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Madiana

Chemin de la mangrove 4

José Le Moigne

Glycéria (Gliciridia sepium). Photo Francesca Palli.

Sé an ti flè glisériya…

En 45, malgré mes 40 ans sonnés, je me trouvais encore trop jeune pour la vie en province. Pour les affaires d’accord, mais, pour le reste, nenni. Rien ne valait Paris, son ardeur, son entrain et son exubérance. Aussitôt que possible, nous fîmes donc nos bagages pour reprendre notre vie là où nous l’avions laissée.

Je ne parlerais pas de désenchantement, de désillusion ou de rien d’autre pouvant y faire penser. Simplement, l’époque avait changé et le nouvel après-guerre ne ressemblait en rien aux années folles. Certes, à Montparnasse, la Canne à Sucre venait d’ouvrir et Moune de Rivel s’y taillait un joli succès, mais, pour moi qui avais connu le Bal Nègre de la rue Blomet et l’orchestre de la Boule Blanche rue Vavin, Paris ne biguinait plus de la même façon. J’entendais chaque jour que bientôt il y aurait plus de Martiniquais et de Guadeloupéens à Paris que dans nos deux îles réunies, il me semblait que ce n’était plus ça. Tout bonnement, nous n’étions plus à la mode. À présent, le cœur de la capitale battait à Saint-Germain-des-Prés et question musique et dance, le swing et le be-bop renversaient tout. Écoute, s’il y a un mot que je déteste, c’est bien celui de communauté. Il m’a toujours fait peur. Mais il faut bien le reconnaître, notre musique avait quitté l’universel. On nous la resservait pour nous enfermer à l’intérieur de nouvelles frontières. Je sais, ce n’est pas clair, mais c’est ce que je ressentais.

Au début, Émilien refusa l’évidence. Lui, que je n’avais jamais vu sans un livre à la main, soigna sa boulimie. Sartre, Camus, Beauvoir et les autres peuplèrent ses insomnies. Il acheta les disques de Miles Davis, de John Coltrane et même d’un dénommé Thelonious Monk. Ça me cassait les oreilles, mais il mettait tant d’ardeur à comprendre et à assimiler ce monde qui naissait que je le laissais faire. Puis il baissa les bras. «Tout ça, c’est des conneries, dit-il un jour. De la bouillie pour les cerveaux malades». Je te laisse deviner les autres mots qu’il employa, lui qui, d’ordinaire, refusait toutes les formes de laisser-aller. Il retourna sur-le-champ à ce qu’il appelait ses chers demi-sel en tête desquels il plaçait Francis Carco et Pierre Mac-Orlan. Il ne les quitta plus, et, si par cycle il leur était infidèle, c’était pour se plonger dans des trucs qui pèsent des tonnes de papier, genre Les Thibaut ou Les Hommes de bonne volonté. Il me parla, parce qu’il savait que je le connaissais, d’Aimé Césaire qui commençait à faire du bruit, mais il ne le lu pas. Même s’il pouvait te réciter par cœur Ronsard et du Bellay, Emilien n’était pas un lecteur de poésie. Moi, je préférais les tables de multiplication comme exercice de mémoire. Chacun son truc. Je demande beaucoup pour obtenir peu, mais c’est toujours plus qu’il me faut. Au bout du compte, je ne m’en suis pas si mal sorti.

Hélas, mon demi-frère Michel était d’une autre trempe et même sans la pointe de déception dont je viens de parler, sa présence chez-moi aurait suffi à me gâcher mes retrouvailles avec Paris.

