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La Martinique après le débat sur les articles 73-74

30. Brève problématique du tourisme martiniquais

Jean Bernabé

29. Avril 2011

Après la faillite de la canne à sucre, l’apparition quasi météorique de l’ananas et la ruine annoncée de notre banane, sous le choc de la «banane dollar», l’activité touristique et l’économie tertiaire à forte valeur ajoutée semblent actuellement les seules que nous puissions imaginer actuellement pour le développement optimal de notre pays, qui, comme chacun sait, n’a pas de pétrole. Après tout, quand on connaît les dégâts écologiques de l’industrie pétrolière, y a-t-il vraiment matière à se plaindre d’avoir été oublié par Dame Nature, lors de la grande distribution des ressources minérales. Notre histoire n’est pas pour autant exempte d’autres dégâts, générateurs de violences et autres maux.

Une des explications à notre allergie au tourisme se réfère, de façon obsessionnelle, à l’esclavage et aux mentalités qui, de façon indélébile, en auraient été façonnées. Trop souvent alléguée dans les défaillances de la Martinique en matière de services, cette explication ne vaut que dans la mesure où le peuple martiniquais serait amorphe, apathique et, par voie de conséquence, incapable de métamorphose. Elle gagnerait assurément à s’enrichir d’une dimension proprement politique, propre à compenser le déficit, voire l’absence d’une philosophie globale du développement à l’usage de notre île caribéenne.

Malgré une volonté maintes fois exprimée et mise en œuvre, ici où là, d’une avancée touristique, la vraie mesure d’un développement tout à la fois multidimensionnel et intégré de la Martinique ne semble pas avoir été jamais appréhendée. En sorte que le travail fait, malgré ses mérites ne parvient pas à des résultats qu’on voudrait de loin supérieurs aux propositions rhétoriques de bien des politiciens, soucieux pour se faire élire, de promettre monts et merveilles. Tant qu’il en sera ainsi, aucun optimisme ne nous sera autorisé. D’où la nécessité d’une réflexion renouvelée sur l’objet-tourisme et les modalités de son traitement par ceux qui nous gouvernent, à quelque échelon qu’ils se situent et à quelque mouvance qu’ils appartiennent. Mon propos, exempt de toute polémique comme de toute arrogance, ne tentera rien de moins que de cerner l’objet en question.

Les paradoxes de l’activité touristique

Le tourisme, censé être une mise en contact de populations, opère dans des conditions diverses. À ce titre, il entraîne les effets propres à toute mise en contact. Par la même, il présente deux caractéristiques différentes, voire opposées: il est, d’une part, temporaire puisque le touriste, même s’il revient à plusieurs reprises dans un lieu, est censé n’y «faire qu’un tour», et, d’autre part, il peut cependant entraîner des effets secondaires tendant à inscrire le touriste dans la pérennité et cela, sous des aspects où certains croient déceler une stratégie de néo-colonisation. Bref, le touriste qui s’incruste en achetant des terres, n’est pas une rareté. Cela peut se comprendre parfaitement, puisque le tourisme met en œuvre sous des formes diverses, allant de l’indifférence à une certaine curiosité, le rapport à l’Autre (tourisme d’origine extérieure, dont les protagonistes sont donc des gens étrangers au pays).

En dehors des déplacements intérieurs des locaux, ce qu’à la Martinique l’on qualifie ordinairement de tourisme caractérise essentiellement l’interaction entre des populations extérieures et notre territoire. Précisément, le tourisme d’origine extérieure n’est pas une industrie banale qu’on puisse mettre en œuvre efficacement, sans se soucier de ses particularités. Il convient en effet de tenir compte d’un autre important paradoxe qui se présente sous la forme suivante: le tourisme, c’est, en fait, une exportation. Mais une exportation qui ne s’exporte pourtant pas physiquement. C’est aussi un processus à travers lequel on «vend le pays» (au sens où on parle de vendre une destination) soit sans le «vendre» (c'est-à-dire sans l’aliéner), soit en le «vendant» (c'est-à-dire en le soumettant à la domination morale et financière de l’étranger). Dans le deuxième cas, la vente de la destination peut équivaloir à une vente de son «âme», à  la prostitution, à l’alignement systématique de sa personnalité à des valeurs étrangères ainsi que de son «corps» (la vente de terres et de biens immobiliers dépouillant la collectivité de son patrimoine par le biais de transactions mondialisées auxquels les locaux ne participent pas, soit parce qu’ils n’ont pas les moyens financiers adéquats, soit qu’ils ne soient pas tenus informés de ces transactions, générées de façon non transparentes).

Pour que la balance de l’opération touristique ne soit pas déficitaire, il ne faut pas que la prestation fournie induise des importations dont le montant est égal ou supérieur aux exportations (importation de nourriture, par exemple ou de produits non directement liés à un investissement productif dans le secteur).

Sources de bienfaits et risques de dérives du tourisme à la Martinique

Le tourisme est considéré à la Martinique comme une activité positive pour le pays tant qu’il se fait sur un mode temporaire (éventuellement répétitif) et humaniste (plaisir de la découverte d’un autre univers). Mais comme toute mise en contact, il peut générer diverses sortes d’interactions sortant du cadre restrictif de la rencontre hédoniste avec le pays ou encore de la quête temporaire d’un autre univers, source d’enrichissement et d’épanouissement mutuel. Il arrive aussi, en effet, que la découverte touristique de la Martinique débouche sur un désir compréhensible de passer du temporaire au pérenne. En soi, ce sentiment n’a rien de négatif. Loin de là !  Cela dit, le droit de circulation sur la planète ne vaut que s’il est accordé également à tous. Or, on sait que tel n’est pas le cas, ainsi que le démontre la politique migratoire de tous les pays dits du Nord.

