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Un grand flibustier
(corsaire des Antilles) noir
au service de la France au XVII° siècle:

Diego le Mulâtre

Jean-Pierre Moreau

 

 

 

 

 

 

Un filibustier français dans la mer des Antilles, Jean-Pierre Moreau • 2002
• Éd. Payot • ISBN 978-2228895576 • 9.75 €.

Un filibustier français dans la mer des Antilles

Naissance: Il fut tout à tour ou indifféremment appelé Diego le Mulâtre, Diego de la Cruz, Diego le Métis, Diego Grillo, Diaguillo, Diego Lucifer ou Diègue en français. Ce personnage hors du commun est né à La Havane d’une maman noire et peut être, comme pourrait le suggérer son nom Lucifer, du général hollandais Hendrick Jacobsz Lucifer qui croisa dans les Antilles entre les années 1610 et 1630. La réalité est peut être moins romantique mais dans tous les cas il navigua très tôt avec les Hollandais et devint un marin expérimenté et extrêmement doué.

On signale ses premiers faits d’armes en 1633 quand il participa à la prise de Campeche au Mexique et l’année suivante quand, en compagnie du Hollandais Van Walbeeck et du flibustier français Pierre Le Grand il s’emparait de l’île de Curaçao qui servira dorénavant de base hollandaise dans les Antilles.

Ses traits de caractère

Un grand seigneur, mais bien malin et à l'occasion assez facétieux et bon vivant.

Diego était associé en 1636 avec un Anglais, le capitaine Thomas Newman avec une commission de la Compagnie de la Providence. Ils s’emparèrent d’un navire que Diego ramena en Hollande, oubliant au passage les droits dûs à la Compagnie, qui eut quelques difficultés à les récupérer. Mais c'était avant tout un grand seigneur comme le rapporta un chroniqueur anglais: le Père Thomas Gage, alors au service des Espagnols. Le navire qui transportait le bon père fut arraisonné par Diego. Notre flibustier s'empara de la fortune du «malheureux» religieux, mais en lui rendant soigneusement ce qui n'avait aucune valeur!

Et en compensation il lui offrit un superbe dîner avec les vivres du bateau capturé et l’engagea à aller saluer sa mère qui habitait La Havane!

L’homme de Dieu qui s'attendait peut être au pire, apparaît comme subjugué par Diego: «Ce fut donc ce fameux Mulâtre qui aborda notre frégate avec ses soldats, où il n’aurait pas trouvé de quoi récompenser sa peine si n’eut été les offrandes des Indiens que je portais, dont je perdis ce jour-là la valeur de 4000 pièces de 8 en perles et pierreries et près de 3000 en argent comptant ... [...] le capitaine Diaguillo fit laisser par une honnêteté peu ordinaire à un corsaire quelques vivres au maître de la frégate, à peu près autant qu’il en fallait pour nous conduire jusqu’à terre dont nous n’ étions pas fort éloignés et prirent de la sorte congé de nous en nous remerciant de la bonne chère que nous leur avions faite...

Diego était particulièrement facétieux (aimant les farces), le capitaine Domingo de Tartas l’apprit à ses dépens. Prisonnier sur le navire du capitaine hollandais Adrian Clas il eut l’occasion de rencontrer Diego. Celui-ci se faisait appeler Diego de los reyes et disait être de Séville. Cela intrigua fort notre espagnol car Diego s’exprimait dans cette langue avec un accent qui lui paraissait portugais. En plus Diego était censé être lui aussi prisonnier alors qu’on lui avait laissé tous ses habits, son épée, sa dague et jusqu’à sa guitare avec laquelle il distrayait l’ équipage. Pendant la traversée il apprit également que le Honduras avait été mis à sac par des Hollandais conduits par un certain Diego de la Cruz mais il ne sut jamais qu’il avait eu en face de lui ce fameux Diego!

Le même sort fut réservé en mai 1638 au gouverneur de Cuba. Par l’intermédiaire d’un religieux, Diego fit passer une proposition de rémission contre un emploi de général de la flotte espagnole, pas moins! Il se disait prêt à abandonner le camp ennemi et à se ranger du côté des Espagnols. Le rendez-vous devait se dérouler ainsi: Diego tirerait 3 coups de canon sur la forteresse de La Havane comme signal de son arrivée et l’on pourrait alors venir le chercher sur son navire. Complètement abusé et se réjouissant un peu trop tôt, le gouverneur commença les préparatifs pour le recevoir jusqu’à ce qu’il apprit que Diego était à quelques centaines de kilomètres de là faisant des prises sur la côte du Yucatan!