En 1943, le petit monsieur était entré en dissidence. Je veux dire qu’il avait pris prétexte du régime vichyssois de l’amiral Robert pour fuir la Martinique et se tailler un costume de héros. Sauf, qu’arrivé à la Dominique, le héros s’était bien gardé de rejoindre les combattants de la France libre pour filé à Paris où, profitant de notre absence, il s’était incrusté chez nous. Quatre ans plus tard, il était toujours là et pour arracher la bernique à son rocher, fallait se lever tôt. L’idée de travailler lui donnait des boutons. Mieux eu valu la varicelle et je pèse mes mots. A la Martinique, il disait que, vu l’état du pays, ce n’était même pas la peine de chercher. A Paris, s’il faisait mine quelquefois de s’agiter, à son retour, la réponse était toujours la même. Monsieur ne trouvait rien à sa mesure. Papa ne refusait de l’aider, mais pas sans contrepartie. Or, quand il répondait aux courriers insistants de son père, le fumiste, ça me fait mal de dire cela de mon propre frère, mais c’est la vérité, disait qu’il n’était pas parti en dissidence pour accepter qu’on lui remette sous la gorge les fers de l’esclavage. Bref, c’était l’impasse et j’en faisais les frais avec mon Emilien. Alors, en désespoir de cause, puisqu’il prétendait entre autres idioties qu’il voulait se lancer dans la fabrication des TSF, Emilien l’a présenté à un de ses amis qui tenait un atelier de réparations. Ils sont tombés d’accord… pour un salaire d’apprenti. Pas de quoi vivre une vie de gandin à Paris. J’étais coincée. Le bougre s’accrochait à mes basques et s’y jamais j’osais une remarque, fallait le voir se dandiner en fredonnant:

Lajénès, sé an tan, ka pasé bien vit,
Taché de profité bon koté lavi-a
Pandan zot ni 20 tan.1

Qu’avais-je fait pour mériter pareille punition?

Je vais te raconter une bien bonne qui ne remonte pas à plus de 3 mois. Un matin, Maryse remonte du courrier avec une grosse enveloppe bardée de recommandations du genre: urgent, manipuler avec soin, etc. A l’intérieur, une lettre de Michel et un livre, Le bataillon antillais, tout à la gloire des dissidents, avec sa photo et tout un paragraphe qui lui est consacré. Manquait plus que la Légion d’honneur. J’ai failli m’étrangler. De rire ou de colère? Je ne sais pas. Tu parles, pour Michel, Le bataillon antillais c’était moi.

Pour finir, il serait encore là à me sucer le sang si en 1947 je n’étais pas rentrée en Martinique pour m’occuper de Papa qui vivait ses derniers instants. Entre-temps, Emilien, en qualité de maquisard et d’ancien combattant de l’autre guerre, avait fait jouer ses relations avec les milieux gaullistes pour entrer dans l’administration et, pour me suivre, s’était fait engager comme technicien à la radiodiffusion à Fort-de-France.

Nous sommes restés quatre ans à la Martinique. Émilien s’y plaisait et je crois bien qu’il aurait accepté d’y passer le reste de sa vie, mais moi, ce n’était pas mon ambition. Maintenant que Papa était mort, je n’avais plus qu’une idée en tête. Retourner vite en métropole et donner à nouveau de l’élan à ma vie.

  1. Fernand Donatien: Glycéria.


Texte de la chanson révisé en GEREC II
par Jude Duranty

Sé an ti flè glisériya,
Ki fléri dan sézon karenm,
Tout sikriyé té voudré chanté ba’y,
Tout kolibri té voudré karésé’y, [BIS]

Mè i pa ka wè i pa ka tann',

Sé gran solèy i ka atann,
Lè gran solèy mété kò’y a chofé,
Glisériya déséché fané tonbé.

Sé an ti flè glisériya,

Ki fléri dan chalè karèm,
Tout sikriyé sé voudré chanté ba’y,
Tout pipiri sé voudré karésé’y, [BIS]

Mè i pa ka wè i pa ka tann,

Sé gran solèy i ka atann,
Lè gran solèy mété kò’y chofé,
Glisériya déséché fané tonbé.

(La nuit)

La jénès, sé an tan,

Lajénes, sé an tan,
ki bien kout manmay,
Jòdi ou ni 20 tan ou fré,
Demen ou vié ou fatidjé,
Lajénès, sé an tan, ka pasé bien vit,
Fo pa lésé lanmou glisé
dan lanmen zot,
Kon flè glisériya.

Lajénès, sé an tan, ki «fugace » manmay,

Lematen trionfan tou pré,
Léswè plen de tandres pa lwen,
Lajénès, sé an tan, ka pasé bien vit,
Taché de profité bon koté lavi-a
Pandan zot ni 20 tan.


Sé an ti flè gliseriya,

Sé an ti flè gliseriya,

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© José Le Moigne

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Chemin de la mangrove 4

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