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José Le Moigne: entre Martinique et Bretagne,
écrire la mémoire de l’esclavage

30 octobre 2026
Actualités créoles

Gérard Dorwling-Carter

Jean Mor, esclave du ponant

Jean Mor, esclave du ponant, José Le Moigne.

Le 29 mai 1764, un jeune esclave martiniquais était exécuté à Brest pour avoir tenté d’empoisonner son maître. Avec Jean Mor, esclave du ponant, paru en avril chez L’Harmattan, José Le Moigne – né à Fort-de-France, élevé dans le Brest de l’après-guerre – rend un visage à ce supplicié longtemps oublié. Son roman oblige à penser ensemble deux mémoires que tout semblait séparer.

Place Saint-Louis, à Brest, au printemps 1764. Devant la foule, le bourreau pend un jeune homme noir, puis livre son corps aux flammes; ses cendres seront dispersées, sans sépulture. Le condamné s’appelle Jean Mor. Né esclave à Saint-Pierre de la Martinique, il a traversé l’Atlantique au service d’un enseigne des vaisseaux du roi, Claude César de Nortz. Son crime: avoir tenté, avec des piments des îles, d’empoisonner ce maître qui lui avait promis la liberté sans jamais se résoudre à la lui accorder. Le maître a survécu; l’esclave, lui, n’a pas échappé à la potence.

L’affaire a longtemps dormi dans les archives judiciaires. C’est une greffière quimpéroise devenue historienne, Annick Le Douget, qui l’en a exhumée en 2000, à partir des pièces de la procédure, dans Juges, esclaves et négriers en Basse-Bretagne, un livre préfacé par Kofi Yamgnane. Vingt-six ans plus tard, l’ancien secrétaire d’État à l’Intégration, Breton d’adoption né au Togo, préface le roman que José Le Moigne consacre à Jean Mor. L’auteur a 82 ans. Il est né en Martinique, a grandi à Brest et vit aujourd’hui en Belgique: peu d’écrivains étaient mieux placés pour suivre, d’une rive à l’autre, la trajectoire de ce garçon arraché à son île.

Esclave sur un sol réputé libre

On a longtemps répété que le sol de France affranchissait quiconque le foulait. Le droit du XVIIIe siècle est plus retors. L’édit d’octobre 1716, puis la déclaration royale du 15 décembre 1738, permettent aux maîtres venus des colonies d’amener leurs esclaves en métropole – officiellement pour les affermir dans la religion ou leur faire apprendre un métier – sans qu’ils deviennent libres, pourvu que les formalités soient accomplies, notamment devant l’amirauté. Le texte de 1738 limite même à trois ans le séjour de ceux que l’on fait venir pour un apprentissage. À Paris, où le parlement ne les a pas enregistrés, l’Amirauté de France refuse de reconnaître ces textes et donne raison à plus d’un esclave qui réclame sa liberté. Le parlement de Bretagne, lui, a enregistré l’édit dès le 24 décembre 1716. Le sol breton n’affranchit donc pas par lui-même: Jean Mor reste suspendu au bon vouloir d’un maître qui, seul, peut le libérer.

Brest n’est pas Nantes. Le grand port militaire du Ponant – c’est ainsi que la Marine royale désignait ses forces de l’Atlantique, par opposition au Levant méditerranéen – a bien armé des navires négriers, mais à une échelle modeste au regard des grands ports de la traite. L’historien Érick Noël n’en évalue pas moins à plus de 7 000 les Noirs et gens de couleur, le plus souvent de condition servile, retenus au XVIIIe siècle dans les ports bretons – Nantes surtout, Saint-Malo et Lorient ensuite. Domestiques de colons, de négociants ou d’officiers de marine, beaucoup sont très jeunes, et la promesse d’affranchissement compte parmi les moyens de les tenir. En 1777, la déclaration pour la police des Noirs interdira l’entrée du royaume aux gens de couleur; à Brest, on aménagera pour eux des cachots dans les sous-sols du château, qui abrite aujourd’hui le musée national de la Marine.
Pour Jean Mor, la mécanique judiciaire ne laisse guère d’issue. L’édit de juillet 1682 sur les empoisonneurs, né de l’affaire des Poisons, punit de mort l’usage du poison sans faire de différence entre le crime tenté et le crime consommé. Comme l’exige l’ordonnance criminelle de 1670 pour toute peine corporelle, la cause remonte devant le parlement de Bretagne, à Rennes, où la sentence capitale est prononcée. La présentation de la conférence qu’Annick Le Douget donnait en mai à Melgven, dans le Finistère, décrit Jean Mor comme une victime broyée par la machine judiciaire. Les voix discordantes sont alors rares. En Basse-Bretagne, l’une d’elles sera celle d’un jeune avocat quimpérois, Théophile-Marie Laennec, qui dénoncera la barbarie de la traite à l’occasion du procès consécutif au naufrage d’un négrier à l’île de Sein, en 1778.

