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Cov-19
Carnet du déconfinement

Khal Torabully

Mai
2020

Jours

1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 9 |10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16

Après Jour O (la veille du confinement), Jour 1, jour du confinement, et Jour 2, aujourd'hui, donc, je continue mes posts, alimentés de beaucoup d'échanges avec mes ami.e.s sur les réseaux sociaux. Merci de vos mots.

Jour 1

Chères amies, chers amis, bon déconfinement à vous.

Après nos Chroniques aux temps du coronavirus, que nous espérons pu blier, nous écrivons ce carnet, en lien avec le déconfinement. Après un premier texte de Constantin Severin, un deuxième de Jean-Louis Robert déjà mis sur le mur, un 3ème de votre serviteur, une courte méditation d'un instant vécu.

Bonne lecture à vous, la vie est toujours un soleil à préserver en soi.

Je me suis levé avec un poème de Basho dans la tête :

"vieil étang / une grenouille y plonge / le bruit de l'eau".

Je pousse la porte...
Ce matin, je sens, au réveil, quelque chose de différent, entre le début du confinement le 17 mars et le déconfinement du 11 mai, pendant lequel, sans discontinuer, j'ai tenu les CHRONIQUES AUX TEMPS DU CORONAVIRUS sur ce mur.

Si avant, je sentais que le monde allait vers quelque chose d'inédit, d'inquiétant, de sidérant, aujourd'hui j'ai ressenti comme une ouverture vers le dehors. Un premier tour de clé ouvrant la porte?

Il ne faudra plus écrire l'autorisation à circuler, que je recopiais à la main dans mes rares sorties.

Un acte d'écriture de moins.

Mais, prudence, je le sais, Wuhan a eu un nouveau cas hier, des foyers d'infection se signalent en Allemagne, déconfinée il y a 3 semaines. Je me dis, il faudra vivre avec le Covid-19 pendant au moins 2 ans. Mais...

Quelque chose a changé. Imperceptiblement, puis bruyamment. Une entreprise à une centaine de mètres reprend ses activités, j'entends des voix, un moteur de camion qui vrombit.

Des voix d'enfants dans la rue...

En sortant, je vois un oiseau mort. Cela m'a attristé. En me penchant sur son corps, je surprends une grosse mouche verdâtre...

La vie et la mort suivent leurs cours, comme toujours. J'ai enterré l'oiseau.

Triste.

Je remarque qu'il y a moins d'oiseaux qu'hier. Avant, ils étaient très sonores, très proches... Je sens qu'ils commencent à comprendre que l'espace qu'ils occupaient, vu que les humains s'étaient retirés en temps de pandémie, semble se rétracter.

Ils iront plus loin. Cela m'attriste...

Oui, quelque chose a changé...

Je me pose et regarde un cerisier, les fruits mûrissent...

Le ciel a une éclaircie, un nuage gris apportera de la pluie, c'est sûr...

J'écris...

Voilà comment j'ai vécu ces premiers instants du déconfinement, avec une sensation que les oiseaux repartaient se confiner pendant que l'humain reprenait possession d'un espace jadis ouvert à leurs pépiements et chants.

Mais je les ai vus dans leur généreuses migrations.

Entre nos transhumances.

A suivre...

(c) KT, 11 mai 2020, jour du déconfinement

Chères amies, chers amis, JOUR 1, nous commençons aujourd'hui ce carnet, comme annoncé hier dans nos dernières Chroniques aux temps du coronavirus...

AUJOURD'HUI, UN POÈME DE Constantin Severin. Ce sera notre texte 1..

Vos textes et remarques sont les bienvenus en commentaires, en attendant des contributions de poètes, d'écrivains et d'artistes. Mais vous pouvez aussi contribuer en nous faisant part de vos observations, remarques, etc sur la façon dont vous vivez l'événement.

Aujourd'hui, nous commençons avec un magnifique tableau de Raouf Oderuth, fait aux temps du coronavirus, sur les rives du Gange encore désertes, en attendant le déconfinement en Inde.

Tout un symbole pour les déconfinements en cours ou à venir...

Parlez-nous de votre vécu, pensées en ce jour HISTORIQUE, façon de continuer notre compagnonnage aux temps du coronavirus. Votre sentiment, que vous soyez écrivain ou artiste ou non?

Bonne journée à vous.

Merci pour vos commentaires et témoignages en commentaire pour cette reprise.

DÉJÀ VOICI UN PREMIER TEXTE DU GRAND POÈTE ROUMAIN CONSTANTIN SEVERIN AVEC TRADUCTION ANGLAISE

POEMUL DE LUNI
MONDAY POEM
POÈME DU LUNDI

LE MAÎTRE DES FONTAINES

A Orhan Pamuk

ni les parents obsédés par les tâches quotidiennes
n'ont pas veillé sur mon enfance dans mon village natal
tout comme le maître des puits
l'homme à l'âme marmonne en silence
et les eaux mystérieuses et claires
d'où j'ai appris la poésie des profondeurs
et l'alphabet de l'obéissance
trouver la place du puits était un rituel magique
et cela a commencé par une prière nous avons tous les deux dite
les yeux à moitié ouverts
un regard vers l'intérieur
l'autre coincé dans la terre récupérée
et j'ai attendu que le ciel se dégage
avec le tremblement saisissant des profondeurs
puis l'artisan a fait éclore des chemins invisibles à la surface
recherché dans les moindres détails
parfois il roulait et prenait le pouls de la terre
il a écouté avec son oreille au sol
il m'a dit que les eaux avaient des daimons profonds
qui ne communique qu'avec des artisans bien
à travers des mots-événements
la première pelle de terre de l'endroit choisi
a été jetée dans le ciel
et j'ai regardé les grains d'ambre
roulé de poussière autour de nous
et j'ai frotté mes paumes en sueur de joie
comptant dans mon esprit la sonnerie des cloches
de l'église du village
tandis que le puits d'eau avançait de jour en jour
et je tournais l'artisan aux yeux d'émeraude
de la corde tendue autour d'un cheveu
J'avais l'impression de commencer à communiquer
de plus en plus frénétique et insatiable
avec la nature sonnée par l'ondulation des profondeurs
à travers des mots-événements
après avoir fini d'assembler le mince chapeau noir
le maître des puits a soigneusement mesuré mon ombre
avec un roseau mince et fragile
à travers lequel on pouvait entendre la solitude et rêver chanter
un destin au bord de la germination
et l'a intégré dans le cylindre de pierre et de mortier
faire une croix devant mon coeur
le maître des puits est allé au-delà mais maintenant je sais
les villes ont des daimons de villes dans les profondeurs
fontaines profondes de mémoire et de vie spectrale
les villages ont des daimons de villages dans les profondeurs
fontaines profondes de mémoire et de vie spectrale
mon coeur a des daimons de coeurs dans les profondeurs
fontaines profondes d'amour et de mémoire
les mots ont des mots de mots dans les profondeurs
puits profonds de sens
et mémoire poussiéreuse

