Ayiti

«L’Interview Refondatrice»
du Ralliement national modernisateur

Haïti-Tribune de Paris
No. 4, édition du 19 août au 1er septembre 2004
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Leslie F. Manigat prend occasion d’une interview à Haïti-Tribune de Paris, pour parler, après la Convention Nationale de son parti le RDNP, et parler en abondance, des arêtes majeures de sa pensée et de celle de son parti sur les problèmes de fond de la politique haïtienne actuelle et des thèmes d’actualité qui agitent l’opinion publique. C’est une interview refondatrice du ralliement modernisateur dans la conjoncture présente.
 

Le leader du RDNP le Professeur Leslie François Manigat a annoncé officiellement  sa candidature à la  présidence de la République d'Haïti en 2005. Il demeure convaincu de la victoire de  son parti en concertation saine, souhaitable et souhaitée avec d'autres partenaires éventuels lors des joutes électorales. En marge de la Convention de ce parti les 6 et 7 août dernier, Haïti Tribune a rencontré pour vous le nouveau candidat, Leslie F. Manigat qui nous a accordé un entretien. (Version nouvelle, fidèle à l'original mais sensiblement augmentée par l'auteur par suite d'espace majeur disponible par rapport à un article ordinaire, sans soustraction aucune cependant)

HAÏTI-TRIBUNE: M. Leslie François Manigat bonjour, le Rassemblement des Démocrates Nationaux progressistes d'Haïti, le RDNP a organisé les 6 et 7 août 2004 sa 7ème Convention nationale qui coïncide avec son 25 anniversaire d'existence, comment se porte  le RDNP aujourd'hui ?

L. MANIGAT: Merveilleusement bien, croyez-moi.. Une preuve de cette vitalité vient d'être administrée par le coup d'éclat sans précédent du succès incontestable de la 7ème convention du parti, la convention du 25ème anniversaire. Je parais optimiste en le disant, mais c'est un optimisme fondé: c'est un constat unanime. Certes, on est conscient qu'il y a encore beaucoup de travail à faire, mais dans ce cas concret de la tenue de la convention en tant que telle, je crois qu'on a fait un sans faute impressionnant. Les faits sont déjà là, et pour tout le reste, nous aurons le temps de faire le travail qui reste encore à faire avant les élections. On est d'ailleurs en train de le faire sans désemparer.

Le succès spectaculaire de notre convention nationale, unanimement reconnu, est un grand saut en avant à cet égard. On ne peut plus nous opposer des sondages-bidons ou manipulés aux fins de nous cantonner trompeusement aux 10% de l'électorat! Il nous faut, certes, des moyens et ressources pour réaliser tous nos objectifs, mais nous savons où nous sommes déjà, où nous voulons aller avec le pays, et nous y allons d'un pas délibéré. 

Le  point où nous en sommes aujourd'hui, porte les espérances les plus certaines en ce qui concerne la qualité du combat et le résultat, c'est-à-dire la nécessite et la possibilité pour nous et la quasi-certitude qui en découle, de gagner à coup sûr, la Providence aidant bien entendu, à couronner nos efforts. Le RDNP a pu se donner une nouvelle peau, parce qu'après tous les malheurs qui ont été les nôtres depuis la perte du pouvoir, les persécutions, les tentatives d'exclusion jusqu'à hier encore, le RDNP s'est renouvelé, se renouvelle et se renouvellera avec l'afflux de la jeunesse qui vient à nous en affluence enthousiaste, et non pas seulement à Port-au-Prince.

La couverture est nationale et intergénérationnelle. Les compatriotes viennent à nous parce qu' ils sont lucidement désabusés au spectacle quotidien de l' incompétence et de la corruption étalé sous nos yeux depuis les deux expériences désastreuses auxquelles trop de politiciens traditionnels et hauts officiels de ces régimes ont notoirement collaboré au niveau de responsabilité politique coupable. C'est à raison qu' ils sont perçus, pour la plupart, comme déconsidérés et auront à récupérer après un recyclage moral ou renouveler leurs cadres politique.

On sait que notre jeunesse RDNP est active et extrêmement  sérieuse dans la position de ses problèmes, même si elle se pose des questions sur leur solution correcte. Les 142 communes de la République, toutes, sans exception aucune, étaient représentées par des membres (un minimum de trois par commune) qu'on a pu choisir sur place, par les intéressés eux-mêmes, membres du parti, après sélection concertée avec les responsables locaux. En plus, il y a eu un éventail de représentants urbains (74) choisis dans les dix départements de la République, sans oublier la quarantaine de membres des branches extérieures venus de Paris, de Miami, de Boston, de New York, de Washington, de Chicago, de Montréal, de Guadeloupe, de la Martinique et de la Guyane Française.

Il y a un travail  qui a été fait , un premier quadrillage du pays a été réalisé. J'avais dit aux Saint Thomas de venir voir pour croire. Insuffisant malgré tout? c'est entendu!  Par contre, cela a permis d'attester qu'il y a une présence importante du RDNP à travers tout le territoire  de la République. D'autres diraient: «Ipokrit yo sezi». Je n'aime pas le mot a cause de «ipokrit», terme péjoratif pour les autres, mais ce fut un étonnement pour plus d'un. Le RDNP est un grand parti. C'est un parti fort qui s'organise de plus en plus et de mieux en mieux. Pourquoi? Parce que nous sommes animés d'un idéal. Le RDNP n'est pas un parti ordinaire qui s'est forgé à l'avenant d'un moment opportuniste, comme cela, parce qu'il y a un pouvoir à prendre, pour aller à ce pouvoir tête baissée et appétits ouverts, et s'en partager les dépouilles, comme on se met à table ensemble pour être ensemble de grands mangeurs au pouvoir. Non! 

