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La nature du vote déterminera le gagnant de ce soir... par Khal Torabully |
Dans le contexte des relents extrémistes des derniers propos du candidat-président Sarkozy, il est évident qu'une frange de la population française, notamment les étrangers et les français d'origine étrangère, se sentent, malgré eux, les invités surprise du deuxième tour des présidentielles. Ils se retrouvent coincés entre les diatribes sur l'immigration, les frontières, le vote des étrangers, dans une concurrence entre la droite et le FN pour le vote de ce parti qui a remporté, pour citer Marine Le Pen, "une victoire idéologique" au premier tour. L'enjeu est de cristalliser les peurs et les rejets autour de l'autre, de le soupeser entre viande halal, abus d'aides sociales, l'islamophobie, le racisme... La presse étrangère a parfois qualifiée cette campagne comme celle "des égouts" et comme la pire de la Vème République.
D'aucuns voient déjà Hollande émerger comme vainqueur au deuxième tour, mais une analyse de la sociologie électorale récente nous incite à plus de prudence, car la partie ne sera pas gagnée d'avance. Si Hollande émerge très clairement comme l'homme de l'entre deux tours, notamment après son brillant débat face à Sarkozy, et que les sondages l'accréditent d'une victoire au second tour, il reste cependant des éléments d'espoir pour le président-candidat. Je cite ses propos du jeudi 3 mai: «Jamais, je pense, une élection n'aura été aussi indécise, J'ai toujours pensé que ça se jouerait dans un mouchoir de poche. Je pense qu'on peut gagner.»
Pourquoi cette "certitude" martelée plusieurs fois?
Sarkozy pense encore pouvoir séduire les électeurs de Marine Le Pen. Il abonde dans la rhétorique frontiste dans l'entre-deux tours, car 40 à 50% des frontistes disent vouloir reporter leurs voix sur le remuant président-candidat, et seulement 15% sur Hollande. Et cela, après que Bayrou ait décidé de se détourner de Sarkozy, pour conflit de valeurs républicaines. Cela amenuise les espoirs sarkozystes, même si l'UMP tente d'isoler la décision du béarnais de pencher à gauche.
Et il nous convient aussi de nous pencher, à l'intérieur du vote frontiste, sur une frange de 25 à 30 d'indécis au sein du vote FN.
C'est sur cette proportion d'environ un tiers d'indécis que Sakozy fonde de réels espoirs de sa réélections.
Et il est intéressant de réfléchir sur cette donne en ce jour du deuxième tour des élections présidentielles.
Votes flottants ou votes indécis
Dans ce contexte de pêche aux voix indécises et abstentionnistes, il est intéressant de jauger les voix à ramener dans l'urne.
Il est établi que presque 50% de voix du FN iront vers Sarkozy, et que plus 25 à 30% de votes indécis sont à engranger au sein du même FN pour le président-candidat. Il y a aussi, ne l'oublions pas, une possibilité de report de voix des électeurs de Bayrou sur Sarkozy, soit environ un tiers de votes indécis à l'intérieur de l'électorat du MoDem. Sarkozy, qui fait l'humanité des autres candidats contre lui, sait que sa ré-élection se joue en grande partie dans ce réservoir de voix. Car ce sont souvent ces indécis qui créent la victoire et la surprise aux élections, et donc, il ne baisse pas les bras, allant même pêcher en eaux troubles du FN...
En politique, ces voix instables s'appellent le vote flottant.
Si les votes flottants ont toujours été une constante des démocraties, que l'on situait entre 2 à 3% d'électeurs indécis dans les exercices de vote, il est significatif de constater que les votes flottants ont évolué vers un ensemble à géométrie variable, qui parfois est évalué entre 15 et 20% de l'électorat. Ils indiquent une importante mutation de la sociologie électorale.
Peut-on y lire une désaffection des classes moyennes pour le politique, vu qu'elles se sentent précarisées et mal défendues par l'élite politique? Le vote flottant, sorte de ligne médiane "intuitive" entre les familles politiques établies, se confond souvent avec la classe moyenne, et l'élargissement de la crise à cette frange sociologique pourrait contribuer à étoffer ce vote que tout le monde courtise.
A celui-ci, il convient d'ajouter les abstentionnistes, qui peuvent, à tout moment, mettre un bulletin dans l'urne.
Cette indécision indique un fait: si les deux candidats en présence peuvent compter sur une tendance lourde au niveau des votes et d'intentions de votes, il s'agit d'axer leur stratégie électorale, leur discours les plus acérés, du côté de ces voix "égarées" à gagner coûte que coûte. Ce sont ces voix qui feront les résultats décisifs des urnes. Hollande aussi sait que l'enjeu majeur de ces élections, s'il est élu, c'est le pourcentage de votes qui le différencie de Sarkozy, et qui lui donnera une forte légitimité pour les jours difficiles à venir...