Suceava, 2 mai 2020

Lui Orhan Pamuk
nici părinții obsedați de muncile zilnice
nu mi-au vegheat copilăria din satul natal
precum a făcut-o meșterul de fântâni
bărbatul cu sufletul mustind de tăcere
și de ape tainice și limpezi
de la care am învățat poezia adâncurilor
și alfabetul ascultării
căutarea locului fântânii era un ritual magic
și începea cu o rugăciune pe care o rosteam amândoi
cu ochii întredeschiși
o privire îndreptată înlăutru
cealaltă înfiptă în pământul reavăn
și așteptam până când cerul se îngâna
cu freamătul uruitor din adâncuri
apoi meșterul hașura trasee nevăzute pe suprafața
cercetată în cele mai mici detalii
uneori se rostogolea și lua pulsul pământului
asculta cu urechea lipită de țărână
îmi spunea că apele au în adâncuri daimoni
care comunică doar cu meșterii de fântâni
prin cuvinte-evenimente
prima lopată de pământ din locul ales
era aruncată în înaltul cerului
iar eu urmăream cu privirea boabele de chihlimbar
rostogolite cu fire de praf în jurul nostru
și îmi frecam de bucurie palmele transpirate
numărând în gând dangătele clopotelor
de la biserica din sat
în timp ce puțul de apă înainta zi de zi
iar eu trăgeam meșterul cu ochi de smarald
de sfoara strânsă în jurul unui par
parcă simțeam că începeam să comunic
tot mai frenetic și cu nesaț
cu natura sonorizată de clipocitul adâncurilor
prin cuvinte-evenimente
după ce sfârșea de montat ciutura zveltă și neagră
meșterul de fântâni îmi măsura cu grijă umbra
cu o trestie subțire și fragilă
prin care auzeai cântând singurătatea și visul
unui destin în pragul înmuguririi
și o zidea în cilindrul de piatră și mortar
făcându-mi o cruce în dreptul inimii
meșterul de fântâni a plecat dincolo dar acum știu
orașele au daimoni de orașe în adâncuri
fântâni adânci de memorie și vieți spectrale
satele au daimoni de sate în adâncuri
fântâni adânci de memorie și vieți spectrale
inima mea are daimoni de inimi în adâncuri
fântâni adânci de iubire și memorie
cuvintele au daimoni de cuvinte în adâncuri
fântâni adânci de înțelesuri
și memorie pulverulentă

Suceava, 2 mai 2020

Nous accueillons un texte de Jean-Louis Robert, qui après celui de Constantin Severin, constitue le deuxième écrit du carnet, qui est plus réactif, bref, dans l'ensemble, que nos Chroniques. Bonne lecture à tous et toutes...

(ANGOISSE)

en manque de tact
derrière un masque
j’erre tel un chirurgien
sourd aux applaudissements
dans les rues grises
que des couronnes obscures ceignent
où est l’Autre
je rôde
aux franges de la ville ceinte
par des guirlandes d’insomnie
j’entends l’aboi inextinguible
de la nuit chienne
sa morsure a tuméfié
les chairs de l’aube
où est l’autre
il a perdu sa majuscule
et de sa superbe
le voilà qui creuse l’écart
égaré aux croisées de l’angoisse
il déparle
ses paroles enduites de gel hydroalcoolique
tombent dans l’oreille d’un sourd
le chirurgien s’est jeté dans la gueule du loup
sa bouche saigne
hier il a choisi qui devait mourir
je frôle la fleur de frayeur
dont la fragrance m’enivre
l’autre hurle
ne me touche pas
ne me touche pas
en manque de tact
j’erre aux croisées de l’angoisse

(c) JLR, 11 mai 2020, jour du déconfinement.

THE MASTER OF FOUNTAINS

To Orhan Pamuk

neither of my parents obsessed with daily chores
watched over my childhood in my native village
as did the master of fountains
the man with the soul muttering in silence
and waters mysterious and clear
from which I learned the poetry of the depths
and the alphabet of listening

finding the place of the well was a magical ritual
and began with a prayer we both said
with eyes half opened
one looking inward
the other mired in wet earth
and we were waiting untill the sky had met
with the strange trembling of the depths

then the craftsman hatched unseen paths on the surface
researched in the smallest details
sometimes he rolled and took the pulse of the earth
and listened with his ear to the ground
he told me that the waters have daemons in their depths
which communicate only with good craftsmen
through words-events

the first shovel of earth from the chosen place
was thrown into the sky
and I watched the amber grains
rolled with particles of dust around us
and I rubbed my sweaty palms with joy
counting in my mind the ringing of bells
from the village church

while the water well was advancing day by day
and I was steadying the emerald-eyed craftsman
on a rope tightened around a stake
I felt like I was starting to communicate
more and more frantic and insatiable
with the nature voiced by the rippling of the depths
through words-events

after he finished assembling the slender black bucket
the master of wells carefully measured my shadow
with a thin and fragile reed
through which you could hear loneliness and dreaming sing
a destiny on the verge of sprouting
and built it into the cylinder of stone and mortar
forming a cross in front of my heart

the master of wells has gone beyond but now I know
cities have daemon cities in the depths
deep fountains of memory and spectral lives
the villages have daemon villages in the depths
deep fountains of memory and spectral lives
my heart has daemon hearts in the depths
deep fountains of love and memory

words have daemon words in the depths
deep wells of meaning
and memories turned to powder

Suceava, May 2, 2020
(c), C.S, English version by Constantin Severin&Slim FitzGerald

 

Jour 2

CHÈRES AMIES ET CHERS AMIS, VOICI UNE PETITE OBSERVATION...

Hier, une image a frappé les esprits, l'entassement des gens dans le RER à Paris. Ce sont en principe des gens qui ont repris le travail. Foule dans un espace confiné.
Cette situation fait craindre une reprise de la pandémie, car même avec un masque, sans distanciation physique, le virus peut se propager, et il y a certainement des porteurs asymptotiques dans la population et depuis hier, quittant le confinement, ils sont en circulation, dans tous les sens du terme.
Le temps nous dira la gravité de cette triste réalité.
Une chose est sûre, la grippe espagnole a tué en plusieurs vagues.
ESPÉRONS QUE CELA NE SERA PAS LE CAS CETTE FOIS.
Nous sommes revenus à une cyclicité de l'histoire. C'est indéniable.
Relions...
Deuxième image, le désormais célèbre canal Saint Martin a Paris, qui lors du dimanche du second tour des élections municipales avait vu un entassement des parisiens. Une foule célèbre sa libération.
Les beaux jours revenaient et ils sont allés en masse prendre le soleil. Hier encore, les lieux étaient investis et la police a chassé les badauds.
Cela m'a ramené à l'esprit une chose : on avait fait voter au cours d'une pandémie, pour prouver qu'on pouvait faire un exercice de démocratie en temps du coronavirus.
Comprenne qui pourra, vu que des personnes en sont mortes démocratiquement...
Les faits remonteront certainement. En attendant, la foule est désormais devenue plus que suspecte, surtout dans les transports en commun, le rassemblement devenu un marqueur de la sidération sociale ou de la propagation virale possible.

Aujourd'hui, les enfants de la primaire vont à l'école.
Pari risqué. Comment faire comprendre à l'enfant qu'il faut garder une distanciation sociale alors que le contact physique est un des socles de son existence ?
Cruelle épreuve pour ces petits confinés la veille et reconfinés aujourd'hui, mais avec leurs copains. C'est un sevrage social qui aura un impact sur la psyché de nos bambins.
Comment faire comprendre à un enfant qu'il ne peut pas toucher l'ami qu'il bousculait ludiquement avant le confinement ?
C'est plus difficile, il me semble, que de demander à l'adulte de ne pas se toucher le visage. Barrière tellement difficile à ne pas franchir.
...

J'ai entendu une maman dire qu'après quasiment 2 mois passés avec son bambin,la ramener à l'école lui a fait ressentir le blues de la rentrée.
Décidément, ce virus nous donne la sensation de vivre deux fois une rentrée ou une vie.
Jadis, un adepte de la sieste affirmait qu'il n'en ratait jamais une, pour, dit-il, avoir la sensation de vivre deux matins dans la même journée.
C'est peut-être cette sensation que nous vivons depuis hier, une sensation de revivre une deuxième vie sociale après une immersion dans un film de science-fiction.
Dehors, je vois des gens dans la rue, avec ou sans masque, avec ou sans distanciation physique. Certains pensent que le virus n'est pas pour eux....
On fait la queue devant la poste, là, c'est organisé, comme devant le laboratoire d'analyses médicales. Au labo, tout le monde est masqué.
La vie reprend dehors.
On cherche ses marques, on réapprend à vivre deux fois, dans l'attente des choses à venir, et qui seront d'importance.
Voici ces quelques observations pour aujourd'hui. Je marche sur un fil de soulagement mêlé de crainte.
Bonne rentrée aux petits et grands , nous sommes entrées dans l'école de la pandémie...

