fut, avec Jean-Claude Fignolé et Frankétienne, le cofondateur du Spiralisme. Auteur d’une vaste œuvre poétique, de romans, de nouvelles et de plusieurs pièces de théâtre, il est unanimement considéré comme l’un des écrivains majeurs de la littérature haïtienne du xxe siècle. La présente édition de Ces îles qui marchent est publiée, en Haïti et dans le reste du monde, à l’occasion des 30 ans de sa mort.

Préface

Lyonel Trouillot(Port-au-Prince, juin 2025)

J’ai longtemps hésité avant d’accepter d’écrire cette préface. Voilà un livre qui se tient tout seul et qui n’en aura jamais fini de déborder ce qu’on peut en dire. Nous touchons à ce domaine de l’inépuisable auquel nous convient, nous convoquent les grandes œuvres. Ces îles qui marchent, que de conversations avec Claude C. Pierre, Michel Soukar, Évelyne Trouillot, Pierre- Richard Narcisse, les amis de l’Atelier Jeudi Soir, des quasi-inconnus autour d’un verre ou à l’occasion de rencontres formelles sur la littérature.

Que de conversations, de citations, de références, au moment même où j’écris, ci ou là, comme si on n’est jamais assez de tous pour le lire et le relire, en parler, l’aimer.

Lit et cours de l’intarissable fleuve de notre humanité, un livre qui autant que Gouverneurs de la Rosée et Compère Général Soleil a la force d’un Démembré, sacre et consacre, augure et inaugure, offre source et ressourcement, atteste de l’humanité d’Haïti, de la Caraïbe, du monde.

Car il ne s’agit pas simplement d’un poème du retour, mais pleinement d’un grand chant, comme le tentaient déjà dans la poésie haïtienne La Source de Jean Brierre, Pour célébrer la terre de Roger Dorsinville et Mon pays que voici d’Anthony Phelps.

Ce que Ces îles qui marchent ajoute déjà, c’est cette dialectique de la relation entre le je biographique et un projet d’appartenance à un lieu, une histoire, une mythologie. Le «je» de Philoctète est un ensemble de voix exprimant des réalités multiples. Il se constitue d’expériences, de sensations, de référents appartenant à une longue liste de «moi» que rien, après ce livre, ne réduira jamais plus au silence: le vaincu, l’esclavagisé, l’amoureux, le samba et l’houngenikon, le citoyen ordinaire, le héros, Philoctète lui-même, l’enfant, le nègre (le mot revient souvent), le rebelle, le natif en communion avec son environnement, l’homme… Le poème construit un sujet double.

Le premier, René Philoctète, «poète et citoyen», fils de la Grande Anse, nageur téméraire, mangeur de calbassiques, homme de corpulence chétive et de tempérament généreux et combatif, amoureux dans son enfance de la Maîtresse de l’eau, parti d’Haïti pour faire ailleurs une vie qui ne dure que quelques mois, revenant, résolu, d’un Montréal trop froid, faire carrière dans l’enseignement secondaire et poursuivre son travail d’écrivain (poésie, fiction, théâtre), lecteur éclectique et amateur de théorie littéraire rêvant d’abondance et de justice pour son peuple et le monde.

Le second, toute personne, toute voix pouvant se constituer non point dans le parcours individuel de «l’auteur», mais dans la projection de son propre parcours, s’il se donne les mêmes repères et ancrages, les mêmes élans et aspirations. Ce que Philoctète nous offre, c’est un chant dans lequel inscrire toutes nos biographies: une place bien à soi dans un collectif du ressenti, de la souffrance à l’aspiration. En cela, on peut dire de son œuvre ce que certains ont dit de l’œuvre de Darwich en l’appelant: «le chant de la Palestine». Ici, le chant d’Haïti, bien nommé par Jean-Claude Fignolé: une poésie de l’authentique et du solidaire. Darwich encore: «Aucun peuple n’est plus petit que son poème». Voici donc la mise en bouche d’un nous dans un je ou d’un je dans un nous, un dit que nous pourrions cosigner, son auteur l’ayant rédigé en notre nom par une sorte de délégation.

Ces îles qui marchent nous ancre et nous projette. Tel autre grand poète parlait d’une « mémoire qui va de l’avant ». Ici, on peut bien parler d’un «ancrage qui nous déplace». Ce n’est pas en étant de nulle part que l’on est de partout, nous enseigne le poème.

