Non à la racialisation des conflits ethniques

Déclaration du Comité Marche du 23 Mai, maître d'oeuvre de la marche des «40'000» du 23 mai 1998

CM 98
De l’inacceptable guerre des mémoires déclenchée par Dieudonné, à la création du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN) au lendemain des violences urbaines, nous assistons incontestablement à la racialisation d’une crise sociétale sans précédent due à l’échec de l’intégration des descendants de colonisés et d’esclaves dans la République.

Terre d’immigration, la France souffre d’une profonde crise identitaire, subissant plus qu’elle ne les assimile ses diversités ethniques, culturelles et religieuses. Les migrants originaires de ses ex-colonies, même quand ils sont français, sont victimes, de par leur couleur de peau non blanche, de discriminations dans l’attribution d’emploi et de logement, entraînant leur précarisation et leur exclusion.

Aux humiliations constantes, au rejet insupportable, et aux réponses jugées insuffisantes et peu efficaces de l’Etat, la réaction de ces migrants, aujourd’hui, est violente. Leur colère longtemps contenue, explose sur cette terre qui était censée les accueillir comme il se doit, eu égard aux souffrances endurées par les leurs durant la période esclavagiste et coloniale. La crise de nature raciale qui en découle, secoue la République en remettant en question ses valeurs fondatrices: liberté, égalité et fraternité.

De façon surprenante, ceux que l’on attendait le moins, les Antillais, français pour certains depuis 1793, furent les premiers à interpeller la France sur leur difficulté à s’insérer dans la République et à se sentir pleinement citoyens, du fait de profonds ressentiments à l’égard de la France pour son passé esclavagiste et colonialiste. Voulant en 1998 célébrer le cent cinquantenaire de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises, nos gouvernants proposèrent généreusement comme ciment citoyen aux Antillais, Guyanais et Réunionnais, le mythe de fondation: «Tous nés en 1848».

Quelle ne fut la surprise du gouvernement Jospin quand à l’appel de 300 associations d’originaires des départements d’outre-mer (DOM), 40'000 manifestants battirent le pavé de Paris, le 23 mai 1998, en rejetant ce mythe réducteur et en s’affirmant filles et fils d’esclaves. Ce jour-là, les Français descendants d’esclaves dénoncèrent la politique d’oubli de l’esclavage pratiquée par tous les gouvernements de la République depuis 1848, ainsi que le racisme anti-noir conséquence actuelle de l’esclavage colonial. Depuis, des associations antillaises et panafricaines, ainsi que des élus des DOM, ont fait de cette mémoire oblitérée de l’esclavage et de ce racisme anti-noir leur cheval de bataille.

C'est ainsi que le Collectif Égalité dirigé par Mme Calixte BEYALA et M. Luc SAINT ELOI portèrent la revendication pour une meilleure représentation des minorités visibles dans les médias. C'est aussi, emmenée par les foulées des marcheurs du 23 mai 1998 que, la députée de la Guyane, Mme TAUBIRA, fit voter une loi reconnaissant l'esclavage colonial comme crime contre l'humanité (loi publiée au Journal Officiel le 23 mai 2001).

Devant la dénonciation de la non application des principes républicains aux populations immigrées et la remise en cause de l’histoire nationale telle qu'elle est enseignée, nos dirigeants se braquent et font étalage de leur bonne conscience. La République n’a-t-elle pas «courageusement» aboli l’esclavage colonial en 1848, puis reconnu ce système en tant que crime contre l’humanité en 2001? La colonisation n’avait-elle pas aussi une mission civilisatrice? La France n’a-t-elle pas eu un rôle bienfaiteur en accueillant des populations maghrébines et africaines en pleine crise économique ou politique? Quant aux intellectuels, ils se taisent, bégaient ou dérapent, à l’instar de M. Max GALLO omettant en doute la qualification pour l’esclavage de crime contre l’humanité et de M. Alain FINKIELKRAUT, dont il n’est pas utile de citer les nombreux dérapages.

Le Parlement, de son côté, vote la loi TAUBIRA en l'édulcorant. Ainsi l'esclavage colonial est un crime contre l'humanité sans coupable, sans préjudice et donc sans réparation, avec de surcroît, des victimes ciblées: les Africains, les Amérindiens, les Malgaches, les Indiens. Les populations antillaises, guyanaises et réunionnaises pourtant fabriquées par ce crime, n’apparaissent pas sur la liste des victimes.