(c) KT, 12 mai 2020

Mohamed Laroussi

Un écrivain américain majeur,
NORMAN LOCK, répond à un poème du superbe poète roumain Constantin Severin, qui a participé à nos Chroniques, et maintenant à notre CARNET DU DECONFINEMENT JOUR 2, texte 1.

Constantin Severin nous avait parlé de sa forêt de lilas légendaire, comme espace de résistance en ces temps de Covid-19.
Ce sera le Texte 1 de notre Jour 2, ces textes se répondant, ce qui nous plaît tout particulièrement, car nous favorisons les échanges pendant la pandémie dans cet espace toujours déconfiné par l’écoute et le partage humain. Lisons Constantin Severin d'abord et ensuite la réaction de Lock après:

les gens avec des masques
passent aveuglément
sur les cerisiers en fleurs des parcs
les caresses des amoureux
ont disparu avec les cris des enfants
un vieil homme avec un sac en plastique marche
dans la rue déserte
les yeux irisés
des visions d'une peur atavique
il essaie de couvrir ses oreilles
avec un tissu en coton
il ne veut pas entendre
les sirènes qui chassent
les anges et les abeilles ...
J'ai commencé à croire
que la langue roumaine
elle-même cache une île
dans son noyau profond et mélodieux
la forêt de lilas
un espace sacré
fait de lumière parole et de vie
un poème parfait
un univers archétypal
un être en fuite
détaché des partitions de Bach

© NL, traduction française de Khal Torabully, le 12 mai 2020

A major American writer, NORMAN LOCK, about my new poems:
people with masks pass blindly over blossoming cherries
from the parks the carresses of lovers have disappeared
along with the cries of children
an old man with a plastic bag walks down the deserted street
with eyes iridescent from the depths of an atavistic fear
he tries to cover his yellow ears with cotton wool
he doesn't want to hear the sirens
which drives away angels and bees
...
I began to believe
that even the Romanian language itself
hides an island in its deep and melodious core
the lilac forest
a sacred space made up of light
word and life
a perfect poem
an archetypal universe
a runaway being
detached from Bach's scores

(c) CS, 2020

Lisons Lock :
Cher Constantin,
Vos poèmes sont merveilleux. Je réponds avec mon propre sang et mes souvenirs à moitié oubliés à vos récits viscéraux d'un monde en voie de dissolution, un changement bien au-delà de l'ordinaire et pour lequel les mots ne peuvent suffire et pourtant, miraculeusement, ils le font dans vos poèmes.

Je suis surtout pris avec les évocations d'une Roumanie plus ancienne, qui existait dans les mythes et dans les visites mythiques du colibri, du lilas, des papillons et des grands-parents.

Il y a dans la suite une qualité de légende, quelque chose d'ancien auquel le titre ne m'avait pas préparé. Pour être honnête, mon ami, la seule chose dont je me fiche, c'est de ce titre, CYBERNETIC GHOUL.

Cela suscitait une attente de quelque chose de grotesque, de comique, de kitsch, de pop, contrairement à la nature belle, lyrique et atavique de l'œuvre.

En tout cas, Constantin, je crois que vous et le traducteur avez réussi à capturer l'esprit ancien qui se trouve sous les sacs mortuaires, la peste sous le virus Corona.

Restons en forme !

Bien à vous,
Norman Lock
To Orhan Pamuk

neither of my parents obsessed with daily chores
watched over my childhood in my native village
as did the master of fountains
the man with the soul muttering in silence
and waters mysterious and clear
from which I learned the poetry of the depths
and the alphabet of listening
finding the place of the well was a magical ritual
and began with a prayer we both said
with eyes half opened
one looking inward
the other mired in wet earth
and we were waiting untill the sky had met
with the strange trembling of the depths
then the craftsman hatched unseen paths on the surface
researched in the smallest details
sometimes he rolled and took the pulse of the earth
and listened with his ear to the ground
he told me that the waters have daemons in their depths
which communicate only with good craftsmen
through words-events
the first shovel of earth from the chosen place
was thrown into the sky
and I watched the amber grains
rolled with particles of dust around us
and I rubbed my sweaty palms with joy
counting in my mind the ringing of bells
from the village church
while the water well was advancing day by day
and I was steadying the emerald-eyed craftsman
on a rope tightened around a stake
I felt like I was starting to communicate
more and more frantic and insatiable
with the nature voiced by the rippling of the depths
through words-events
after he finished assembling the slender black bucket
the master of wells carefully measured my shadow
with a thin and fragile reed
through which you could hear loneliness and dreaming sing
a destiny on the verge of sprouting
and built it into the cylinder of stone and mortar
forming a cross in front of my heart
the master of wells has gone beyond but now I know
cities have daemon cities in the depths
deep fountains of memory and spectral lives
the villages have daemon villages in the depths
deep fountains of memory and spectral lives
my heart has daemon hearts in the depths
deep fountains of love and memory
words have daemon words in the depths
deep wells of meaning
and memories turned to powder

Suceava, May 2, 2020
(c), C.S, English version by Constantin Severin&Slim FitzGerald

CARNET DE DÉCONFINEMENT, JOUR 3, POÈME POUR UN MONDE QUI HÉSITE

C'est déjà ce matin, un jour attendu,
Mais comme souvent, l'attente est déçue.
LE REPORT DE NOTRE DÉCISION UNE MÛRE INDÉCISION.
Pendant notre absence, l'oiseau était revenu,
Son chant me semble dorénavant perdu.
L'homme est de sortie, dans un monceau
De sa splendeur, il hésite entre la peur
Et l'envie de sortir du troupeau.
Il a avait rêvé de l'air pur, pour l'heure,
Le voilà égaré entre le calcul des impôts
Et l'imposture de sa lieutenance sur Terre.
Il marche comme un nouveau nigaud,
Un post prolétaire post pandémique, il erre
Entre sa promesse d'hier et son avenir
De nouveaux Zorros des sociétés en urgence sanitaire.
IL POSTE IL REPOSTE IL RIPOSTE...
Au nom de sa vie entière, il prend la décision
De toujours produire, afin d'échapper
À l'intelligence du virus. Voici le nouveau bal masqué,
Un monde révolutionnaire dans le sens contraire,
Une marche réactionnaire pour damer
Le pion au virus républicain et couronné,
Une intelligence mûre pour question pour un champion.
Dehors, on s'adapte à la distanciation,
On tousse dans son coude, on ricane sous son masque,
Mais on regrette qu'il manque les lampions.
On se rue chez les coiffeurs, les joues sont flasques,
On regrette le temps radieux des nuggets.
On se prend à rêver de nouveaux gadgets,
Un masque Vuitton, un masque de faux jeton.
Dehors, déjà, l'humanité hésite à marcher à reculons
Ou à courir dans le sens inverse de son croupion.
Connaissant notre sublime instinct de mouton,
LE PRINCE SURGIT CITANT UN DICTON :
Déconfinons, Oyez braves populations,
Le temps mort sera noté en postillon
Sur le carnet rose des banquiers covidés..
L'heure est grave, il y va de la grandeur de la nation.
Entendant cela, le virus se prend à rêver
De notre souveraine décision et de notre prochaine damnation...
Et l'oiseau que j'avais enterré avant hier
Pépie déjà dans nos froids cimetières...

