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Madiana

Chemin de la mangrove 4

José Le Moigne

Réfugiés français sur la route de l'exode, 19 juin 1940. Photo: Tritschler. Source: Bundesarchiv (Deutschland).
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Vanilla s’il vous plaît

To-To To-To… Ici Londres! Les Français parlent aux Français…

Émilien disparaissait pendant des nuits entières. Mais pour savoir ce qu’il avait fait, bernique. Lorsque je le questionnais, Monsieur faisait le mystérieux et se contentait de me répondre qu’il ne voulait attirer sur moi les foudres de l’occupant. L’imbécile. S’il s’imaginait que j’étais incapable d’interpréter les regards complices qu’il échangeait avec une poignée de gars du bourg, c’est qu’il me connaissait mal. À moins qu’il ne voulût pas s’encombrer la cervelle d’inquiétudes pour moi et pour les autres. La peur était partout. Il arrivait pourtant, pas souvent il est vrai, que l’atmosphère de farce des premiers temps de l’occupation remonte à la surface le temps d’un sketch inopiné.

Ainsi en fut-il du soir où nous entendîmes un chambard invraisemblable chez nos voisines, deux sœurs jamais mariées qui habitaient ensemble. Une bacchanale de sabbat à laquelle ne manquait que le bruissement des flammes de l’enfer. Que faire? Intervenir, avec les boches, c’était risqué. Ne rien faire? Se boucher les oreilles? Voilà qui ne nous ressemblait pas. L’expectative était cruelle, mais nous n’eûmes pas à y faire face longtemps, car une des frangines, je ne sais plus si c’était l’aînée ou la cadette, toqua à notre porte. Emilien se précipita pour se trouver face à une gorgone échevelée qui au visage en l’accrochant par le revers de son paletot:

— Vite, vite, Monsieur Burny! Un Allemand ivre mort s’est introduit chez nous! Il menace de nous battre et même de nous tuer!

Nous ne nous sommes pas posé de questions. Nous n’avons fait, ni une, ni deux et nous l’avons suivi dare-dare jusqu’à la porte de la maison qui, effectivement, avait été fendue. Je voulais entrer la première, mais, comme la maison résonnait de hurlements furieux, Emilien m’a écarté d’une bourrade pas bien méchante en vérité, mais qui signifiait sans ambages que s’il y avait un quelconque danger, c’était à lui de l’affronter. Courageux l’Émilien! Mais, pour le coup, ce n’était pas la peine. Le soudard ivre prêt à tout défoncer, à tuer et peut-être à violer, n’était en sorte qu’une sorte de papy en uniforme, plus près de la retraite que du certif, qui, absolument terrorisé, nous expliquait dans son charabia que le vin lui avait fait confondre la porte de nos voisines avec celle du cabaret. Pourquoi voulait-il enfoncer la porte d’un bistrot? Macache pour le savoir. Toujours est-il que le délinquant sénile, plongé au 36e dessous de la culpabilité par les femmes en furie, s’accroche à son tour au revers d’Emilien pour bafouiller dans une nuée de postillons:

— Monsieur, vous bien voir que je ne voulais pas faire mal aux dames! Moi venir dès demain réparer porte, mais elles pas aller porter plainte à la kommandantur.

Voilà ce que j’appelle un acte de contrition! Le bonhomme faisait pitié et puis, personne ne l’a dit, mais tout le monde l’a pensé, on le tenait par le colback et même s’il était peu fiable, en ces temps de danger permanent, un allié dans la place pouvait toujours servir.

Les boches ratissaient large, mais la campagne a du ressort. On se serrait la ceinture, on criait la misère, mais il restait toujours de quoi survivre. Même un peu plus pour être franc. À Paris, on ne chantait pas les mêmes vêpres. C’était quasiment la famine. Alors, une fois par semaine, je faisais le tour des fermes et je troquais quelques œufs, de la viande contre du tissu. À Paris, opération inverse. J’allais droit vers les grands magasins, la Samaritaine par exemple, et j’échangeais mes denrées contre leur valeur en tissus. Mais je t’arrête net. Ne me sert pas ta morale qui ne vaut pas trois cocos secs. Non, monsieur, je ne trafiquais pas. Je ne faisais pas de marché noir. Je n’ai jamais gagné un centime dans ces opérations. Je me contentais de faire fonctionner à grande échelle le système de troc que j’avais vu pratiquer toute mon enfance à Marigot ou au Lorrain. Où est le mal? Sans bombes et sans mitraillettes, moi, aussi, je résistais. Si j’étais prise, je ne risquais pas moins que les combattants de l’ombre.