Le RDNP est une «religion». Il incarne une foi  dans la capacité de «changer la vie» de ce peuple souffrant. Et quand on voit un RPNPiste véritable, on le reconnaît à son langage, on l'identifie à son idéal et à son faire solidaires. Il y a un style RDNP, une image RDNP, un comportement RDNP. C'est pourquoi nous disons et représentons cette «qualité» qu'a le RDNP  depuis longtemps, tout le monde le sait, d'être une famille à la recherche de l'excellence, la famille RDNP. Par exemple, si on veut citer  un parti sérieux sur l'échiquier politique haïtien, on pense d'abord tout naturellement au RDNP. Car c'est l'évidence même!!  Un parti démocratique et progressiste à citer parmi d'autres? C'est le RDNP incontournable au premier rang. Quand on veut citer un parti conséquent dans sa ligne stratégique et dans sa trajectoire,  on dit d'abord le RDNP.

Nous ne  sommes pas dans les magouilles et les palinodies comme trop d'autres qui s'y sont discrédités. L'on nous trouve toujours sur une ligne qui est une ligne de principe, une ligne de conformité avec le bien de ce pays, en conformité avec la raison, la morale, le droit et l'opportunité politique saine. C'est la définition de la «qualité RDNP», avec cette formation politique que nous donnons à tous nos membres, cette formation patriotique aussi qui s'affine de plus en plus. Mais j'ajoute ceci qui est important: Ce n'est pas seulement avec la qualité qu'on gagne une bataille politique, surtout une bataille électorale. Il faut aussi la quantité. Le RDNP, qui en est conscient,  est en train de le réaliser. Que la qualité entraîne la quantité dans le même ensemble polyclassiste.

C'est le gros du travail: mettre les masses en branle pour, avec nos élites économiques, sociales, intellectuelles, culturelles, religieuses, morales et spirituelles, «changer la vie de ce peuple souffrant», et faire du pays tout entier, sans exclusives ni dupes une UNITE en marche Ce travail reste encore à faire. Attention! Nous sommes honnêtes. Ceux qui succombent à la tentation de dire que c'est déjà gagné, je leur dis attention! La bataille va être dure.

C' est un pays en mutation par suite de ce que j'ai appelé ailleurs la «massification» sociale en cours, et il hésite entre le traditionalisme dans lequel il est encore englué et le modernisme dans lequel il a fait des incursions. Il garde le visage des deux comme Janus, et là ou on le croit moderne, il montre son visage traditionnel, et là où on croit qu' il n' a pas changé, il montre son nouveau visage.

Bref, il est en CRISE c'est à dire que le vieux dépérit en lui tout en survivant et en encombrant toues les avenues et issues, pendant que le neuf frappe à la porte sans pouvoir entrer décidément sauf dans des «enclaves». Tel ai-je défini «la crise haïtienne contemporaine». Aussi, travaillons-nous pour gagner, mais la porte risque d'être étroite pris comme nous sommes, entre le traditionalisme et la modernité. Ne soyons pas triomphalistes.

Ne sous-estimons pas les obstacles et les adversaires. Ne sous-estimons pas cette petite minorité de tous acabits, du haut en bas de l'échelle sociale du pays qui, pour des raisons patricides déterminées, fait déclarer qu'il faut barrer la route à Manigat comme à Firmin au siècle dernier. On a même, depuis longtemps dans notre histoire, appelé cela «le complot contre la qualité». On est déterminé cette fois-ci à déjouer ce complot d'une minorité cynique préférant la sauvegarde égoïste de ses intérêts au bien commun de la collectivité nationale.

Soit qu'elle ne veut pas, cette minorité dont il s'agit, que la compétence l'emporte dans ce pays pour mieux s'en tirer avec la médiocrité plus facile, soit qu'elle s'effraie de voir arriver l'heure de l'honnêteté scrupuleuse, parce qu'elle croit que c'est dans la corruption qu'elle  pourra faire son grand ou petit «business» de toujours, je veux dire le business sale. Ceux-là, bien sûr, sont contre nous avec leur clique de politiciens et d'affairistes avides. Men yo p ap sis!

Nous croyons dans un business propre possible avec un profit mérité, un profit légitime, et c'est tout le reste du pays qui est disponible pour le règne, désormais, de la compétence, de l'intégrité, de l'expérience, du sens du bien commun, et de l'ouverture patriotique sur le monde, c'est-à-dire, au total, tout le monde est disponible pour le pouvoir-service préconisé par le RDNP. Je ne dis  pas que  c'est acquis, mais c'est disponible au RDNP parce que tout le monde reconnaît que ce parti représente l'espoir pour  l'ensemble de la collectivité, particulièrement  pour l'humanité souffrante haïtienne.

Car il y a des  gens dans ce pays qui se sont déjà assuré des moyens de vivre par leur travail, l'héritage et leur ingéniosité d'entrepreneurs et d'efforts soutenus dans le secteur privé et pour nous, la paysannerie productrice est aussi le secteur privé.. Notre réaction est bravo! Encourager leur épanouisement est un «must» (obligation) à nos yeux. Il leur faudra la sécurité en plus. Nous la leur garantirons.

Mais et tous ceux qui ne les ont pas encore, ces moyens d'existence, et qui sont à la recherche éperdue de «jobs» à fournir par les investissements privés et publics, et de possibilités de revenus honnêtement gagnés grâce à l'effort associatif, au crédit à la production, grand crédit ou micro-crédit?C'est là qu'il faut donc orienter la priorité.

Ceux qui ont déjà accumulé, ou font carrière, ils  peuvent vivre et on leur ouvrira les perspectives honnêtes pour mieux vivre encore, tout en faisant vivre d'autres. C'est le rôle de l'ínitiative privée dans l'économie de marché. Mais la justice sociale comme déterminant fait la valeur de «l'économie sociale de marché» qui est notre option. A un niveau plus bas, ceux qui ne peuvent pas manger, qui ne peuvent pas envoyer leurs enfants à l'école, qui n'ont pas les vêtements à se mettre, un logement pour s'abriter, ni les soins primaires nécessaires, ce sont ceux-là qui nous intéressent  au prime abord.