(c) KT, 13 MAI 2020

Jour 4

Chères amies, cher amis, voici le CARNET DU DECONFINEMENT, aujourd’hui nous réfléchissons sur libertés et travail dans le monde qui se déconfine, et qui risque de poser une déconfiture généralisée… Bonne lecture et bonne journée à vous!

PARALLELE ENTRE INDE ROUMANIE ET FASCISME: TRAVAIL CAMPS DE CONCENTRATION ET SURVEILLANCE ELECTRONIQUE
...............................................................................................
Il est de plus en plus clair que des populistes ou extrémistes utilisent l’Islamophobie comme levier pour conquérir l’électorat avant de dévoiler leurs vrais projets, celui d’un état de contrôle, un état totalitaire annexant la valeur du travail, démontrant leur idéologie centrée sur les lois du marché, mettent au pas les acquis sociaux relatifs aux droits du travail.

Revenons-nous à la formule Travail famille patrie dans le clair-obscur du déconfinement en cours en France et à venir dans le monde?

En France on a déjà signalé une idée du Medef: «Son président Geoffroy Roux de Bézieux déclarait vendredi dans un entretien au Figaro: "Il faudra bien se poser la question tôt ou tard du temps de travail, des jours fériés et des congés payés pour accompagner la reprise et faciliter, en travaillant un peu plus, la création de croissance supplémentaire".

Gageons que les USA devraient faire de même, sachant que le populiste Trump ne voulait pas arrêter la machine économique devant l’arrivée du covid-19.

Le déconfinement des citoyens signifierait donc le confinement des travailleurs dans la «clôverture» (mot-valise que j’emprunte à un de nos chroniqueurs, Jean-Louis Robert), des camps ouverts contrôlés par deux facteurs, la précarité subséquente à la crise covidienne et la nécessité des élites de contrôler les masses des citoyens et de les compresser dans la constante rechercher de survie en augmentant leurs heures de travail, afin de compenser les pertes subies lors de la pandémie.

Question, pourquoi ne fait-on pas payer aux riches, au moment où Jeff Bezos, l’homme qui a profité de la crise sanitaire pour devenir bientôt le premier trillionaire de l’Histoire, ayant à lui seul autant de richesses que les Pays-Bas ? Le déconfinement ne serait que rattrapage des profits perdus pendant la pandémie?

Nous avions une intuition en écrivant nos dernières chroniques aux temps du coronavirus, qui coïncidaient au 10 mai, la veille du déconfinement en France, avec la commémoration des abolitions de la traite et de l’esclavage… Singulière intuition d’une nouvelle forme du coolie trade ou commerce des coolies à (re)venir?

Nous avions aussi évoqué, avant, non pas un nouvel esclavage avec chaînes mais d’une nouvelle coolitude, le coolie électronique, le cybercoolie, «libre» mais régi par des lois régressives et contrôlées par les nouvelles technologies. Cela rappelle étrangement la coolitude où, pour circuler, le coolie devait présenter un «pass» (autorisation à circuler), sinon il était confiné dans un dépôt de vagabonds, puni de multiples façons, notamment, travailler plus et ne pas recevoir de salaire…

Rappelons un détail troublant. En Inde, le gouvernement populiste de Modi avait fait construire des camps de détention, qu’il appelait d’internement, pour de millions de MIGRANTS sans papiers, demandant aux musulmans de prouver leur citoyenneté, et développant une politique islamophobe, octroyant la citoyenneté indienne seulement aux migrants sans papiers… non-musulmans, mesure critiquée par l’ONU comme injustifiée et discriminatoire. Il est intéressant de noter que cette politique camps n’est pas nouvelle pour les états ultranationalistes, l’Allemagne nazie ayant érigé des camps de concentration qui étaient aussi des camps de travail. La production continuait en temps de guerre…

La Roumanie – ici je remercie Constantin Severin, complice de nos écrits en temps du coronavirus de m’avoir signalé l’article que je mets en note - offre un étrange répondant à l’Inde au regard des camps ou des politiques de confinement. En effet, comme nous l’avons dit, elle a, sous un gouvernement populiste, le dictateur roumain Klaus Iohannis a développé des centres pour migrants ou réfugiés, le panopticon: «Imaginez un stade couvert, aménagé en camp de réfugiés. Avec, pour principale originalité frappante par rapport aux installations habituelles du HCR (l’agence de l’ONU pour les réfugiés), des parois de carton séparant les lits les uns des autres, mais pas des couloirs d’accès, et sans plafond, si bien que chaque «chambre» reste parfaitement visible, aussi bien depuis lesdits couloir que depuis les tribunes. Jeremy Bentham et Michel Foucauld en ont rêvé, Klaus Iohannis l’a fait: le Panopticon, cette prison où un seul homme peut en surveiller mille sans se lever de sa chaise, est aujourd’hui réalité» (voir article en note). Ici, le monde de l’après prend une tournure plus qu’inquiétante… On a l’impression que si tout le monde tire sur le virus «chinois», on ne s’embarrasse pas du mouchard venu de loin.

L’on constate, aussi, que, comme pour le cas des coolies du 19ème siècle, ce qui est important, c’est de CONFINER et de CONTROLER le mouvement des citoyens, des travailleurs engagés ou coolies, remplaçants des esclaves, afin de se prémunir contre toute révolte, les maintenir à la marge et entraver leur mobilité physique et sociale dans une société qui a élaboré ses fondements sur l’inégalité et l’exploitation entre les humains.

L’Histoire, nous l’avions dit, se répète. Ce qui était prévu pour les migrants, comme en Inde de l’hindutva-BJP, se retourne contre les populations «précarisées» par le coronavirus.

On y interne des gens suspectés du Covid-19, internés pour le bien public, et cela, sans aucun dispositif légal pour contester la mise en quarantaine indéfinie… Les coolies étaient aussi victimes de cette mesure, on les soupçonnait d’être propagateurs de maladies et d’épidémies et la quarantaine souvent instrumentalisée pour les confiner… En Inde, nous apprenons que: L’Uttar Pradesh a été le premier à se lancer, mercredi 6 mai. Dirigé par un moine nationaliste hindou extrémiste, l’Etat le plus peuplé de l’Union indienne (200 millions d’habitants), constatant que l’activité économique était «sévèrement affectée» par l’isolement imposé à la population, depuis le 25 mars, pour lutter contre le Covid-19, a décidé d’«exempter toutes les entreprises, usines et fonds de commerce de l’application du droit du travail», à part quatre textes sensibles sur, notamment, le travail des enfants». Cela semble faire étrangement écho au Medef pour la gestion de la crise covidienne. Le moine populiste a même un calendrier: «Cet état d’exception va durer trois ans». Donc: «D’un coup de baguette magique, ce sont toutes les lois relatives au règlement des conflits du travail, à la sécurité, à la santé et aux conditions de travail, à la reconnaissance des syndicats et aux conditions des travailleurs migrants de l’intérieur qui disparaissent». Les autorités sont claires, le patronat aura droit à «une certaine flexibilité». Nous avions signalé le drame de ces migrants traversant, à pied, l’Inde, pour rejoindre leurs villages d’origine, pour se confiner. Quand ceux-ci reviendront dans l’Uttar Pradesh, ils constateront qu’entre la famine et le virus, le patronat aura tranché… Le monde d’après, mis sous la coupe des lois régressives du travail?