Mais les mots de mon petit officier avaient retenti en moi comme celles de Jésus à Saint-Paul sur le chemin de Damas. N’ayant plus peur j’osais tout, même la provocation. Ce jour-là, avec mon amie Eva que j’avais convertie, nous roulions à bicyclette vers Évreux où nous devions prendre le train de Paris. Nos sacoches débordaient de jambon, de saucisson et de beurre, mais sans un seul morceau de pain. Le vélo, voilà encore un machin que j’ai appris très tard. Sans la guerre, il est probable que je n’aurais jamais monté sur cet engin. Mais là, avec l’occupation, soit tu pédalais, soit tu restais chez toi à écouter le bruit des bottes. Je ne dirais pas que j’étais naturellement douée. Cependant, une fois la machine domptée, les grandes distances ne me firent pas peur. Quand on a marché autant que moi en Martinique, on a la caisse comme disent les sportifs. Mais enquiller les kilomètres à travers le bocage, ça ouvre l’appétit, mais comment casse-croûter quand on a pas de pain? On n’allait quand même pas se faire repérer en s’arrêtant dans une boulangerie. Eva était inquiète, pas moi. Je savais qu’il nous fallait tout simplement attendre un clin d’œil du destin. Question de confiance et d’habitude, c’est tout. Tout vient à point à qui saura attendre plutôt que Dieu y pourvoira. En d’autres termes, fais confiance à la chance et, surtout, ne la laisse pas passer. C’est mon point de vue et j’y tiens.

Justement, une voiture aux couleurs de l’armée boche s’apprête à nous dépasser. Vrai de vrai, la bicyclette d’Eva cliquetait tellement elle avait peur. Je crois bien que son cœur a failli s’arrêter de battre lorsque l’officier installé sur la banquette a ordonné au chauffeur de ralentir jusqu’à rouler à la même vitesse que nous. Seigneur, la Vierge, impossible de se défiler! A nous les geôles de la Gestapo! Mais non. Le type, un dur à cuir qui n’avait rien de commun avec mon jeune lieutenant s’est contenté de braquer sur nous un regard malicieux sur nos sacoches rebondies.

— Mademoiselle, vanilla, vanilla s’il vous plaît, a-t-il mendigoté d’une voix que la gourmandise mouillait.

— Monsieur, je ne sais pas où c’est, lui ai-je répondu persuadée qu’il demandait sa route.

Pauvre imbécile. Ce qu’il voulait, c’était tout simplement m’acheter de la vanille, car il supposait que j’en avais plein ma sacoche.
Il aurait pu se passer n’importe quoi, mais, décidément, j’étais vernie. La voiture précédait un convoi qui approchait dans un nuage de poussière.

— En route, a dit le capitaine en frappant le dossier du chauffeur du pommeau de sa canne.

La plus élémentaire des prudences aurait voulu que je m’en tienne là, que je me fonde dans le décor, que je me tienne coite pendant la procession des commands-cars, des automitrailleuses et des camions bourrés jusqu’à la gueule de militaires aux trognes rogues anonymes sous le casque d’acier, mais ce n’était pas mon caractère. Quelles que soient les circonstances, même consciente des risques encourus, il me fallait courir ma chance.

Alors, toujours aussi bravache, j’ai tiré mon amie par la manche et lui ai déclaré:

— Eva, je vais arrêter le convoi et demander du pain aux soldats. C’est bien le diable s’ils n’en ont pas.

— Ne fais pas ça, Rachel! Ils vont nous fusiller! m’a répondu Eva secouée par la trouille.

— Mais non, tu vas voir. Si tu leur montres que tu n’as pas peur, ils redeviennent des humains.

Tout ça pour un casse-croûte! Avec le recul, je me réalise à quel point c’était stupide. De l’inconscience pure et simple, mais je l’ai fait.

Je me suis mise au milieu de la route forçant le command-car de tête à s’arrêter. L’officier commandant, un Hauptmann comme ils disaient, bref, un capitaine après s’être enquis de ce que je voulais, m’a poliment demandé de le suivre de véhicule en véhicule afin que je puisse me rendre compte par moi-même de la minceur des rations. Pas une tartine à se mettre sous la dent. Les boches n’étaient pas mieux lotis que nous.

À moins qu’ils cherchent à nous le faire croire, mais ça, tu t’en doutes, je n’ai pas vérifié.

© José Le Moigne

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Chemin de la mangrove 4

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 Viré monté