Nous sommes sincères sur la question et il n' y a pas de modérantisme opportuniste, tactique ni hypocrite à attendre de nous. C'est ce qu'on appelle la sensibilité sociale du RDNP, soucieux au prime abord, d' assurer le plus grand bien au plus grand nombre, selon un mot cher à Léon XIII et à tant d'autres avec lui.. Nous disons au prime abord, parce que, dans nos visées, c'est tout le monde bien sûr qui doit aller mieux. Mais ceux qui n'ont rien, c'est vers eux que doit se porter l'effort  national prioritaire, car il y a trop d'inégalités sociales dans ce pays et qui ouvrent la porte à toutes les démagogies politiciennes, notamment populistes, impuissantes à les résorber. C'est le cœur du problème haïtien, la cause du malheur haïtien.

H.T:  Êtes-vous satisfait du déroulement de cette convention?

L. MANIGAT:  Absolument! Comment ne pas l'être? Tout le monde le dit partout, demandez même à des adversaires honnêtes.  Ils ne s'attendaient pas à cette ampleur de la présence, de la participation et de l'action du RDNP sur le terrain. Ils n'y croyaient pas. Ce fut pour eux un choc, une révélation.. Pour eux, le RDNP était un parti d'intellectuels vénérables, d'un certain âge, donnant dans le contemplatif consultatif de bon conseil!. Pourtant  ils constatent que c'est le parti dynamique de la majorité vivante. 700 délégués dont 520 jeunes ont pris part à cette Convention. 

C'est la vitalité, c'est la garantie de la pérennité, c'est l'espoir. Le RDNP est un grand parti qui s'organise de mieux en mieux.  Je ne dis pas qu'il s'est déjà organisé parfaitement, mais qu'il s'organise de mieux en mieux et qui est rassembleur. Un premier quadrillage du pays, une implantation, et surtout une foi conquérante. Les gens du RDNP croient dans le RDNP, ils croient dans le programme, dans le leadership du parti, ils croient dans le pays. Notre mot contre l'exclusion est connu: avec nous, il n'y aura pas de perdant. Les partisans d'hier et victimes depuis du régime déchu sont pour nous d'autant plus proches qu'ils se sont écartés des crimes et dilapidations et atrocités faits par quelques malfaiteurs en en leur nom. La partie saine, avec des revendications sociales légitimes, comprend les «good guys» à récupérer pour le bien du pays national, avec le repentir d' avoir péché ou erré, et le ferme propos de ne pas recommencer.

H.T: Combien de membres compte-t-il votre parti ?

L. MANIGAT: Je ne le sais pas exactement moi-même. Je demanderai de faire pour nous  une évaluation à partir des chiffres que nous avons et des cartes de membres. J'ai entendu des gens dire effrontément que leurs partis  contiennent déjà entre 300 et 500 mille membres voire des millions malgré la pyramide des âges, je souhaite  pour eux que c'est vrai . Mais je peux vous assurer  que depuis ce qui se fait de renouveau depuis quelque temps déjà dans ce pays avec le RDNP en hausse spectaculaire, nous avons certainement dépassé de loin les 100 mille cartes vertes en mains. Mais maintenant  en ce qui concerne les 300 et 500 mille, nous allons relever le défi avec les statistique reconstituées du parti, c'est l'occasion pour nous d'y tendre. Le bureau central va faire le recensement après la convention.

N'oubliez pas que notre siège central a été pillé et saqué de fond en comble, à deux reprises, en l'espace de deux ans, et nos archives détruites ou dispersées, le mobilier volé! On a même arraché les prises de courant aux murs, ces vandales d'un autre âge. Ce que je peux vous dire, c'est qu'un parti ne se constitue  pas seulement avec des membres inscrits détenteurs de cartes (le noyau dur), un parti c'est aussi les membres adhérents qui ne sont pas encore inscrits. Ce sont des sympathisants, des compagnons de route, des électeurs potentiels: ceux qui sont disponibles parce qu'ils trouvent le RDNP  conforme et sympathique.

Avec le travail qui se fait maintenant,  nous allons être, nous sommes en train d'être le parti de la quantité, après avoir été longtemps perçus comme le parti de la qualité, un parti de masses après avoir été perçus comme un parti de cadres. Nous avions énoncé cette problématique à la Duverger dès les premiers numéros de «L'Alternative démocratique, nationale et progressiste» en 1980, à partir de Caracas: la qualité est en position d'entraîner et de devenir la quantité.

C'est la réalité vécue concrètement aujourd'hui, comme purent elles-mêmes en témoigner par leur présence d'éminentes personnalités étrangères invitées, américaines comme l'ancien Président de la Commission des Relations internationales de la Chambre des Représentants des USA, (Congress, Capitol Hill) l'honorable Benjamin Gilman et son épouse Georgia, françaises comme le président du Comité d'Action sociale de la Fédération protestante de France, Paris, Jacques Perrier, et latino-américaines comme le représentant de l'Organisation de la Démocratie Chrétienne en Amérique (ODCA) José Soto, et caribéennes comme le sénateur Mike Eman, de la Fédération des Antilles Néerlandaises, président de l'AVP de Aruba, notamment.