La stratégie de Sarkozy
Sarkozy a constamment axé son discours de candidat vers ces votes frontistes flottants et indécis, vers un vote de la colère, alors que son bilan a été la cause de celle-ci. Il essaie, en abondant dans le sens de Le Pen, de revenir au second tour, avec la claire intention de capter ce vote du mécontentement exprimé au premier tour contre lui. C'est dire que la tâche paraît ardue.
Mais, l'on assiste à une modification des courbes de sondage et une tendance penche en faveur de Sarkozy. L'Ifop et l'Isos indiquent en effet que l'écart de resserre entre Hollande et Sarkozy, en faveur de ce dernier. Mais il existe un bémol aux espoirs du président-candidat.
Les sondeurs indiquent cependant, qu'au second tour, 84% des électeurs sont sûrs de leur choix, et la balance penche encore en faveur de Hollande. Les instituts de sondage avaient prédit des votes entre 52% et 54,5% en faveur de Sarkozy, qui avait obtenu 53,06%, lors des suffrages en 2007. Les derniers sondages autorisés le 4 mai donnent Hollande gagnant à 52 et 53,5, ce qui laisse entrevoir une avance intéressante, mais pas aussi déterminante, en raison de ces reports de voix d'amplitude grandissante. On estime à moins de 20% les abstentions, et un record à battre pour le vote blanc : un million de bulletins nuls dans l'urne. C'est dire le poids de ce vote si lourd de sens pour la France, divisée sur une ligne idéologique imposée par le FN et malmenée par la crise économique et financière. Ces votes indécis et votes blancs indiquent un désenchantement pour la classe politique traditionnelle, d'où la montée du FN, du Front de gauche. Il est cependant un vote que l'on commence à voir émerger, et lui aussi pèsera dans la balance, même si le candidat Sarkozy semble lui tourner le dos en endossant les thèses de Le Pen.
Un vote qui fait son apparition
Le vote communautariste, même s'il a été moins mis en ligne de mire que les autres, a aussi émergé lors de ces élections présidentielles en France. Cet élément est une indication sociologique intéressante, découlant du positionnement idéologique de Sarkozy sur les thèses du FN.
Le communautarisme et Sarkozy, cela mériterait une analyse et des études nécessaires à mener, tant le personnage a soufflé du chaud et du froid sur cet aspect "tabou" la société française. Sarkozy a suscité beaucoup d'espoir en tant que Ministre de l'Intérieur, en créant officiellement, en 2003 le Conseil français du culte musulman (CFCM), pour trouver un interlocuteur face à l'état français. Puis, ce même CFCM est devenu un organisme sans moyens, sans cohérence et laissé comme un caisson vide de sens, peu représentatif, ou au mieux, comme une instance à vocation politique, avec des soupçons de soutien au pouvoir sarkozyste.
Et en 2007, charmées par cette "ouverture", les communautés musulmanes avaient voté pour Sarkozy. Mais l'histoire est différente en 2012. Suite à son positionnement idéologique sur les idéaux de Marine Le Pen, Sarkozy a opéré un tournant à 360%. S'il a conforté le côté communautariste avec le CRIF (83% de français établis en Israël ont voté pour Sarkozy), avec les arméniens (avec la loi sur le génocide), et fait des appels de pied envers les communautés asiatiques (discours de Latran), Sarkozy récuse officiellement le vote communautariste. Et Hollande a raison de lui dire que derrière ses propos, ce n'est pas le vote communautariste que Sarkozy récuse, mais l'Islam. Aussi, les polémiques de Marine Le Pen sur la viande halal sont reprises par le président candidat. Qui ne manque pas, dans cet exercice, d'ajouter que le communautarisme, "c'est comme le cholestérol, il y en du bon et du mauvais"... Un article du Nouvel Observateur du 5/5/12 de Pascal Boniface indique à juste titre les risques de cette appréciation différentielle du fait communautaire que Sarkozy a courtisé tout le long de son mandat:"Il y a donc pour lui le bon et le mauvais communautarisme. Celui qu'il est légitime de séduire et celui dont on condamne l'existence.
Cette conception comporte de nombreux risques. Le premier est tout d'abord non pas de combattre mais de renforcer le communautarisme musulman, la stigmatisation conduisant à un repli identitaire. Les musulmans pourraient par ailleurs être tentés de plus et mieux s’organiser pour peser en tant que tel sur les décisions politiques. Il y a également le risque d'introduire une concurrence entre les communautés qui, loin de réduire les tensions, viendraient les aviver.
Entre les musulmans et les autres, la nature des réactions apaisées, normales ou antagonistes et basées sur la peur réciproque, est un enjeu essentiel, non seulement pour l’avenir de la société française, mais également pour le rayonnement de la France dans le monde.