Le roman d’une liberté promise

De ce dossier, José Le Moigne tire un roman de 170 pages, paru le 16 avril dans la collection «Romans historiques» de L’Harmattan. Le récit s’ouvre en 1761 sur une habitation sucrière de Saint-Pierre, alors cœur marchand de la Martinique, au pied de la montagne Pelée. Séparé tout jeune de sa mère, Jean Mor y grandit dans la grande case, domestique au service du maître, Laverdin de l’Étoile. Viennent ensuite la mer, puis Brest, son arsenal et son bagne, où la liberté promise se dérobe à mesure qu’il croit l’approcher.

Le livre a mûri longtemps. Dès 2014, l’auteur en publiait des chapitres sur Potomitan, site consacré aux cultures créoles, sous le titre provisoire L’Esclave du Ponant. On y suivait Jean Mor de Recouvrance à Kéravel, quartier pauvre adossé au bagne, de l’hôpital des marins jusqu’à la chambre de justice et à l’échafaud. On l’y entendait parler créole avec un mulâtre rencontré à l’hôpital, comparer sa livrée écarlate à un costume de carnaval, ravaler les humiliations d’un maître soucieux de briller dans le monde. Le titre définitif a gardé le Ponant: Jean Mor est l’esclave d’un monde maritime, celui des vaisseaux du roi.

Le romancier ne se fait pas historien. Là où l’archive ne conserve guère que la parole des juges, il invente une enfance, des amitiés, une langue, une colère. Le parti pris est assumé: rendre une intériorité à celui que la procédure réduit au rang d’accusé. Au lecteur de faire la part entre les faits établis – la naissance à Saint-Pierre, le maître officier, la promesse non tenue, le poison, le supplice – et ce qui relève de l’imagination. Dans Pluton Magazine, Dominique Lancastre salue d’ailleurs un roman historique qui éclaire des événements bien réels.

Un enfant de Fort-de-France à Brest

Cette traversée, José Le Moigne l’a accomplie à son tour, près de deux siècles plus tard et dans une tout autre condition. Né le 7 janvier 1944 à Fort-de-France, d’un père breton et d’une mère martiniquaise, il arrive à trois ans, en 1947, dans un Brest que la guerre a dévasté. Sa notice d’éditeur rappelle que les siens y passaient pour «la seule famille antillaise de la ville». Il ne quittera la Bretagne qu’en 1968, reçu à un concours administratif, pour une longue carrière d’éducateur puis de directeur à la Protection judiciaire de la jeunesse, d’Orléans à Douai en passant par Rouen, Nantes ou Valenciennes. Difficile de ne pas voir un écho entre ces décennies passées auprès de jeunes aux prises avec la justice et le destin d’un garçon de vingt ans qu’elle a broyé.

Poète d’abord – son premier recueil, Polyphonies, paraît en 1965 –, mais aussi chanteur, compositeur et dessinateur, il a construit une œuvre que la Martinique et l’esclavage traversent de part en part: Madiana (2001), Tiré chenn-la an tèt an mwen ou l’esclavage raconté à la radio (2004), On m’appelait Surprise (2010), qui met en scène l’insurrection du Sud de 1870, ou encore Joseph Zobel, le cœur en Martinique et les pieds en Cévennes(2008), préfacé par Raphaël Confiant – un titre qui sonne presque comme un autoportrait. Les poèmes d’Échos de l’île (2013) paraissent en regard de leur traduction en créole martiniquais, et plusieurs de ses livres ont figuré dans les sélections du prix Carbet. L’association L’Or des Îles le présentait il y a dix ans comme un «breton noir».