D’aucuns ont pu noter que le tourisme opérant à la Martinique débouche dans bien des cas sur une certaine implantation, notamment par l’achat de biens mobiliers. Cela permet de pouvoir bénéficier des richesses touristiques du pays en s’affranchissant des structures touristiques officielles (hôtels, gîtes ruraux, maisons d’hôtes etc.). Ce phénomène, qui aboutit à une certaine dépossession territoriale des locaux, n’aurait aucune gravité s’il s’accompagnait d’une réelle insertion, dans la population locale ou assimilée, des nouveaux venus (ceux qu’en créole on appelle les vanmennen ou encore les vanvini). Sauf à avoir une approche discriminatoire et xénophobe, on ne peut, en effet, refuser aux gens de l’extérieur de s’insérer dans le tissu social et socioculturel de la Martinique, s’ils en éprouvent le désir. Malheureusement, dans la réalité des choses on assiste assez souvent, au contraire, à la ghettoïsation de nos zones touristiques, de plus en plus occupées par une population vivant sur un mode ségrégé, voire d’apartheid soft. Information à vérifier, dans telle localité de la Martinique, des parents d’élèves souhaiteraient le remplacement de l’enseignant par un métropolitain à la diction plus compréhensible pour leurs enfants. Si cela était avéré, on aurait là une forme à peine déguisée de «reconquista», cause d’aliénation culturelle et territoriale.

Le tourisme, une source de confrontation à l’Autre et à soi-même

Les potentialités touristiques se mesurent à travers des données extra- et intra-territoriales. Les données extraterritoriales sont identifiées dans un espace correspondant soit au monde entier, soit, ce qui est plus réaliste, à la région géographique du pays concerné (la Caraïbe, par exemple). Parmi ces paramètres, figurent la beauté comparée du cadre naturel, la richesse comparée de la ressource culturelle, la crédibilité comparée de la sécurité etc. Mais on doit aussi prendre en compte des paramètres intra-territoriaux (niveau de l’accueil, de la communication, de l’aménagement culturel (qu’il faut distinguer de la culture) qui relève de pratiques d’ingénierie, auxquelles certains de nos jeunes devraient être formés). À titre d’exemple, une opération apparemment aussi banale que la signalisation – dont l’imperfection trahit dans notre pays un fonctionnement égocentrique, une véritable incapacité à se glisser à titre purement méthodologique dans la peau de l’Etranger, en quoi nous ne sommes pas très différents de beaucoup d’autres peuples prétendus développés – constitue en réalité une entreprise d’une valeur inestimable en termes non seulement d’ouverture à l’Autre, mais aussi d’équilibrage de la personnalité collective. La mission des Offices du tourisme est de présider à l’aménagement culturel non seulement dans son impact touristique, mais aussi dans son action en retour sur notre développement humain.

Tourisme en Martinique et développement humain

L’accueil du touriste n’est pas qu’affaire administrative ou encore commerciale. Il doit être en synergie avec l’Ecole, prise dans son sens le plus large. L’éducation au tourisme devient une nécessité.  Prolongement de l’ouverture à l’Autre, elle devrait occuper une place explicite dans le parcours scolaire. Sans pour autant impliquer une surcharge de l’emploi du temps, elle pourrait être intégrée à la connaissance de la géographie physique et humaine locale. À ce prix, le tourisme deviendra le tremplin d’une nouvelle vision de la Martinique, orientée vers un équilibre entre la connaissance de notre valeur et la recherche de valeurs ajoutées qui, précisément, ne nous enferment pas  dans le tout-tourisme.

L’accueil du touriste doit être fait de discrétion et de bon sens. Chose importante à noter, en fin de compte, loin de concerner le seul touriste, il se répercute également sur l’accueil que nous pouvons réserver à tout un chacun dans les bureaux, les commerces, la rue. L’accueil est lié aussi à la communication, pas seulement linguistique, mais aussi et surtout linguistique. La connaissance des langues étrangères (notamment l’anglais et l’espagnol) est indispensable à un tourisme réussi. Une relation intensifiée à la Dominique et à Sainte-Lucie doit devenir porteuse d’une volonté de plurilinguisme généralisé, au travers de partenariats scolaires structurés et sécurisés. En d’autres termes, les enjeux du tourisme sont aussi ceux du développement. À cet égard, le plurilinguisme devient tout à la fois un objectif et un moyen. Est-il concevable d’avoir à nos portes une anglophonie non «exploitée»?

Le pays Martinique, au travers d’une promotion-valorisation du Martiniquais, doit se rendre éligible sur le marché du tourisme mondial, tout en évitant, bien sûr, les effets secondaires dévastateurs soulignés précédemment. Et si l’École a un rôle majeur à jouer dans l’éducation au tourisme, qui est une éducation à l’altérité (moyen de mettre en œuvre le relativisme culturel, source de la tolérance et antidote de la violence), elle est aussi le vecteur d’une éducation à l’identité martiniquaise. On le voit donc, le tourisme est une activité à double détente. Précisément, en tant qu’activité d’exportation qui, paradoxalement, ne sort pas du pays qui le met en œuvre, il constitue une industrie dotée d’un coefficient particulièrement crucial en termes soit de développement soit de régression. Il devrait permettre le développement d’une culture non pas martinicocentrique, mais en permanence martinicocentrée. Avant de faire le bilan de ce qu’on apporte à l’Autre, ne faut-il pas déjà répertorier les richesses qu’on possède? Avant de négocier culturellement avec l’Autre, ne faut-il pas découvrir son propre patrimoine et l’assumer?

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