Le premier ministre Gérard Latortue lui-même nous a fait la surprise tardive mais à point nommé, de répondre à notre invitation et d'écouter de bonne grâce et avec le sourire, voire parfois des applaudissements à des moments choisis, même les passages où nous censurions fermement, avec notre franchise critique directe habituelle, mais avec une courtoise élégance, des aspects négatifs de son comportement politique et de son administration, y compris sa collaboration dans la tentative insensée de nous exclure dans le jeu politique heureusement pluraliste, en le pressant de corriger, oui de corriger, de corriger véritablement ce qui a été mal fait, en un mot de rectifier le tir, tout en ponctuant haut et clair que nous sommes pour que la transition réussisse, et que le fameux milliard 300 millions annoncé et obtenu par lui de la communauté internationale donneuse d'aide mais aussi donneuse d'ordre, outre le problème de la capacité d'absorption à résoudre quantitativement et qualitativement en 18 mois, soit dépensé pour les besoins réels du peuple et le développement durable du pays et non volatilisé en je ne sais quels projets sans «accountability» hypothéquant et grevant l'avenir national. ¨

Pour cela, il faut que le la vienne principalement d'une impulsion du dedans, d'une impulsion haïtienne et que les techniciens soient des «capacités d'administrer efficacement» sans confondre avec le pouvoir qui est «la capacité de gouverner». Ou alors, ce sont les techniciens qui sont chargés par exemple d'entériner brusquement les changements à 180 degrés au sujet de décisions déjà annoncées et parfois en voie d'exécution, d'amortir les chocs interministériels en perdant les plumes de l'incohérence, de tolérer l'impunité sélective, d'organiser des parodies de justice, d'avaliser les trafics d'influence et les nominations abusivement partiales en vue du favoritisme électoral, ou de tourner casaque pour masquer les gaffes d'un pouvoir qui ne fait pas de politique (?) à l'en croire!

Il n'y a pas de gouvernement sans politique et sans hommes politiques, nous disons nous autres depuis longtemps qu'il faut savoir choisir ceux avec lesquels on doit gouverner et surtout qu'il faut «faire la politique autrement chez nous», mais non continuer avec le même esprit, les mêmes méthodes et jusqu' aux mêmes hommes d'hier tout en se disanr nouveau régime, écarter la politique et les hommes politiques au profit de l'on ne sait quels techniciens méritoires certes, mais auxquels on voudrait imposer la camisole de force de technocrates improvisés.

La politique est un «boulot» de cohérence des intérêts et aspirations, de dessein d'une intelligence globalisante, de vision d'ensemble intégré, pour la solution des problèmes de tout le monde, à ne pas confondre avec la formulation et l'exécution de programmes et projets techniques des appareils d'Etat individuels. Ce serait une erreur de conception de ce qu'est gouverner un pays ou s'en assurer le monopole individuel à titre personnel par une concentration sur une seule tête dans la réalité, même bien intentionnée, qui s'acharnerait à se dire apolitique. En matière de gouverner les hommes, la règle est le primat du politique, en matière d'administrer les hommes et gérer les affaires publiques, la règle est d' utiliser les capacités.

Le rappeler ne signifie pas qu'on l'ignore en haut lieu. Mais il faut aussi dans ce domaine vouloir et pouvoir corriger les erreurs et rectifier le tir, et ne pas négliger des secteurs sensibles ou stratégiques sollicitant l'urgence attentionnée de catégories de citoyens comme les étudiants universitaires, les soldats démobilisés, les coopératives en banqueroute, les dilapidations de bien public reconnues mais échappant à la toute mise sous séquestre comme mesure conservatoire, les plaintes et griefs des organisation des droits humains, les exemptés de sanction dans le milieu des coupables de malversation et des trafiquants de drogue etc. Car il faut ensemble assurer le succès de la transition qui a déjà marqué des points positifs vers le changement.

Et ce ne sont pas seulement des améliorations en matière d'électricité ou dans le ramassage des ordures, ou la bamboche Brésil-football-équipe nationale de la Seleçao au Stade Sylvio Cator-Lula en personne, au moment douloureux pour un cœur de patriote où le même Brésil joyeusement adulé par notre peuple, assure la direction de la présence militaire étrangère dans le pays, en attendant la «manne» (?) absolvante du milliard et demi de l'étranger. Mais c'est bien simple, convenons honnêtement que notre 7ème Convention nationale, la Convention du vingt-cinquième anniversaire du RDNP, n'aurait pas pu avoir lieu sous le régime précédent!

H.T: Quel a été le thème de cette Convention ? Donnez-nous une idée du programme, de ce qui a été fait au cours de ces deux  jours.

L. MANIGAT:   Pour nous, outre la réaffirmation de la foi dans  le parti, je ne veux même pas utiliser le mot de «démonstration de force» pourtant manifeste, c'est une affirmation de l'importance du RDNP sur la scène politique haïtienne. 

Ce qui est important pour nous comme travail, nous avons voulu  mettre l'accent sur deux choses: d'abord  la nécessité d'actualiser et de moderniser la Constitution et les statuts du parti, ensuite et surtout actualiser et moderniser le programme même du RDNP intitulé «changer la vie». Car le RDNP a un programme de gouvernement imprimé et publié depuis 1987. 

Maintenant nous allons l'actualiser, le moderniser parce que de 1987 à nos jours beaucoup de choses se sont passées.  Il y a des points qui étaient omis jusque-là , il y a de nouvelles idées qui sont venues, de nouveaux problèmes qui ont apparu, par exemple, pour ne citer qu'un seul, le problème des militaires démobilisés. En 1987 il y avait encore une armée en activité de service. Nous avions soumis publiquement notre programme d'alors pour la réformer, l'assainir, la professionnaliser, la moderniser et non l'abolir, mais l'insérer dans notre démocratie sans cesse renaissante après chaque avortement. Mais depuis lors, cette armée a été mise en veilleuse institutionnellement, sans budget de fonctionnement, mais pas abolie constitutionnellement.

Le problème est donc posé, quelle est donc la solution? Nous avons une position définie, une solution reconnaissant la nécessité de forces d'ordre et de bien commun pour la sécurité des citoyens et la défense nationale, par laquelle on nous identifie, que nous sommes en train d'actualiser maintenant, et qui sera publiée dans la nouvelle version de «changer la vie» que nous allons faire paraître juste après la Convention.

Ainsi nous allons mettre notre programme de gouvernement à jour sur la base d'une série de travaux techniques que nous avons sollicités ou reçus de citoyens, de groupes, d'institutions, travaux techniques dont certains ont été évoqués au programme de la Convention etc. et sur les acquis des débats de la convention elle-même dans ses ateliers de travail où la base s'est exprimée démocratiquement pendant deux jours, dans la spontanéité mais dans le sérieux et la discipline qui ont caractérisé l'organisation des dits travaux.