Sa carrière

Outre une multitude de prises sur mer, Diego effectua également un certain nombre d’opérations terrestres. En 1638 il est associé au capitaine hollandais Cornelis Jol (dit «Jambe de bois») dans l’attaque de la flotte d’argent espagnole. Au début 1641 il assaille Trujillo au Honduras. En septembre on dénonce ses méfaits dans la région de san Francisco de Campeche au Mexique. En 1642 il tenta d’atteindre la ville de San Pedro au Honduras mais fut reconnu et obligé de se retirer il fit quelques pillages vers Trujillo. Associé au français Jean Gabaret il utilisait comme base l ’île de Guanaja dans le golfe du Honduras, d’où il lançait des opérations. L’année suivante Salamanca de Bacalar (Mexique) était pillée. Le 20 juillet il servit de pilote à la flotte anglaise de William Jackson venue venger l’expulsion des colons anglais installés sur l’île de la Providence (Santa Catalina), en attaquant Trujillo.

Excédé des ruses et pillages perpétrés en toute impunité par notre flibustier, le Roi d’Espagne ordonna sa capture à tous prix dans les plus brefs délais. Cela n’impressionna pas outre mesure Diego que l’on retrouvait sur les côtes de Bacalar monté sur une frégate. Il se renforça même et en 1645 rodait avec 6 navires sur les côtes de Tabasco (Mexique).

Il devint même en personnage de légende. On racontait que l’expulsion de la population indienne qui le ravitaillait sur Guanaja l’avait obligé d’aller hiverner dans de très mauvaises conditions vers les cayes de bacalar, mangeant de la tortue. Cela l’aurait déterminé à regagner l’Europe où il se serait installé avec sa femme hollandaise au Portugal. Mais pour mieux préparer son retour car il aurait trouvé un associé en la personne d’un comte portugais, ancien prisonnier des Espagnols à Carthagène, bien décidé à prendre une revanche en venant piller les Indes espagnoles.

Diego au service de la France

La signature du traité de Westphalie permettant à la Hollande d’acquérir des positions commerciales dans les Antilles espagnoles mit fin à la course hollandaise. Diego se retrouvait ainsi privé de commissions l’autorisant à faire des prises sur les Espagnols. Pourtant quelques années plus tard, il était de nouveau dans les Antilles mais cette fois-ci du côté français. Ayant déjà travaillé avec des français comme le capitaine Jean Gabaret, il vint sans peine prendre des commissions auprès du gouverneur de la Tortue, pour la compte de la France. En 1669 on signale sa présence dans la flotte de l’Olonnais sur la caye Cocinas. Il commande alors 2 frégates françaises. La plus grande de 6 canons et 70 hommes, l’autre de 2 canons et 50 hommes. Un autre témoignage français le localise l’année suivante continuant à prendre des commissions à la Tortue où il est appelé Diègue. Puis l’année suivante il est aux côtés du grand Henry Morgan monté sur le Saint Jean pour la prise de Panama. La paix étant signée cette année-là entre l’Angleterre et l’Espagne les Espagnols déposèrent une plainte à Londres en raison du vol vers La Havane d’un aviso (navire rapide porteur de dépêches) envoyé depuis Carthagène. Les Anglais outrés répondirent que tout acte de violence était désormais interdit entre les deux royaumes. Mais entre-temps on s’aperçut que c’était Diego qui avait fait le coup et qu’il portait encore une commission anglaise (pour l’opération sur Panama) et qu’il fallait donc qu’il vienne rendre des comptes. Cela ne l’empêcha pas de continuer ses activités en toute quiétude. Cette année-là il s’emparait de deux voiles hollandaises et se retrouva à la tête de 4 navires. En juin 1673 il intercepta de nouveau une frégate. Trois navires espagnoles sortirent pour le prendre, il les défit mais quelques jours plus tard c’est l’Armada de Barlovento (la flotte espagnole dédiée à la protection des convois d’argent et à la lutte contre les flibustiers) qui réussit malheureusement à le capturer. Il fut sûrement exécuter très rapidement de peur qu’il ne s’échappe. 

Disparaissait ainsi après quarante années d’aventures en mer un personnage exceptionnel à plusieurs titres.

Conclusion 

Modeste enfant noir de La Havane il put par un clin d’oeil du destin et par ses exceptionnelles qualités de marin et de soldat s’imposer rapidement comme capitaine flibustier dans un milieu de «durs à cuire» majoritairement blancs. Il multiplia les exploits au cours d’une longue vie d’aventures à tel point qu’il devint un personnage de légendes. Mais quoique véritable grand seigneur des mers il sut à l’occasion se montrer facétieux et aimant la bonne vie. Un personnage qui dut sûrement être attachant.

Extrait de mon «Pirates» éditions Tallandier pages 68-74, les sources des documents cités sont dans le livre.

Jean-Pierre Moreau

 

 Viré monté