En Roumanie, on semble aller plus loin: «Mais comme ces camps sont de toute façon destinés à des asymptomatiques, la seule base légale de leur éventuelle détention sera le résultat d’un test… effectué par des services de ce même État qui les bouclera. Et eux-mêmes ne disposeront a priori d’aucun moyen de soumettre ce jugement expéditif à l’expertise d’un tiers. En d’autres termes: pic ou pas pic, l’habeas corpus, en Roumanie, c’est fini pour de bon» (idem). L’habeas corpus dont en parle ici, est relatif aux droits mis en berne pour le citoyen, ce qui a forcément des répercussions sur le travailleur qu’il est. Ici, la suspension de l’habeas corpus, si effectif, on pourra parler de l’esclavage dans les camps qui pourrait être une réalité, car pour nourrir tous ces «indésirables», il faudra qu’ils travaillent. Mais là où je parle de coolitude par ailleurs, c’est que l’habeas corpus n’est pas suspendu, c’est les dispositifs liés au travail, notamment la protection de l’employé par la loi. Car avoir des panopticons partout convertis en camps de travail n’est pas viable sur une échelle nationale, la consommation qui est le moteur de la production sen trouvant affectée…

Au moment où j’écris ces lignes, est-ce un « coup d’état viral » couplé à la «dictature covidienne» qui se déroule sous nos yeux?

En Roumanie, l’auteur de l’article parle d’un test grandeur nature des choses à venir. L’expérience de la dictature roumaine rappelle les sombres épisodes des stades lors des coups d’état militaires au Chili et en Argentine. Elle compte sur la docilité du peuple moutonnier. Voici le raisonnement du: «grand leader nationaliste roumain Traian Băsescu: «Les Roumains sont une nation docile ; ils ne se sont pas révoltés quand, à l’époque de la crise de 2008-12, j’ai appliqué les mesures les plus dures du monde; ils ne se révolteront donc pas non plus à présent, même soumis au confinement le plus dur de l’UE».

Pour clore ce carnet d’aujourd4hui, rappelons que des mouvements similaires, mettant en berne des libertés chèrement acquises hier, sont en marche dans le monde. A l’île Maurice démocratique, les autorités, constatant une baisse de PIB ont décidé hier de mettre en veilleuse des augmentations de salaires, de les geler, pour rattraper le retard économique. Des salariés ont accepté une baisse de leur salaire. Singapour a aussi décidé d’une baisse de salaire de 20% pendant un an...

En France, hier, la loi Avia, qui à l’origine se présentait comme une volonté de juguler le discours de haine en ligne, après les attentats terroristes de Christchurch, Nouvelle-Zélande, mars 2019, menant au Sommet de Paris l’an dernier, afin de réglementer le terrorisme 2.0, me semble-t-il, en ces temps de pandémie, pourrait glisser subrepticement vers un «ministère» de l’information déjà mis en place par Macron et dirigé par Sibeth Ndiaye. Que désire cette loi? «Sa mesure la plus spectaculaire est l'obligation de retrait en 24 h de tout contenu “manifestement illicite” sous peine d'amende pouvant aller jusqu'à 4 % du chiffre d'affaires mondial, ce qui est absolument dément et représente des Milliards pour Facebook et Twitter par exemple! Or ce délai de 24 h va obliger les plateformes à censurer à tour de bras sans prendre le temps d'examiner chaque situation, de peur de se voir infliger une amende. Surtout que la France représente un tout petit marché pour ces grands acteurs du net. Ils ne mettront pas les ressources nécessaires pour évaluer chaque contenu en 24 heures et les supprimeront par défaut. Ce risque de "surcensure" a été souligné par les critiques de la loi Avia à de nombreuses reprises».

Le doute n’est plus permis, le jour d’après sera très certainement l’arène d’une lutte, autour du paradigme du travail et des libertés. Comme nous l’avions dit dans nos chroniques, la guerre des riches contre les pauvres est en cours dans le monde, la pandémie servant de catalyste pour les coups d’états viraux de diverses natures… La question demeure : pourquoi Jeff Bezos, le prochain trillionnaire ne serait pas taxé à 70% pour éponger la crise budgétaire dans plusieurs pays, vu qu’il fonctionne de façon transnationale ? Et avec lui, d’autres milliardaires qui pensent déjà aux lendemains à détricoter les acquis sociaux des salariés et des travailleurs de plus en plus précarisés?

Le déconfinement, aura lieu au 18 mai en Inde, pays majeur de la coolitude; inaugurera-t-il le vrai visage des populistes au pouvoir, instrumentalisant la pandémie pour faire ce que je peux déjà qualifier d’une «coup d’état viral»? Il EST SIGNIFICATIF QUE C’EST L’UTTAR PRADESH qui ait pris les devants de ces mesures contre les migrants et ouvriers, car c’est l’état qui a fourni un important contingent des coolies indiens au coolie trade. Environ 450,000 coolies venant en grande partie de cet état pour être «embauchés» comme coolies à l'île Maurice, initiant la "Grande Expérience" du travailleur migrant avec contrat sur une échelle mondiale. Signe des temps à venir, sachant que l’Histoire est cyclique, n’est-ce pas cher Tristan Franconville, historien des coolies de l’Atlantique?

Affaire inquiétante à suivre dans nos carnets…

© KT, 14 mai 2020

NOTES

 

CARNET DU DÉCONFINEMENT, JOUR 5

Chères amies, chers amis, j'espère que tout va pour le mieux. Aujourd'hui, une promenade dans le monde d'après... Pour franchir cet horizon jamais modifié par nos peurs du lointain...

* * *

Aperçu, l'entrebâillement de la porte
(elle peut bailler à l'aise pourtant,
mais a-t-elle entendu parler du mal du temps ?),
Un monde qui a changé de visage, qui s'insupporte.
DEHORS, puisqu'il faut enfin un pas en avant,
Une cité masquée et démasquée à la fois,
On peut se dévisager sans se voir.
Le jour s'insinue en judas damasquiné
Pour m'espionner, me dire qu'aucun virus
N'est mesquin, sans l'ombre d'un doute.
Toujours au seuil, je me guette en intrus
De mon propre chez moi.
Mon corps ne supporte plus
Le reflet de la porte dévoilée.
Les visages un autre jour colportent.
Au deuxième pas, je comprends le rébus :
La terre entière tâtonne en se libérant.
Derrière mon éternuement,
Moi, citoyen peut-être asymptomatique,
Je reste vigilant, je circule au coude à coude.
Dans mes cellules embastillées,
Mon âme connectée à l'air pur,
Derrière l'horizon, le même qu'à la genèse.
J'apprends reconnaître le visage des amis.
Ceux des ennemis, je les vois derrière
Leurs masques qui les démasquent
Dans un halo presque familier.
Ils sont trahis par leur propre lumière.
Curieux déconfinement, combien de portes
Ont été renommées ou numérotées
Dans la nouvelle façon de vivre
Ces lendemains infectés ?
Est-ce que le masque conviendrait
Pour vivre séparés par instinct,
Afin de se consoler par écran interposé ?
S'interner volontairement, voilà la liberté du déconfiné.
Et cela ne vaut pas le dernier éternuement
Du nomade parti en transhumance masquée.
Ce serait le mot de la fin
Si la cité ne se soumettait pas
Aux lois d'une vie privée, dévisagée sous l'œil malin
Des caméras truffées de vaccins suspicieux.
Nos visages masqués ont une nouvelle identité.
Je les sens au gabier,
Quelque chose est suspendu sur nos têtes
Comme une seringue de Damoclès.
Vivement que je pousse la porte pour sortir en moi...

(c) KT, 15 mai 2020

 

CARNET DU DÉCONFINEMENT, JOUR 6

Aujourd'hui, chères amies et chers amis, nous accueillons un texte d'André Chenet, de Buenos Aires... Bonne lecture à vous.

* * *

J'attendais au soleil matinal d'une vie très étrange, annoncée comme une bonne nouvelle à la Une des journaux, sur une marche devant l'entrée de l'hôpital quand une femme orientale - ou un spectre - m'est apparue dans la lumière aveuglante qui frappait les murs blancs.