Donc nous allons vraiment, au sortir de la Convention, nous mettre au travail à partir de maintenant pour la refonte du programme et  publier le plus vite possible  le nouveau programme actualisé, modernisé du parti. Ce sera un de nos instruments privilégiés dans la compétition électorale à venir.

H.T:  On vous présente souvent comme quelqu'un qui est éloigné de la population et votre discours n'atteint pas la majorité.  Quel est votre commentaire ?

L. MANIGAT:  Les «politiciens», qui ont des raisons de ne pas nous aimer parce que nous sommes un reproche vivant pour eux, ont essayé de nous enfermer à l'intérieur d'un corset. Ils n'ont pas réussi , mais ils continuent de répandre leurs propos mensongers. Ils n'ont pas réussi  parce que le RDNP - tenez-vous bien - est probablement le parti le plus connu dans le pays.

Surprise? Je vais vous dire. D'abord parce qu'on a 25 ans. C'est 25 ans de travail payant. Nous avons organisé sept Conventions y compris celle-ci. Chaque fois on réunit des gens de tout le pays. Cette fois-ci avec une ampleur sans pareille. La deuxième raison c'est la qualité même du message du RDNP. Les gens croient que c'est parce qu'ils parlent beaucoup chaque jour  à la radio et à la télévision qu'ils sont avantageusement connus pour autant. Loin s'en faut.

D'ailleurs, combien de gens écoutent la radio? Une large minorité certes, l'électricité courante et la batterie aidant, quand on les a: c'est pourtant le plus grand nombre de tous ceux qui suivent l'actualité sans être nécessairement persuadés ni convaincus. Et après la radio, la télévision, au maximum 10 a 15 pour cent? C'est généreux. Il y a la presse écrite: quelques dizaines de milliers de lecteurs réguliers assidus.

Je l'ai toujours dit: le plus important media en Haïti est le télédyol («le téléphone arabe»). On ne comprend pas cela. C' est pourtant à travers le télédyol qu'on connaît le RDNP. On est présent dans la mémoire collective et dans la psychologie sociale. C'est le petit peuple de l'intérieur, le modeste lutteur du pain quotidien qui, avec les notables, s'est pressé au Palais de l'Art pour faire la convention nationale des 6 et 7 août dernier.. Les taps-taps ont véhiculé les passagers, mais aussi leurs commentaires. On a fait l'actualité, et une actualité de bon aloi.

La troisième raison, nous avons été au pouvoir. On a passé 4 mois et demi au pouvoir. La conséquence est double. Premièrement, on nous a vus à l'œuvre, la plupart des gens, l'écrasante majorité de ce pays dit c'est dommage que Manigat n'était  pas resté au pouvoir  paske peyi a pa t ap konsa l ye jodiya (le pays ne serait pas dans cet état actuel). On reconnaît que nous avons un bilan positif en quatre mois et demi, et que nous avons ouvert les nouvelles orientations et directions avec le meilleur cabinet ministériel donné à la gestion des affaires nationales: bilan et perspectives.

Je vais vous dire quelque chose de plus simple: vous savez ce que c'est que la présidence de la République, à la tête du Pouvoir Exécutif, quand elle accomplit ses attributions constitutionnelles, c'est l'institution qui est en contact avec le pays constamment. J'étais président pendant quatre mois et demi seulement, mais on me connaissait partout, par les échos et résonances de la notoriété. Je ne dis pas que tout le monde disait bravo, mais appréciait, évaluait, entendait, était à l'écoute. Voici le messie? Non, heureusement pas. Nous autres, nous n'avons jamais mangé de ce pain-là. Nous n'avons jamais été, nous autres, dans cette direction ni sous Duvalier ni avec Aristide, contrairement à bien d' autres, n'est-ce pas?

Cependant  on savait que nous étions là, et on sait depuis lors que nous sommes toujours là. Lorsqu'on a exercé le pouvoir, on est connu. L'émission «Ti koze anba tonèl» EN CRÉOLE avait une écoute extraordinaire dans ce pays. On ne peut pas dire que le RDNP n'est pas connu, c'est ridicule!! Les gens qui le disent ne sont pas sérieux avec eux-mêmes. Dites-nous que nous avons un gros effort à faire pour capter et garder l'affection des masses populaires et des préférences du peuple, je dis oui. Mais ne me dites pas que Manigat n'est pas connu, c'est un petit groupe d'intellectuels qui dit des choses que les gens ne comprennent pas, c'est ridicule!

Pourquoi alors on est toujours retenu comme l' homme de la marmite du riz à bon marché? des petits koze anba tonèl ? du bip ti chéri contre le charbon de bois? de la fermeté de la puissance publique pour la protection des bassins versants? des logements sociaux en construction? de la raffinerie de pétrole de Maracaibo pour Gonaïves? des instituts de technologie obtenus de la France pour Port-au-Prince, le Cap et les Cayes? de la scolarisation par antennes d'énergie solaire scolaire? etc. (voir le document sur les réalisations du gouvernement Manigat-Célestin)…

Si c'était vrai ce qu'ils disent, il n'y aurait jamais eu  d'hommes politiques dans ce pays, Firmin n'aurait pas été un homme politique. Vincent n'aurait pas été un homme politique. Saint-Lot n'aurait pas été un homme politique, Duvalier lui-même n'aurait pas été un homme politique, lui qui parlait français la plupart du temps en public ou faisait parler français en son nom pour ne pas se prononcer personnellement!.

Le RDNP est le parti le mieux,  le plus avantageusement connu  à travers le pays, mais Lavalas avec Aristide fut le plus adulé à un certain moment, il faut le reconnaitre, le moment d'avant la déception quasi-généralisée, laissant une popularité résiduelle monayée en cas besoin, significativement bruyante et aux ordres, mais sans plus de résonance véritable dans le pays réel qui l'a vu échouer. Maintenant le RDNP doit devenir le parti le plus fort et le mieux organisé. Cela est un travail qu'il faut faire et c'est le travail que nous faisons. Il est exigeant, absorbant, éreintant, épuisant parfois ingrat, mais toujours finalement gratifiant, et les jeunes le font avec enthousiasme.

