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Solino : je te vis autrement

André Fouad

Solino

Source: https://www.google.com/maps

À travers une évocation empreinte de nostalgie et de poésie, André Fouad revisite les souvenirs de son enfance à Solino, quartier emblématique de Port-au-Prince. Entre réminiscences personnelles, références culturelles et regard lucide sur les bouleversements qui ont transformé ce lieu de mémoire, l'auteur livre un texte où l'intime rejoint le destin collectif d'une capitale en quête de son âme.

Il y a des quartiers qui m'habitent fiévreusement, comme des chansons du crooner américain Frank Sinatra, des portraits de la Mexicaine Frida Kahlo ou des haïkus du Japonais Bashō, écrits sur mesure pour dire la beauté, l'urgence, l'horreur et la frivolité de l'instant présent.

Chacun et chacune vivent leur quotidien à leur manière, selon leurs lois, leurs principes, leurs goûts et leurs rituels. Moi, je le vis autrement: dans mes silences, mes cris, mes gestes, mes soupirs, mes allers-retours, mes questionnements interminables et mes détours.

Je le vis à basse altitude en écoutant les airs intemporels de Miles Davis, Marcus Miller, Stan Getz et Guy Durosier sur mon ordinateur. Ah ! Que le temps passe vite. Autant de souvenirs ont refait surface en regardant, à la télévision, le dimanche 19 juillet 2026, la finale de la Coupe du monde 2026 au MetLife Stadium (New Jersey), soldée par la victoire de l'Espagne de Ferran Torres, Lamine Yamal et Rodri aux dépens de l'Argentine d'un certain Leo Messi, l'enfant terrible de Rosario, troisième ville du pays.

Très vite, de Rosario, il m'est venu à l'esprit, de façon spontanée et naturelle, Haïti, sa capitale, Port-au-Prince et, pourquoi pas, mon quartier de naissance: Solino.

Solino ! Solino ! Trois syllabes. Cela sonne japonais ou latino. Peu importe. Solino de mes rêves, Solino de mes bras coupés. C'est mon Solino à moi. C'est là où j'ai grandi et vécu jusqu'à l'âge de dix ans, avant de me réfugier à l'avenue Poupelard, à Morne-Dédé, dans le quartier de Nazon.

Je revois encore ma défunte grand-mère, Henriette Duverne, avec sa voix de ténor, ferme et rassurante, qui me berçait à travers les contes et les chansons traditionnelles, sous le regard bienveillant d'un clair de lune de mai.

C'est là-bas que j'ai découvert les plaisirs de l'enfance, entre les billes et surtout le football. En effet, je rêvais d'être Pelé, Cruyff, Garrincha, Manno Sanon ou Philippe Vorbe. J'éprouvais un bonheur immense à me baigner sous la pluie avec mes camarades de l'époque.

T'écrire aujourd'hui pour te dire quoi, mon quartier chéri ? Prendre de tes nouvelles, comme d'habitude. Hélas ! Je sais que tout tourne très mal pour toi, à en croire les dernières informations diffusées à la télévision et les rumeurs qui accompagnent les jours de pluie diluvienne.

Tu as perdu ton énergie, ton essence, ta joie de vivre, ton élan d'autrefois. Territoire foutu ! Territoire perdu ! Territoire entre les mains des bricoleurs de papiers d'ombre. On a tout dit... Bref !

Ah ! Que le temps passe vite, emportant avec lui les hommes et les femmes de bonne volonté. Mon quartier retrouvera-t-il son sourire en plein cœur de Port-au-Prince aux refrains apocalyptiques.

Dieu seul le sait, ainsi que les anges.

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 Viré monté