À dresser un mur psychologique entre immigrés et Français, entre musulmans et non musulmans, Nicolas Sarkozy joue avec le feu".
C'est cela, pour moi, la grande ambiguïté sarkozienne : une mise en ligne de mire d'une partie de la France, pour apeurer les français et se poser en homme garant de leur sécurité. Cette stratégie rappelle les manipulations bushiennes, qui a envahi l'Irak sous de faux prétextes d'armement de destruction massive, lui permettant de se poser comme le garant de la civilisation judéo-chrétienne et de "l'axe du bien", qui ont mené à sa réélection. Cela rappelle aussi la stratégie électorale de 2007 quand Sarkozy a encore joué la carte sécuritaire, en se posant comme celui qui karcheriserait la société française...
Ironie de l'Histoire?
Nous pourrions bien, en cas de sa défaite, assister à une ironie de l'Histoire : la structuration de la communauté musulmane (terme abusif, tant les communautés sont multiples) en France, notamment à travers le CFCM, présenté comme une œuvre républicaine, se retournant contre son concepteur... "La laïcité n'est pas contre les religions, mais leur assure toutes une égalité dans la République", aimait à rappeler Sarkozy. Une conscience musulmane est née à ce moment-là. Aussi, après cette séduction qui a fonctionné auprès d'elle, comme partie prenante de la nation française, il en résulte un sentiment d'abandon et d'ostracisme au deuxième tour. Et ce sentiment pourrait se retourner contre Sarkozy, comme un mauvais cholestérol, qui n’huilerait guère sa machine électorale pour sa réélections, mais agirait comme une mauvaise accumulation de frustrations qui bloquerait sa dynamique électorale. Car les déclarations de Guéant et de Sarkozy stigmatisent les musulmans de France et leur font peur. Certains à l'UMP renâclent face à cette dérive aux relents islamophobes, mais d'autres ont joué sur un fantasmatique "Appel de 700 mosquées à voter Hollande", fustigeant un vote communautariste... Aussitôt démenti par le CFCM. Cette manœuvre farfelue, infondée indigne d'un parti républicain, surtout pour de raisons peu avouables a encore une fois stigmatisé une frange de la population française. Si les banlieues ont voté majoritairement Hollande, c'est bien par rapport à cette démonisation de l'autre, de l'étranger, du Rom, du musulman, de l'autre venu des "cultures inférieures", pour citer les propos haineux de Guéant. Au premier tour, les musulmans ont signifié leur désamour à Nicolas Sarkozy, même s'ils partagent un certain nombre de valeurs avec le fondateur du CFCM.
Comme quoi, il ne faut pas ignorer un fait politique inspiré par le vote flottant ou indécis, comme le signale Sten Spare Nilson : "Il est (...) fréquent qu'en politique les divisions religieuses ou géographiques soient plus importantes que les différences économiques." Est-cela le sens à donner aux propos de Sarkozy concernant le deuxième tour: "Ca va se jouer à très peu de choses". Avec, en cas de défaite, et au vu des prochaines législatives, certains prévoient l'éclatement de l'UMP, car la stratégie de Buisson de droitisation à outrance a ses limites et présente de graves dangers!
Aussi, Je gage que devant le discours à relents frontistes de Sarkozy, causant un désarroi dans son propre parti et dans sa propre famille politique, l'on pourrait voir un nombre important de bulletins blancs et nuls et du vote des indécis. Et si les abstentionnistes du vote "musulman" se réveillaient, je ne pense pas que c'est pour Sarkozy qu'ils voteraient...Ceci n'est évidemment pas un signe d'une bonne santé démocratique. D'autant plus que l'on pourrait se demander si le candidat élu aurait bien plus que 55% des inscrits, c-à-d que quasiment un électeur sur deux ne voterait pas pour l'élection du président français... La majorité ne sera donc pas écrasante pour l'un ou l'autre, mesurée à l'aune de la totalité des français en âge de voter...
Tout reste à savoir où les voix indécises se reporteront...
Khal Torabully
6 mai 2012, 17h
- "Les Problèmes des électeurs indécis", p 60, Persée.
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6 mai 2012, 20h
Quoiqu'il en soit, Hollande incarne désormais les valeurs humanistes de la République...
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7 mai 2012, 8h
Les tout derniers sondages indiquent, aujourd'hui, un resserrement en faveur de Sarkozy... Il y a eu deux millions de bulletins blancs, comme je le craignais, consigne de Le Pen suivie, donc. Petite progression de votes à droite, Sarkozy n'a pas pu mobiliser comme il le souhaitait... Il y a eu léger affaissement à gauche. Heureusement que la tendance ne s'est pas poursuivie et je me sens soulagé de ne plus entendre les injures racistes de Nicolas, Guéant et consort.
Merci Monsieur Hollande, en avant pour une France plurielle!
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