H.T:  Vous avez fait l'expérience du  pouvoir, mais votre bref passage à la présidence de la République en 1988 a été très mal vu du fait que vous avez accédé au pouvoir à la faveur des élections organisées dans des conditions controversées par les militaires, pensez vous que ce  passage peut peser sur votre avenir politique?

L. MANIGAT :  De grâce, ne reprenez pas le même refrain après avoir pourtant connu la vérité, et surtout après avoir fait l'expérience dévastatrice des populismes avec de grands coupables? Tout le monde sait dans quelles conditions on a été au pouvoir. Le RDNP a décidé d'aller au pouvoir à travers des élections, c'est clair. Que les autres aient boycotté ce scrutin pour des raisons qui étaient légitimes d'après eux,  c'est un fait. Sans possibilité réelle de «raché manioc» comme alternative, ils n'ont donc pas participé, mais d'autres ont participé – c'est notre cas - et ont été aux élections, certains dans le dessein de pouvoir renvoyer les militaires dans leurs casernes – ce fut notre cas - , et ces joutes ont donné comme choix Manigat.

S'il y a des gens qui disent qu'ils n'aiment pas la manière du moment d'alors, ok. Moi aussi, imaginez-vous, je peux dire que je n'ai pas aimé la manière, d'ailleurs sans violence cette fois, et que j'aurais préféré d'autres circonstances. Mais ce qui est important pour la mémoire politique, ce n'est pas de s'arrêter à la manière, sans doute contestée, c'est ce que nous avons fait au pouvoir et que je viens d'évoquer: notre bilan est positif aux yeux de l'écrasante majorité de la population. C'est ça qui est important, et c'est ce qui fait la popularité du RDNP jusqu'à aujourd'hui.

C'est parce que nous avons été au pouvoir précisément avec un bilan positif,  avec une équipe sérieuse remarquable, avec une action qui déjà donnait ses fruits et montrait dans quelle direction le pays allait, c'est parce que nous avons fait tout cela que maintenant c'est une bonne chose qu'on ait  tout ce monde à rappeler les réalisations du gouvernement de février 1988, et c'est dommage pour le pays que l'expérience ait été interrompue si vite.

H.T:  Vous avez annoncé votre intention de briguer un nouveau mandat présidentiel en 2005. Si vous remportez la victoire, quels seront les problèmes auxquels vous accorderez une attention particulière dans un pays où tout semble prioritaire?

L. MANIGAT:  La situation générale du pays nous préoccupe à un double niveau. Le niveau de la misère atroce (niveau de vie) et  le degré de l'ignorance majoritaire (niveau d'instruction et d'éducation). Il faut s'attaquer à ce double problème prioritaire de base, de telle sorte que nous puissions relever le niveau général à un degré qualitatif décent et opérationnel. C'est une priorité pour nous. C'est pourquoi nous avions proposé pour l'après Aristide, une transition durable pour s'attaquer aux problèmes de fond en vue de remettre le pays sur rails et décrisper une vie politique faite de divisions et de tensions en plus de l'arriérisme. Cela signifiait quoi? qu'on n'allait pas lancer le pays immédiatement dans la fièvre obsessionnelle des  élections.

Avec la solution carrément extra-constitutionnelle que nous préconisions, on allait prendre et mobiliser toutes les possibilités et énergies du pays de manière à combattre prioritairement ces deux fléaux en trois ans, pour que nous ayons  un niveau qui permette de donner un sens à la vie de chacun et aussi à l'action politique elle-même.  Nous avions proposé une transition durable, mais nos combinards de politiciens n'en ont pas voulu. Ils ont fait du bouffon sur du loufoque, et le pays a laissé faire de l'ubuesque.

Ce n'est pas la première fois qu'on refuse les suggestions fondamentales sérieuses du RDNP, - qu'on se rappelle notre insistance à vouloir adapter à nos réalités, ce que j'appelais «le modèle chilien» jusqu'à proposer une candidature unique à la présidence contre Aristide - mais on l'a payé et le paie encore. Chaque fois qu'on ne nous écoute pas, on le regrette, et le pays en pâtit, en s'enfonçant davantage. Aujourd'hui, l'espoir reluit dans la perspective des élections de 2005 si la transition arrive à garantir leur crédibilité déjà entamée. Nous avons choisi d'y aller, mais dans la vigilance démocratique.

H.T:  Y a-t-il des changements qui ont été effectués au sein du leadership du parti?

L. MANIGAT:  Bien sur. Constamment.  Cela se fait tous les trois ans, c'est-à-dire à chaque fois qu'on organise des Conventions à la fin desquelles on fait les élections internes pour choisir les instances dirigeantes. 6 conventions nationales de 1979 à 2003.  Cependant on n'a pas pu  en organiser une après 1997 sous Aristide. Si nous sommes à la 7eme Convention, c'est donc parce qu'on a réalisé 6 avant, et en 25 ans dont trois «sous les bambous de Djoumballa».

Chaque fois, il y a un renouvellement y compris même à travers certaines réélections.  Mais cette fois-ci, le problème est posé de la relève générationnelle à préparer et à réaliser dont je parle en public depuis des années. J'ai annoncé qu'après l'élection présidentielle de 2005 pour laquelle ma candidature a été entérinée par le parti par acclamation (on ne change pas un bon cheval au milieu du gué), j'abandonnerai la direction du RDNP qui va  passer à de nouveaux responsables plus jeunes. C'est-à-dire dans moins de 18 mois. Je l'ai redit avant et pendant la convention.