Quant à la célébration de la mémoire de l’esclavage, le gouvernement refuse d’adopter la date du 23 mai, jour où les Antillais et les Guyanais honorent la mémoire de leurs aïeux esclaves, préférant honorer celle des abolitionnistes. Pour couronner le tout, nos parlementaires tombent dans la provocation en votant le 23 février 2005, une loi reconnaissant le «rôle positif» de la colonisation.

Comment s'étonner alors du foisonnement de théories racistes «anti-blanc» ou islamistes qui commencent à proliférer dans les banlieues et risquent de "posséder" des jeunes dont les parents ont été, à leur arrivée, parqués dans des ghettos et mis en marge de la République ?

La guerre des mémoires, les théories racistes et les définitions identitaires sur la base de couleur de peau vont inévitablement conduire à des affrontements ethniques. Nous avons assisté le samedi 27 novembre à la création d’une fédération des associations noires de France, le CRAN. D'autres naîtront. Suivront inéluctablement les «réactions blanches». Voilà où nous mèneront la myopie, l’indigence intellectuelle et/ou le manque de courage politique de nos gouvernants et des intellectuels bien pensant du slogan "Tous nés en 1848".

Face à ce silence et ces divers dérapages, nous, membres du CM98, organisation représentative des Antillais et Guyanais vivant en France métropolitaine, dont les dirigeants actuels furent les maîtres d’œuvre de la marche des 40'000 du 23 mai 1998, déclarons ce qui suit:
  • Nous rejetons avec vigueur tout classement de populations établi en fonction d’une couleur de peau. Nous souffrons trop jusqu’à ce jour du préjugé de couleur imposé violemment à nos aïeux esclaves et qui structure notre identité, pour ne pas savoir combien il faut refuser toute définition raciale d’un groupe humain. En ce sens, nous nous démarquons de la fédération des associations noires de France (CRAN). Le racisme anti-noir ne saurait constituer le noyau fondateur d’un groupe. Ainsi, nous, Antillais et Guyanais, n’appartenons pas à une communauté noire, mais à une communauté de Français descendants d’esclaves, ni blancs, ni noirs.
  • Nous appelons au contraire à créer une «sainte alliance» pour que la République intègre en son sein la mémoire, même conflictuelle, de tous ses citoyens, surtout quand leur groupe culturel d’appartenance a subi un crime contre l’humanité. En ce sens, nous réprouvons fermement les propos scandaleux de l’humoriste Dieudonné s'en prenant à tort (et donc faisant reculer l'antiracisme) au travail de mémoire exemplaire réalisé par les juifs victimes de la Shoah. Dans un contexte où l’histoire officielle enseignée a toujours passé sous silence les exactions de la politique esclavagiste et coloniale de la France, ou, de plus, il a fallu attendre plusieurs décennies pour que l’Etat français reconnaisse officiellement son implication dans l’holocauste, la guerre des mémoires de l’esclavage et de la Shoah n’a pas lieu d’être.
  • Nous dénonçons le traitement spectaculaire réservé par la presse nationale à une initiative minoritaire de «Noirs» de France. Que cherchent Libération et TF1 en amalgamant la création du CRAN par une centaine d’individus avec la manifestation des associations antillaises,guyanaises et réunionnaises du 23 mai 2005 au Trocadéro qui a rassemblé plus de 10'000 personnes venues honorer la mémoire de leurs aïeux esclaves? Font-ils preuve de malhonnêteté intellectuelle ou d’une ignorance d’un autre âge? Considèrent-ils que la couleur de la peau fonde l’identité et que par conséquent tous les nègres doivent être mis dans le même sac, quelles que soient leurs opinions, leurs discours ou leur identité? Cherchent-ils à attiser la haine? Servent-ils de façon irresponsable des intérêts électoraux cachés: obtention en 2007 des voix des Français d’origine africaine, antillaise et maghrébine?
  • Nous appelons nos dirigeants à se ressaisir et à porter un regard critique sur le passé colonial et esclavagiste de la France, sous peine d’assister à une montée de l’extrémisme et à un accroissement des dérives racistes «anti-blanc» que nous avons connues ces derniers temps. La lutte contre le racisme anti-noir ne peut être menée par la seule création d’organismes d’État (Haute autorité de la lutte contre les inégalités, Haut Conseil de l’intégration). Elle exige une position sans équivoque sur des sujets aussi sensibles que la colonisation et l’esclavage des nègres, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui !
La République française est une grande idée mise en oeuvre par les révolutionnaires du XIXe siècle. Elle a été enfantée par les combats du peuple de France. Aujourd'hui, sans en avoir eu le choix, les descendants de colonisés et d'esclaves français y vivent. Si la République n’intègre pas au plus vite leurs différences, leurs mémoires et leurs espérances, la crise que nous traversons s’envenimera.
 
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