Chemin de la mangrove, paru chez L’Harmattan à la fin des années 1990 et où l’on devine une large part autobiographique, éclaire ce double ancrage. On y suit Julien, fils d’un matelot breton et d’une institutrice martiniquaise, qui a douze ans en 1956 – l’âge qu’avait alors l’auteur – dans le Brest de la reconstruction. Sa mère y renonce à faire valoir ses diplômes pour ne pas offrir prise au racisme; lui a perdu en route sa langue maternelle. Un soir, auprès d’elle, l’enfant en tire une certitude qui vaut serment: «j’étais et resterais créole». Plus tard, humilié par un curé, il voudrait crier sa révolte en créole, non par rejet de la Bretagne, précise-t-il, mais parce que c’est la langue que l’exil lui a prise. Le roman ne choisit pas entre ses deux appartenances; il les fait tenir ensemble, au prix de quelques blessures.

Des mémoires qui se répondent

Le roman arrive au terme d’un lent travail de mémoire. Brest a donné le nom de Jean Mor à une rue du quartier de Bellevue, sous une plaque – «Jean Mor, esclave victime de préjugés» – que l’association Mémoires et Partages juge bien laconique. En 2015 a été inaugurée sur la rade la sculpture Mémoires, haute de dix mètres, réalisée par Marc Morvan dans des tôles de construction navale d’après un projet du Martiniquais de Quimper Max Relouzat, président de l’association Mémoires des esclavages. C’est au pied de cette œuvre que s’est tenue, le 10 mai 2025, la cérémonie nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, présidée par François Bayrou, alors Premier ministre, qui rappela que Toussaint Louverture avait été débarqué captif dans ce même port. Le 6 novembre, enfin, le théâtre Max-Jacob de Quimper accueillera Jean Mor, un monologue mis en musique qui voit dans le supplicié de 1764 «notre grand frère, à tous».

C’est peut-être l’apport le plus singulier du livre: faire circuler cette mémoire dans les deux sens. Longtemps, le souvenir de l’esclavage s’est réparti entre deux territoires – aux Antilles, celui de l’habitation, du marronnage et du 22 mai; dans l’Hexagone, celui des ports négriers et de leurs fortunes. L’histoire de Jean Mor tombe entre les deux, celle d’un enfant de Saint-Pierre supplicié en Bretagne, d’un esclave sur un sol réputé libre, et c’est sans doute pourquoi elle a si longtemps échappé à tous. Qu’un écrivain lui-même partagé entre les deux rives la raconte comme une histoire commune n’a rien d’indifférent. Ce que Glissant appelait la Relation prend ici un tour très concret: la Bretagne découvre qu’elle a eu ses esclaves, la Martinique qu’un de ses fils s’est dispersé, en cendres, dans le vent de Brest.

Un fils de Saint-Pierre

Le calendrier ajoute sa propre résonance. Le 20 octobre, le Parlement a achevé l’abrogation symbolique du Code noir, sans une voix contre dans les deux chambres, à l’initiative du député guadeloupéen Max Mathiasin. L’histoire de Jean Mor rappelle que le droit de l’esclavage ne s’arrêtait pas au rivage des îles: il a suivi les esclaves jusque dans les ports de France, avec ses édits, ses amirautés et ses bourreaux. En rendant à ce garçon une mère, une enfance et une langue, José Le Moigne a fait œuvre de restitution, dans la mesure de ce que peut un roman. Reste une question, qui s’adresse cette fois à la Martinique. Brest a sa rue Jean Mor, Quimper lui consacre un spectacle: quelle place Saint-Pierre et l’île tout entière sauront-elles faire à ce fils parti un jour dans le sillage d’un officier du roi, et qui n’est jamais revenu?

Gérard Dorwling-Carter

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 Viré monté