C'est la dernière fois que je vais être reconduit comme secrétaire général du RDNP à cause des élections générales nationales à tous les niveaux que nous devons faire et réussir ensemble, des locales aux présidentielles, dans la solidarité intergénérationnelle actuelle. C'est la position solidaire au sein du parti, depuis mon épouse et première collaboratrice qui appuie la candidature présidentielle de son mari, jusqu'au plus humble militant de la base, comme l'a démontré une convention nationale unanime. Mais c'est ma dernière bataille de vieux lutteur aux cheveux gris pour l'idéal qui a donné un sens à toute ma vie politique.

Je suis le vieux lutteur de la dernière chance d'une génération née politiquement à la chute de Magloire. Mais en ce qui concerne le parti RDNP, pour moi la décision est déjà prise, dans moins de  18 mois il y aura une déclaration publique après les résultats des élections présidentielles, une déclaration de ma part que j'abandonne la direction du parti à d'autres mains. Il faudra des élections internes pour la succession. 18 mois, c'est demain.

Quand j'ai été président de la République en 1988 j'avais annoncé déjà que j'abandonnais la direction du RDNP, qu'on allait avoir un congrès en août 1988 pour avoir une nouvelle direction au parti, moi-même ayant presté serment comme président constitutionnel de la République en février. Les circonstances  ont joué différemment, mais maintenant c'est fini. J'ai passé plus de 25 ans à la direction du parti, il faudra que d'autres fassent  des expériences et assurent l'avenir du parti.

Le Nouvelliste l'a bien saisi en titrant que Manigat s'assure de la pérennité du RDNP. Ce n'est pas seulement moi-même, c'est toute une équipe qui va passer  la main, les responsabilités, les initiatives, les impulsions vont passer à d'autres mains.  C'est ce que nous appelons la relève générationnelle. Ce sera fait après les résultats des élections présidentielles, probablement à Pâques 2006, à un congrès extraordinaire du RDNP. Donc il y aura un changement de génération, un renouvellement à la tête du parti prévu juste après l'avènement du nouveau président de la République.

Ce qui signifie que pour nous, nous pensons que si tout se fait régulièrement, on a une présidence élue puis inaugurée en  février 2006. Eh bien, quelque soient les résultats des dites élections présidentielles, à Pâques humblement donc, nous allons convoquer un congrès extraordinaire pour le changement du personnel dirigeant politique du parti. Nous serons alors sans doute un parti de gouvernement, un parti au pouvoir, si Dieu le veut. Mais, dans tous les cas de figure, je passe la main comme secrétaire général du RDNP, après plus d'un quart de siècle de ce qui aura été l'ère de Leslie F. Manigat.

H.T:  Quelle est votre vision pour Haïti?

L. MANIGAT:  Cette vision, nous l'avons toujours exprimée. La vision du RDNP c'est d'abord que nous avons une certaine idée du pays. Vous vous souvenez du  mot de De Gaulle : «Toute ma vie, j'ai eu une certaine idée de la  France». Eh bien, toute ma vie j'ai eu une certaine idée d'Haïti, et cette idée-la, d'autres la partagent avec moi. Ce ne sont pas les problèmes, ce sont les solutions qui feront cette Haiti-là de tous nos rêves, l'utopie que nous portons en nous et que nous devons apprivoiser par nos luttes incessantes jusqu'à la victoire finale.

Soyons sérieux. On a trop joué en utilisant le peuple dans des manipulations qui n'ont rien eu à voir avec ses besoins, intérêts et aspirations véritables. Nous disons qu' il faut enfin être sérieux avec notre peuple et envisager grand dans ce que nous entreprenons au moins comme idéal pour son élévation matérielle, intellectuelle et spirituelle.

H.T:  Est ce que vous envisagez de faire alliance avec d'autres partis  dans la perspective des prochaines joutes?

L. MANIGAT:  Cela  va dépendre des saines opportunités. On a un parti qui s'organise pour gagner. Maintenant si nous avons des alliés, tant mieux!  Nous sommes pour des ententes de manière à aller au combat ensemble. Mais il faut d'abord que le RDNP lui-même soit fort de manière à ce que ces ententes avec nous soient durables, c'est-à-dire sérieuses à notre égard. C'est important! Nous sommes un parti centriste.

Le centre progressiste est tout naturellement le lieu rassembleur par excellence, celui qui est identifié à la position naturelle du RDNP comme trait d' union des partis et courants modérés, loin des extrêmes de droite ou de gauche, mais espace d'accueil pour tous ceux qui professent que la démocratie politique est inséparable de la justice sociale dans le cadre d'une initiative privée capable de promouvoir des chances égales (equal opportunities) aux partenaires sociaux. Un regroupement est dans son principe une bonne chose, comme la fusion annoncée par les partis de la gauche socialiste démocratique. Nous, on peut dire que dès sa naissance, le RDNP a commencé par être un regroupement après des négociations sérieuses et difficiles entre des courants divers: c' est pourquoi il est un RASSEMBLEMENT.

La deuxième chose qui est capitale:  on a eu une expérience négative des ententes  jusqu'à présent. Malheureusement!  Donc nous autres, nous disons qu'il faut  être perspicace et prudent pour réussir de nouvelles ententes ou alliances éventuelles.

Troisièmement, nous sommes prêts à négocier mais sérieusement, il faut une négociation responsable. Si vous voulez venir nous trouver à l'intérieur du parti, nous sommes d'accord. C'est une adhésion. Par contre, si vous voulez venir négocier une alliance, il faut s'asseoir pour parler clair, de partenaire à partenaire, avant d'aboutir à contracter, se concerter sur les bases et formulations du respect des engagements. C'est ce que nous appelons être sérieux.  Malheureusement les gens prennent des engagements à la légère, qu'ils ne sont pas prêts  à accepter totalement, longtemps. Aujourd'hui ils prennent tel ou tel engagement,  demain ils changent sur l' impulsion du moment. Brusquement ils prennent des initiatives contraires aux engagements, séance tenante, sans consultations préalables. Par conséquent, il faut des négociations sérieuses et avec ces négociateurs sérieux et responsables, nous serons en mesure de sceller des alliances solides et durables pour aller ensemble à la bataille devenue commune.

