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À la mémoire d’Eddy Toussaint (Tontongi),
intellectuel engagé et homme de conviction

Frenand Léger

Jill, Jonah & Eddy Jill, Jonah & Eddy Toussaint Tontongi avèk James Darbouze, jiyè 2016.

Jill, Jonah & Eddy Toussaint Tontongi avèk James Darbouze, jiyè 2016.

La série de deuils qui frappe le monde intellectuel et culturel haïtien continue malheureusement de s’allonger. Après les récents décès de Michel Voltaire Marcelin, de Danielle Legros Georges, de Joseph Dieudonné Larose, d’André (Dadou) Pasquet et de Frankétienne, c’est désormais au tour du poète, critique et essayiste de renom Eddy Toussaint de nous quitter. Comme l’a fait remarqué son ami, le conteur Charlot Lucien, son décès, survenu le 17 octobre 2026, confère à cette perte une résonance particulière. Cette date demeure en effet profondément gravée dans la mémoire collective haïtienne comme celle de l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines, père fondateur de l’indépendance nationale. À l’instar de l’Empereur, Eddy Toussaint était convaincu qu’aucune émancipation véritable ne saurait être pleinement accomplie sans une réappropriation profonde des valeurs culturelles de la nation. C’est dans cet esprit qu’il s’est imposé comme l’un des plus fervents défenseurs de la langue kreyòl et de l’Akademi Kreyòl Ayisyen. Le destin a également voulu qu’il s’en aille au pays sans chapeau en octobre, mois consacré, à l’échelle internationale, à la célébration des langues et des cultures créoles à travers le monde.

Né à Port-au-Prince, Eddy Toussaint s’initie à la poésie dans les années 1960 alors qu’il est à la fin de  l’école secondaire. En 1974, il quitte Haïti pour s’établir à Paris, avant de poursuivre des études de littérature française et de philosophie à Reims. Deux ans plus tard, il émigre aux États-Unis et s’installe dans la région de Cambridge, au Massachusetts, où il continue de se former, puis de développer une réflexion intellectuelle et une œuvre littéraire d’une remarquable fécondité. Au cours des années 1980, il choisit comme nom de plume Tontongi, un surnom affectueux que lui avait donné sa mère durant son enfance. Ce choix, loin d’être anodin, traduit à la fois son profond attachement à ses racines familiales et culturelles et son affirmation en tant qu’écrivain au sein de la diaspora haïtienne.

Il est des mapous dont la grandeur ne se mesure pas seulement à l’émotion suscitée lorsqu’ils tombent, mais surtout à la richesse et à la profondeur de l’héritage qu’ils lèguent aux générations futures. Directeur-fondateur de la maison d’édition Trilingual Press et de la revue trilingue haïtienne d’études politiques et littéraires Tanbou, auteur de nombreux ouvrages et articles, dont plusieurs recueils de poésie et essais en plusieurs langues, Tontongi se distinguait par une générosité intellectuelle exceptionnelle. Toujours ouvert au dialogue et à la confrontation des idées, il a contribué de façon remarquable aux réflexions sur les enjeux culturels, linguistiques et politiques d’Haïti. Parmi ses essais, Critique de la francophonie haïtienne (2007) et La Parole indomptée / Memwa Baboukèt (2015) occupent, à mes yeux, une place particulière. Ces ouvrages se distinguent à la fois par la rigueur de leur réflexion et par l’originalité de leur analyse des rapports entre langue, culture et pouvoir.

À l’instar de grands intellectuels haïtiens engagés dans la promotion et la reconnaisance du kreyòl, tels que Félix Morisseau-Leroy et Yves Dejean, Tontongi ne se contentait pas de discourir en français ou en anglais sur l’importance de notre langue nationale. Il utilisait le kreyòl comme un véritable instrument de pensée, de création et de savoir, démontrant ainsi par la pratique qu’il possède les mêmes potentialités d’expression, d’abstraction et d’innovation que n’importe quelle autre langue naturelle. À travers ses essais, ses textes poétiques, son travail éditorial et son engagement intellectuel, Tontongi a contribué à élargir les horizons de l’écriture en kreyòl et à affirmer sa pleine légitimité comme langue de réflexion, de création littéraire et de production de connaissance. Son œuvre est animée par la conviction que l’émancipation d’un peuple passe inévitablement par la valorisation de sa culture, de sa langue et par sa capacité à penser le monde dans ses propres mots. Tontongi ne concevait pas le kreyòl comme un simple symbole identitaire ou un outil de revendication politique. Il y voyait avant tout un instrument de création et de liberté. Tout au long de sa vie, Tontongi s’est employé à démontrer la richesse expressive du kreyòl au moyen d’une œuvre abondante, exigeante et profondément engagée. À ce titre, il s’inscrit dans la lignée de celles et de ceux qui ont fait du kreyòl non seulement une cause à défendre, mais également un outil de connaissance, de liberté et de transformation sociale.