Je me crus tout d'un coup transporté dans un jardin de Shiraz. Je dois dire que je n'avais guère dormi la nuit dernière et que les yeux me brûlaient encore d'avoir trop lu et trop écrit.

J'eus tout juste la présence d'esprit de prendre une photo avec mon téléphone portable avant que cette grande femme, à l'allure souveraine, ne disparaisse de mon champ de vision, happée par l'ombre jaillissant des hautes baies vitrées de la porte qui se referma sur elle.

C'est le masque qu'elle portait, et son regard grave par dessus qui m'avaient inconsciemment impressionné et non le fait qu'elle soit voilée.

(c) AC, 16 mai 2020

...

Cher André,

MERCI pour ce texte qui est très visuel.

En me promenant aussi, je me demandais aussi si nous n'étions pas devenus des spectres?

Des visages avec une nouvelle identité?

Oui, masques et orients se donnent au soleil comme jamais...

Aussi, je pense que comme pour cette orientale spectrale, une chose s'impose dans nos espaces avec gestes barrières, c'est l'intensité du regard.

Je remarquais cela chez une femme voilée avant, ce regard qui s'impose de façon souvent fulgurante.

Et, tu as raison, il y a un chevauchement entre le visage couvert et le masque, une sorte d'entre-deux de l'orient et de l'occident sur un même visage...

J'ai constaté que des femmes jadis voilées étaient maintenant masquées, sans la coquetterie des yeux au mascara, pandémie oblige.

Mais je me dis que ce n'est qu'une question de temps...

Bon déconfinement à toi à Buenos Aires, et surprends d'autres spectres devenus compagnie du même masque dans tes rêveries...

(c) KT, 16 MAI 20

CARNET DU DÉCONFINEMENT. Jour 7

Chères amies et chers amis, tout doucement, la vie reprend, avec les précautions qui s'imposent.

Aujourd'hui, en guise de carnet, Tristan Franconville, historien, nous livre un texte, GUERRES ET ESCLAVES, reprenant des définitions du mot esclave. Je lui réponds après:

Dans le dictionnaire dit Thresor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne (…), (NICOT Ian, Paris, David Douceur, 1606), on trouve la définition suivante:

Esclave: est celui et celle qui sont serfs par captivité forcée, comme par guerre (...) ou par captivité née, comme celui qui est né de père & mère esclave.

Dans le dictionnaire dit de Furetière (Dictionnaire universel, contenant généralement tous les mots françois (…), FURETIÈRE Antoine, La Haye, Husson, 1727):

Esclavage: Servitude, prison chez les ennemis, chez les Barbares. L'esclavage est fort rude chez les Mahometans. Il est tombé dans l'esclavage par fortune de mer.

Esclave: Captif qui est réduit sous la puissance d'un maître, soit par la naissance, soit par fortune de guerre. Les esclaves d'Alger sont des captifs pris par des Corsaires.

On fait dans l'Amérique un grand trafic d'esclaves Nègres.

Dès qu'un esclave peut aborder la France, il est libre (...).

Moralité, si nous sommes, comme l'a dit Macron, en guerre, sommes nous en train de devenir des captifs, des esclaves? Et deviendrons-nous de nouveau libres en abordant les côtes françaises?

(c) TF, 17 MAI 2020

* * *

CHER TRISTAN,

Merci de ce rappel. Le mot esclave revient en force dans cette pandémie.

Signifiant à quel point le marché a pris le dessus sur nos vies.

À première vue, cette pandémie ne libère pas.

On est captifs des formes de travail que l'on serait en train d'expérimenter ici et là pour compenser les pertes de richesse et la nécessité de gérer les pertes et profits de l'après confinement.

On sait que l'esclave, du mot slave, peuple du nord, désigne quelqu'un qui est traité comme un objet.

Il ne s'appartient pas en propre. Il est la propriété de son maître.

Si les temps actuels nous font basculer de l'état d'être, avec habeas corpus, au statut d'objet, sans statut juridique de citoyen, alors, oui, nous serons des esclaves.

Nous avons parlé du panopticon dans ce carnet, qui est expérimenté par la dictature roumaine. Ici, évidemment, il n'y a pas d'habeas corpus mais détention arbitraire au nom de la sécurité sanitaire.

Le virus pourrait être instrumentalisé à cette fin ici et là.

Mais si on nous met dans un salariat contraint, sans abrogation de nos droits inaliénables, alors nous serons coolies ou engagé.e.s d'un nouveau contrat social. Tout nous indique qu'actuellement l'urgence sanitaire est doublée de l'urgence économique dans un système réglé par le marché.

Donc le travail est bel et bien l'enjeu de la pandémie.

Là où Macron a encore menti dans son discours de chef de guerre, c'est de nous faire croire qu'il y aurait un jour d'après. Mais ce jour d'après, on le saisit mieux, ne signifie pas un changement de monde vers un progrès collectif, mais une compression de salaire et des droits dans un monde hyper libéral qui se réorganise sur les fissures de l'ancien.

Le système cherche à instrumentaliser la pandémie pour opérer une régression sociale et salariale. Le travail sera, à mon sens, l'indicateur de ces régressions.

Et les libertés individuelles seront le corollaire de cette instrumentalisation du coronavirus.

Je pense, à l'heure actuelle, vu que les peuples sont conscients des enjeux dans les démocraties malmenées par le populisme, il y aura une opposition au désir des riches de faire travailler plus pour payer moins. Mais en ce moment, le marché faisant loi, la valeur du travail semble reculer face aux avoirs des riches qui dirigent le monde. Les cartes sont abattues. L'information aussi est dans le viseur, tout comme la liberté d'expression.

Pour le moment, je vois davantage un retour au salariat forcé, plus qu'une captation pure et simple des droits fondamentaux, l'habeas corpus à la proue de ceux-ci.

Les gilets jaunes, flairant le danger, reviennent à la charge. Encore peu nombreux. Le bras de fer commence.

Dans la balance, comment ne pas devenir coolie, avec un contrat de travail, mais en acceptant un salaire de misère, parce que la situation l'imposerait? En ce moment, le chômage est massif, vu que des pans entiers de l'économie sont à l'arrêt.

Les gens sont inquiets.

Tout peut s'écrouler, c'est aussi une peur que l'on met en avant.

Après l'urgence sanitaire, l'état d'urgence économique...

Des choses pas très claires émergent, comme en Inde, où des états, constatant que les travailleurs migrants de l'intérieur sont au bord de la famine, leur proposent de travailler plus pour un salaire moindre. Le patriotisme économique...

À suivre, en espérant que cette guerre faite sans munitions par le peuple, ne donnera pas des cartouches à ceux qui sont tentés de se refaire une santé économique sur le dos des hommes encore libres, contraints de négocier leur survie dans le monde d'après...

KT, 17 mai 2020
(c)

CARNET DU DECONFINEMENT. Jour 8

POETISONS LA DISTANCIATION

Dans ce CARNET 8 DU DECONFINEMENT, 8 jours après le début du déconfinement progressif, je dis ici une nostalgie des lieux, de l'île natale, du voyage qui reprend en souvenirs à (re)naître...

Un nom étrange agite ma mémoire,
La Prairie, plage de mon île, plage qui n'est pas d'ici,
Trop verte pour être une steppe, trop fertile pour l'histoire des tropiques aplaties...

CEPENDANT, à l'arrière-plan, se trouve la péripétie
Qui imprima la tristesse aux fleurs d'acacias,
Le Morne, cette montagne qui se déclara
Ennemie jurée des porteurs des chaînes et de coutelas.

Le Morne et la Prairie, deux espaces de ma nostalgie...
Maintenant que le voyage semble brisé devant la péripétie,
Je sais qu'un jour le navire changera de pays,
Quittant la nostalgie avec l'imagination du mirador.
Au continent de déconfinés, partir plus loin que son passé,
Au phare d'une Terre repris en sublimes horizons...