H.T: Avez-vous un dernier mot à ajouter?

L. MANIGAT:  Mon dernier mot, il est multiple. Je dirais à nos amis lecteurs de Haïti Tribune  de réaliser que le moment  que nous vivons est un moment crucial. Peut-être l'a-t-on trop dit avant, mais c'est vraiment un moment décisif: aider à réussir la transition même par nos critiques constructives et correctrices, à condition d'être entendus, pour pouvoir en recueillir l'actif positif par la voie électorale, en vue de refonder et de reconstruire Haiti. Il faut maintenant  mettre ensemble à travers le pays  les partisans du changement véritable.Car beaucoup de gens ont parlé de changement  ces 50 dernières années particulièrement ces 10, 15 dernières années. Ils ont toujours eu le mot  changement à la bouche ou sous la plume, mais en réalité ils n'étaient pas les gens qu'il fallait pour réussir ce changement, s'ils y ont jamais cru. Au contraire, ils ont fait reculer ce pays à l'archaïsme barbare des temps que nous vivons. Nous disons que l'heure du changement véritable arrive.

Ça va dépendre de nous, des gens, ça va dépendre  du peuple surtout, des citoyens qui doivent identifier ceux  qui,  par leur conduite, leur programme, leur sérieux, leurs sacrifices, ont voulu et veulent vraiment le changement de ce pays. Nous disons que ce changement demande que la médiocrité ne soit plus au pouvoir dans ce pays, comme malheureusement trop souvent longtemps on l'a vu. On a même entendu dire «militance avant compétence». Il faut en finir avec la corruption en Haïti. Trop de gens ont volé dans ce pays.

Trop de gens croient que c'est intelligent de voler ou de prendre le bien d'autrui en se l'appropriant purement et simplement. Les candidats à l'enrichissement illicite rapide, projets de contrats en mains, pullulent toujours malgré le changement de décor politique apparent. C'est l'idiot qui reste honnête. Un renversement de valeurs! Cela ne doit pas continuer, faisons en sorte que cela ne continue pas. Il faut que les choses changent!

Oui, hélas, on a tellement trompé ce peuple qu'il croit, dans les circonstances présentes, que voler ou faire quelque chose qui n'est pas correct rapporte, et est intelligent, c'est un «business». Cette perversion psychologique et morale est inacceptable, et ne doit pas être encouragée. Il faut que ce pays soit vraiment dédié à l'honnêteté et à l'intégrité.

Il faut que l'argent du peuple aille dans des actions qui visent à résoudre son problème vital, et non pas dans les comptes en banques des «patripoches».  Il faut qu'on aime ce pays. Kantite moun yo k ap viv an Ayiti ki pa renmen  Ayiti. Ayiti se pa nou, ann fè   kichòy pou li Mwen tande yon group  mizikal ki di bay Ayiti yon chans. C'est évident  mes amis !  C'est clair.

Il faut être ouvert au monde certes, mais à partir d'un patriotisme réel. Il faut exalter le patriotisme chez nous. Non plus le nationalisme qui pourtant a crée ce pays et lui a permis de tenir dans la fierté de nos origines, mais est devenu obsolète à l'ère de la mondialisation, mais le patriotisme. De la même manière que les américains disent God bless America!, de même disons God bless Haiti! Nou pa ka kontinye ap viv sou tèt moun. Nou genyen yon long dyaspora 2 milyon edmi fò n viv avèk yo, fò n konprann sa yo reprezante, sa yo kapab pote pou nou. Se 2 Ayiti ki genyen n ap mete l yon sèl, fò n ouvri peyi a au  monde  en rappelant se Ayiti, se pa yon lòt peyiNou gen enterè, nou nou gen ideyal nou, fò n kenbe!

Les deux Hatti de l'intérieur (le pays natal entre Cuba, la République Dominicaine et la Jamaïque) et de l'extérieur (la diaspora) doivent en faire une, selon ce que j'ai fortement exprimé déjà dans ma conférence à la Chambre de commerce du Greater Miami le jeudi 20 mai 1999.  Une seule Haïti en deux!

Mais ce qu'il faut souligner, en terminant, en caractères gras, c'est que c'est avec le populisme lui-même qu'il faut en finir. On vient de sortir de deux expressions successives du populisme, toutes deux comme fausses solutions à la crise de la massification légitime mais non préparée des aspirations populaires à changer la vie dans un contexte où «tout moun se moun», slogan connu du RDNP à sa naissance. Ces deux expériences, l'une fascistoïde et l'autre anarcho-populiste, ont plongé le pays dans l'abîme.

On connaît l'arbre à ses fruits. Les résultats sont là prouvant que le populisme n'est pas la solution, qu il a donné une situation générale de «catastrophe qui végète» à l'approche du bicentenaire de l'indépendance nationale abordé sous intervention militaire étrangère et aujourd'hui encore avec la présence militaire étrangère, ce qui est une anomalie que nos amis latino-américains doivent reconnaître comme telle.

Il faut qu'on précise dans les termes de référence, la durée et les modalités de cette anomalie, comment on prévoit d'y mettre fin, le «phasing out», c'est le moins qu'un patriote puisse demander. Ceci dit, qu'il fallait dire, il faut, pour régler nos affaires internes, en finir avec le populisme, qu'il soit de droite comme cela risque de se profiler à l'horizon, ou qu'il soit de gauche comme le chien de l'évangile qui retourne à son vomissement. Arrière le populisme sous de faux noms trompeurs.

On a vu ses agents et auteurs intellectuels et réels à l'œuvre: ils ont abouti ou contribué à aboutir coupablement au désastre actuel. Il faut en finir avec tout populisme, de droite ou de gauche. Le salut du pays fait de la modernisation, de la démocratisation, de la moralisation publique et du patriotisme dans une mondialisation humaniste, les impératifs de la conjoncture présente.

Propos recueillis à Port-au-Prince par notre correspondante Linda Jean-Gilles.