Tontongi continuait de porter de nombreux projets intellectuels et littéraires, qu’il développait avec la rigueur, la passion et la persévérance qu’on lui connait. Jusqu’à ses derniers jours, il est resté fidèle à sa démarche critique, cherchant sans relâche à remettre en question les idées reçues, à interroger les récits dominants et à approfondir notre compréhension des rapports de pouvoir entre les cultures et les sociétés. Parmi les travaux qui lui tenaient particulièrement à cœur figurait Le Regard de l’Autre, son ouvrage inédit, qu’il souhaitait faire bientôt connaître au public. Dans le prolongement de ses travaux sur l’histoire, la culture et les mécanismes de domination, ce projet révèle une fois de plus son engagement intellectuel et sa volonté de décentrer le regard occidental sur lui-même et sur les autres sociétés. Il y a exactement trois ans, en octobre 2023, Tontongi m’avait contacté pour me demander de faire la recension de Cette terre, mon amour: Une anthologie trilingue de la poésie haïtienne contemporaine. À cette occasion, j’ai eu le privilège de m’entretenir longuement avec lui au téléphone au sujet du projet Le Regard de l’Autre. Je garde un souvenir précieux de cette conversation, qui m’a permis de mieux apprécier l’étendue de sa culture, la profondeur de sa réflexion et la sincérité de son engagement intellectuel.

Tontongi m’a expliqué que, dans Le Regard de l’Autre, il approfondissait sa réflexion critique sur l’Occident en mobilisant la démarche de l’anthropologie inversée. Cette approche consiste à renverser la perspective habituelle selon laquelle l’Occident se place toujours en position d’observateur. Ce déplacement du point de vue lui permet de remettre en question les prétentions universalistes souvent associées à l’idéologie occidentale et de mettre en lumière les contradictions qui traversent ses discours sur la civilisation, le progrès et la liberté. L’un des arguments les plus éloquents auxquels Tontongi recourt pour appuyer sa position est celui de la Révolution haïtienne. À travers la victoire des esclaves de Saint-Domingue sur les forces coloniales françaises et l’accession d’Haïti à l’indépendance en 1804, il met en lumière un renversement historique des rapports de pouvoir. Pour lui, cet évenement démontre non seulement la capacité des peuples colonisés à conquérir eux-mêmes leur liberté, mais invite aussi à relire l’histoire moderne du point de vue de celles et de ceux qui ont résisté à l’ordre colonial et contribué à transformer le monde.

Tontongi étendait également sa réflexion aux mécanismes plus subtils, mais non moins efficaces, de la domination contemporaine. Il s’intéressait particulièrement à la manière dont les représentations de la sexualité et la marchandisation du corps participent à la reproduction de rapports de dépendance entre les pays du Nord et ceux du Sud. Selon lui, le pouvoir ne s’exerce pas seulement par la force militaire et/ou économique. Il agit aussi par le biais des représentations, des désirs et des systèmes de valeurs qui influencent la façon dont les sociétés se perçoivent elles-mêmes et perçoivent les autres. En mettant à jour ces mécanismes symboliques, il cherchait à dévoiler certaines des logiques invisibles d’exploitation capitaliste qui contribuent à la perpétuation des inégalités à l’échelle mondiale.

Ce projet d’ouvrage témoigne de l’ampleur des questionnements qui nourissaient encore la réflexion de Tontongi. Au-delà de la critique du colonialisme historique, il s’intéressait aux formes contemporaines de la domination qui se déploient à travers les discours, les représentations culturelles et les structures idéologiques. Sa démarche visait à redonner aux peuples marginalisés la capacité de penser et d’interpréter le monde à partir de leurs propres expériences, tout en soumettant les récits dominants à un examen critique. À cet égard, Le Regard de l’Autre s’inscrit dans la continuité d’une œuvre profondément attachée à la défense de l’autonomie intellectuelle, culturelle, politique et économique. Le fait que Tontongi préparait encore activement la publication et la présentation de ce livre témoigne de la vigueur de son engagement et de sa volonté constante d’enrichir le débat et d’ouvrir de nouvelles perspectives de réflexion.

Il m’est encore difficile de croire et d’accepter que Tontongi nous ait quittés. Les mots me manquent pour exprimer l’immense tristesse que je ressens face à cette douloureuse nouvelle. C’est avec le cœur lourd et rempli d’émotion que je te dis adieu, mon frère. Ton départ laisse un grand vide, mais les souvenirs que nous avons partagés et l’héritage que tu nous laisses demeureront à jamais vivants dans nos mémoires et dans nos cœurs. Repose en paix, cher Tontongi. Tu as marqué nos vies de façon indélébile et tu ne seras jamais oublié.

J’adresse mes plus sincères condoléances à la famille, aux proches et à celles et ceux qui ont eu le privilège de te connaître. Je leur souhaite le courage et la sérénité nécessaires pour traverser cette douloureuse épreuve.

Adieu, compatriote engagé et fidèle à ses convictions. Adieu, mon frère!

Frenand Léger, Ph.D.
Professeur Agrégé au Département de français
de Carleton University
Octobre 2026

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Viré monté