Il est sûr que le silence sera rompu, la lumière des aurores
Altérée, déconfinée, - mais la secrète beauté
Collera aux yeux des flamants ou des dauphins éblouis.
Comprendre ce sublime méhari c'est voyager en nous.
Car ce détour enchanté, nous l'avons connu, ce retour de Dame Nature nous a conquis.
L'homme sensible a saisi ce que signifie voyager,
En migrant vers son dernier jardin secret.
Le voyage immobile et abouti,
N'est-ce pas le sublime safari
Sans picador, dans son propre décor ?

Ah être visités par ceux qui échappaient
À nos géographies, et vivre au dedans du dehors !

A ce voyage au premier pays, le corps défraîchi
Ranime le continent effacé des poètes, le voici à bord
De son premier départ, au seuil d'itinéraires infinis...
Deconfinés, pour la vraie découverte, sans Colomb et conquistador...
Depuis le temps mort, le temps élargi,
Le voyage en pandémie débute d'un millimètre à cent kilomètres...
Le voyage rétréci,
N'est pas ainsi que la distanciation devient la nouvelle distance ?

(c) KT, 18 mai 2020, une semaine après le confinement

MERCI au talentueux Raouf Oderuth pour ce magnifique tableau, qui a fait naître en moi cette méditation du voyage à déconfiner...

CARNET DU DECONFINEMENT, JOUR 9

Chères amies, chers amis, j’espère que vous allez bien dans le déconfinement qui progressivement donne un aperçu (du dehors) de la crise du Covid-19. Les enfants retournent progressivement à l’école, parfois masqués, apprenant la distanciation, d’autres reprennent le travail ou constatent qu’ils sont dans une situation incertaine ou plus que précaire. Nous sommes dans le jour d’après… Le travail est menacé.

Justement, aujourd’hui, nous pensons qu’il faut réfléchir à ce travail qui est un fort marqueur social. Dans nos chroniques et carnets, sans discontinuer depuis le confinement du 17 mars, à travers poèmes, conversations, réflexions, nous avons parlé du travail comme marchandise, notamment en faisant référence à l’esclavage et l’engagisme. Nous avons aussi été dans la prospective, en considérant celui-ci face aux nouvelles réalités. Merci de nous avoir accompagné.e.s dans cet espace de créations et de réflexions lors de la pandémie.

Aujourd’hui, nous relayons un appel qui s’intitule: «TRAVAIL: DÉMOCRATISER, DÉMARCHANDISER, DÉPOLLUER» fait par des milliers d’universitaires et de chercheur.e.s dans le monde, pour démarchandiser le travail dans le sillage de la crise sanitaire. Il est significatif qu’un des médias qui le relaient ait choisi – et cela n’est pas un hasard – la photo traditionnellement associée à l’engagé ou le coolie, celui qui a remplacé les esclaves. Nous développerons ce point plus loin.

Mais d’abord, résumons cet appel, en citant des extraits, que vous pourrez lire dans son entièreté en bas de page.
Les 3,000 signataires de ce manifeste se demandent: «Que nous apprend cette crise? En premier lieu que les humains au travail ne peuvent être réduits à des «ressources». Les caissièr.e.s, les livreur.e.s, les infirmièr.e.s, les docteur.e.s, les pharmacien.nes, et toutes celles et ceux qui nous ont permis de continuer à vivre dans cette période de confinement, en sont la démonstration vivante. Cette pandémie nous montre aussi que le travail lui-même ne peut être réduit à une «marchandise».

Les soins de santé, la prise en charge et l’accompagnement des plus vulnérables sont autant d’activités qui doivent être protégées des seules lois du marché, sans quoi nous risquons d’accroître toujours plus les inégalités, jusqu’à sacrifier les plus faibles et les plus démunis. Pour éviter un tel scénario, que faut-il faire?». La nouvelle réalité présente un entre-deux d’importance, signalant un monde d’avant en train de basculer dans un monde d’après.

Dans cette tribune publiée dans une trentaine de journaux dans le monde, 3,000 chercheurs montent donc au créneau, au vu des leçons à tirer du confinement et des crises sanitaires, politiques, économiques et sociétales à venir/ Leur idée centrale est la proposition de démocratiser le travail, ne plus le considérer comme une ‘ressource’ et démocratiser l’entreprise en encourageant le travail comme investissement et non comme marchandise seulement.

Donc, ne plus laisser le travail aux seules valeurs du marché, le revaloriser, réduire les écarts entre les salaires afin que la dignité des un(e)s et des autres soit respectée. Aussi, ils demandent une garantie d’emploi pour tous, la démocratisation au sein de l’entreprise avec le souci de mener à bien la transition écologique. Ils entendent, en remettant la valeur du travail en perspective dans la pandémie, créer un futur économique durable.

Rappelons que ce sont Isabelle Ferreras, Julie Battilana et Dominique Méda qui sont les trois chercheuses belge et françaises à l'initiative de ce manifeste.

Tout cela part d’un constat, renforcé par le confinement que nous avons vécu:

«Les travailleurs démontrent chaque jour qu’ils ne sont pas une simple «partie prenante» de l’entreprise parmi d’autres. Ils sont LA partie constituante, pourtant toujours trop souvent exclue du droit de participer au gouvernement de l’entreprise, monopolisé par les apporteurs en capital ». On se croirait revenu aux temps des demandes pour l’autogestion, dans une opposition marxiste entre capital et travail. Mais même si Marx n’est pas cité dans ce manifeste pour le travail, l’opposition entre travail et capital est à la base de ce document. Aussi, pour dépasser cet antagonisme fondamental, les signataires veulent redéfinir les travailleurs en «investisseurs en travail» et non pas seulement en ressources ou marchandises.
Ils appellent à un changement de braquet pour une économie de la (post)pandémie, articulant le fait sociétal, politique, économique, écologique et les solidarités à mettre en marche. Ils recommandent: «La création de postes dans le secteur des soins aux personnes, l’approvisionnement en matériel de survie, ont été soumis depuis des années à une logique de rentabilité. La crise révèle cet aveuglement. Il existe des besoins collectifs stratégiques qui doivent être immunisés de la marchandisation. Douloureusement, nos dizaines de milliers de morts nous le rappellent aujourd’hui. Ceux qui affirment encore le contraire sont des idéologues qui nous mettent tous et toutes en danger. La logique de rentabilité ne peut pas décider de tout».

La réflexion prône donc l’autonomie en entreprise, avec une place revalorisée pour le travail à égalité (?) avec le capital.

L’approche idéologique du manifeste semble pencher du côté d’un pragmatisme allemand, proche de la social-démocratie. Cette approche est rappelée: «En Allemagne, aux Pays-Bas et dans les pays scandinaves, des formes de codétermination (mitbestimmung) mises en place progressivement après la seconde guerre mondiale ont représenté une étape cruciale mais encore insuffisante».

Aussi, les signataires constatent, qu’au vu de la situation hyper libérale actuelle, où le travail est soumis aux seules lois du marché, notamment le système sanitaire mis sous pression pendant la pandémie: «il est aujourd’hui devenu injustifiable de ne pas émanciper les investisseurs en travail en leur accordant la citoyenneté dans l’entreprise. C’est là un changement nécessaire». En effet, la crise du Covid-19 a été un catalyseur révélant les failles s’un systèmes basé sur le profit à tout prix, alors que la pandémie a fait pencher la balance du côté du service coûte que coûte, quel qu’en soit le prix. Un correctif que tout le monde a compris en voyant les personnels de santé, de livraison etc maintenir à flot une société confinée, faisant prendre conscience que l’urgence des soins est à mettre en dehors des considérations du marché. Même Macron l’a dit lors d’un de ses discours de chef de guerre. Voilà ce qui a changé fondamentalement: le travail sauve des vies, pas le capital. Aussi, les signataires concluent en ces termes: «Il existe des besoins collectifs stratégiques qui doivent être immunisés de la marchandisation». Cet appel, addressé principalement dans les sociétés occidentales, veut anticiper la grave crise sociale, économique et politique en cours et à venir dans des proportions cataclysmiques: «En apportant une solution contre-cyclique au choc de chômage qui vient, elle démontrera sa contribution à la prospérité sociale, économique et écologique, de nos sociétés démocratiques».