La dialectique évoquée plus haut se matérialise dans la distribution des quatre chants qui constituent le poème.

Le premier est proprement le retour de l’individu. Retour à la terre, à l’histoire conçue comme épopée, et au quotidien de la vraie vie. Étrange couronnement pour «celui qui s’en alla un jour et puis est revenu» que de se faire «élire féal»: partisan, serviteur. Féal, ce n’est pas un titre mais une charge acceptée joyeusement.

Le second est la mémoire du voyage, c’est le plus autobiographique des quatre chants. Le froid. Les «jeux d’enfants chagrins». Le «soleil patibulaire»... Je ne peux échapper à l’humour de l’anecdote contée par Philoctète lui-même de son travail comme démarcheur de l’Encyclopédie Universalis à Montréal. On n’était pas encore à l’heure de l’informatique. Il fallait porter les gros ouvrages et frapper aux portes… Philoctète n’avait de costaud que les lunettes qui lui couvraient presque tout le visage…

Le troisième chant rejoint une tradition de la poésie et de la pensée haïtiennes (Roumer, Alexis…) qui précède les propositions de la Créolité: la Caraïbe comme ensemble pluriel et porteur de promesse pour l’humanité tout entière. Marche collective, chaque île, («J’ai toujours eu la certitude qu’une île se déplace absolument») chaque rocher, tenant sa place dans le mouvement général.

Le quatrième chant est la promesse d’avènement. Posés mon parcours d’individu, l’avancée de l’archipel, je peux saluer ma terre non plus du lieu de mon retour mais en son devenir. Elle, symbole et métaphore de toutes les terres. «Viendra le temps de la rosée chantante… des fleurs heureuses… des pays libres… des paniers pleins…»

Les retours peuvent être anodins, comme les voyages, de banals faits de vie dont on ne peut extraire un sens, une symbolique. Revenir en Haïti à un moment où le bon docteur Duvalier assassine, exile ou force à l’exil, n’a rien d’anonyme. Le pari est contraire à la norme. Fin des années soixante, début des années soixante-dix, pour les intellectuels et cadres des classes moyennes, l’heure est au sauve-qui-peut. C’est l’époque du «non desann». Dans toutes les familles, on attend que le nom d’un ou de plusieurs postulants arrive enfin sur la liste des autorisés à voyager. Qu’est-ce donc que ce fou (il n’est sans doute pas le seul mais deviendra vite le plus connu) qui revient, quand ils sont si nombreux à vouloir partir!

Il y a aussi ce rapport à la divinité faussement louée, car elle ne vaut que si elle est au service de l’homme. Il n’y a pas de culte des dieux dans Ces îles qui marchent, rien qu’un culte de l’homme. Philoctète ne prie pas les dieux (du vodou), il les convoque à la grande fête humaine. «Salut à toi houngan-soleil», mais tout de suite la demande du pardon que je salue ma terre avant toi. D’ailleurs, «sois un allié de ma terre bonne». Il s’agit moins de mysticisme que d’humanisation efficace des légendes, des mythes: «Je coucherai le soleil à tes pieds Le dieu sera docile en ta demeure C’est lui qui te servira ton café…»

Ces îles qui marchent, c’est une merveilleuse monstruosité qui tient de l’élégiaque et de l’épique, ne recule devant aucun procédé (rime cachée, alexandrin classique, agrammaticalité, poème en prose, rythme saccadé de vers de deux ou trois syllabes sonores), positionne la (les) voix dans l’alternance louanges-harangue-confidence… Tout ce qui est dans l’éternelle «saison des hommes» s’y trouve. La dénonciation des crimes historiques, la révolte et le devenir plus juste perpétuellement en construction.

Pour l’humain et le poétique, c’est un cantique à la révolte, à l’amour et à ce vœu d’abondance pour tous qui fait la générosité Philoctète.

Pour Haïti, c’est la confiance renouvelée en cette viabilité que des systèmes, des pouvoirs locaux et mondiaux continuent de lui refuser. Peuple vit et vivra:

«Ô mon pays! Je te retrouve dans l’éblouissement d’une résurrection et c’est d’un cœur d’enfant que je m’approche de tes tables et que je dis: Versez à boire».

C’est le plus beau cadeau que la littérature a fait à Haïti.

Lyonel Trouillot
Port-au-Prince, juin 2025

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