Cette solution est bien entendu à mettre en œuvre avec l’impératif de la dépollution. Nous sommes là dans l’articulation du travail démocratisé affaiblissant l’emprise du capital, le travail comme médiateur écologique, assurant la transition écologique. Cela part d’un constat systémique: «Cela n’étonnera personne: dans le régime actuel, l’arbitrage capital/travail/planète est toujours défavorable… au travail et à la planète».

Dans cette équation, le capital est le pollueur numéro un, car lancé dans la course au profit sans âme, alors que le travail salvateur en temps de pandémie peut être considéré comme investissement. Il serait le frein de la course en avant du capital, impulsant un cycle vertueux de cycles courts et des solidarités. Pour atteindre 73% d’économie d’énergie selon une étude citée, il est important de prévoir des investissements coûteux, à court terme, en main-d’œuvre, ce qui signifie que le capital rechignera à le faire, étant énergivore et peu soucieux des équilibres sociétaux et écologiques. Je trouve cette idée judicieuse car elle donnera une activité à beaucoup, tout en prenant des distances avec une développement basé sur des technologies, au détriment du progrès humain. De même que l’idée d’une structure d’entreprise hybride, partagée et non binaire où les deux forces seraient opposées jusqu’à effondrement total, et qui pourrait être un entre-deux du système économique actuel, qui est entré dans une phase inédite de récession.

L’appel se termine par une note plutôt sombre, qui n’est pas sans nous rappeler Macron, parlant aux artistes, rappelant que quand Robinson se précipite dans la cale du bateau en train de couler, il ne fait pas une théorie sur le naufrage, mais il prend du fromage et du jambon (en «oubliant» que Robinson prend aussi des fusils et des haches). En effet, les signataires connaissent la difficulté titanesque de la réalisation de ce changement qu’ils appellent de leurs vœux: «Ne nous faisons aucune illusion. Abandonnés à eux-mêmes, la plupart des apporteurs de capitaux ne veilleront ni à la dignité des investisseurs en travail, ni à la lutte contre l’effondrement climatique. Un autre scenario est à portée de main: démocratiser l’entreprise et démarchandiser le travail. Et cela nous permettra de dépolluer la planète».

Cette marchandisation du travail et du monde, et cela le texte ne le dit pas explicitement, n’est-il pas liée à la globalisation, faite par l’Organisation Mondiale du Commerce, qui a opté, après la chute du mur de Berlin, pour une optique néolibérale, soumettant le monde au diktat de la finance et du profit, donc du capital? Ce rappel, hélas, manque au texte, car cette question est d’importance. Comment repenser la marchandisation du monde sans une nécessaire relocalisation des productions nationales, en privilégiant des circuits courts, réduisant du coup la pollution et les activités énergivores?

A cette lacune, que supplée symboliquement la photo du coolie relayant cet appel par Médias24, il aurait été souhaitable de faire un bref rappel à l’esclavage et l’engagisme, qui ont posé les bases juridiques des servitudes humaines. Au 19ème siècle, les deux ont été des résultats directs de l’internationalisation du capital des pays européens, taylorisant avant l’heure le monde en systèmes de production avec une main-d’œuvre déplacée, dans un cadre juridique racialisant le travail, la domination économique, exploitant des groupes considérés comme inférieurs, taillables et corvéables à merci, pour les plus grands bénéfices des comptoirs commerciaux exportés dans les pays colonisés.

Nous sommes, en effet, toutes et tous des héritiers de ces deux pages d’Histoire qui pourraient avoir des répliques lors de cette pandémie.

Justement dans les pays «développés», affaiblis par la Covid-19, concernés au premier chef par cet appel, le contrat de travail, expérimenté internationalement par les engagés ou coolies dans ce que l’empire britannique appelaient The Great Experiment, demeure un cadre de référence juridique incontournable. Ces pays ont un état de droit. C’est ce contrat, absent de ce texte, qui sera mis sur l’établi du capital en (post)pandémie.

En France, nous savons que le patronat a affaibli le Contrat à Durée Déterminée, considérant que la situation de crise sanitaire légitime une régression du droit du travail dans le but de récupérer ce que la crise a ponctionné dans le PIB. Nous serions entrés dans l’état d’urgence économique, permettant des mesures d’exception… Cette crise, qu’il faudra absolument encadrer pour que nous ne régressions pas au salariat contraint de l’engagisme ou coolie trade, pourra amplifier la précarité et le chômage. En effet, ce qui se développe actuellement pourra constituer une contrainte au salaire du travailleur, ce qui pourra être instrumentalisée pour opérer des régressions d’importance dans le monde du travail.

L’enjeu est capital, c’est le cas de le dire.

Le capital du tout profit ne cèdera pas aux revendications d’une démarchandisation de la main-d’œuvre facilement. C’est cela l’enjeu politique, sociétal, économique fondamental qui sera à l’œuvre dans les jours à venir…

Serons-nous des coolies électroniques, avec un salaire moindre, une présence affaiblie dans les instances de négociation, traqués (au nom de la sécurité sanitaire) et livré.e.s aux investisseurs du capital pour qui la pandémie serait l’occasion en or d’opérer un retour en matière de salaire, des droits du travailleur, pour se refaire une santé économique sur le dos du Covid-19?

Affaire à suivre, et je gage que ce sera pour bientôt…

Lien: Covid-19: plus de 3.000 chercheurs appellent à changer nos systèmes économiques

© Khal Torabully, 19 mai 2020

CARNET DU DECONFINEMENT, JOUR 10

Patio de Córdoba
(de Asociación de amigos de los Patios Cordobeses, gracias a Diego Casas Cazorla).

Chères amies, chers amis, aujourd'hui un propos plus aéré, LE DESIR D'UN PATIO ANDALOU... Le patio, je le définis comme le rendez-vous de son salon avec son jardin. Un espace où le dehors converse avec l'intérieur, pour laisser le mouvement en suspens, souvent dans la senteur entêtante des fleurs.

Belle journée à vous ! Le patio est bien proche...

J'ai tant aimé vivre l'intérieur de ce monde éclairé.
Un désir de patio m'habite et me fait retrouver
Le seuil des jardins devant le petit ciel incliné.
Que ce soit en floraison de géraniums ou de rosiers,
Le silence me fait dériver vers mille pensées.

Je sens le poème du courtisan indiscret dans le grenadier,
J'entends pousser la fontaine de Grenade dans le muguet.

En relevant ma tête, je deviens l'ultime jardinier
Du jardin suspendu de Cordoue et de villes ensoleillées.

Déconfiné ou confiné dans un patio, c'est espérer
Que le printemps vous ramène au vrai palais
De la vie, là où le rossignol respire l'air frais
Des poètes, mâchant une figue, savourant la Méditerranée
Dans les pétales ramassés du jasmin et des cactées.

Aux portes des jardins ramifiés, au pas du cavalier,
Il faut s'installer dans l'éternité, s'asseoir au rez-de-chaussée.
Rêver, certes, dériver aussi et souvent penser
En amoureux du poème lointain, en écuyer de la générosité,
Afin que s'illumine l'absence de l'Aimé.

En fin de patio, il m'arrive de croiser la première odyssée
Du fou amoureux des roses en captivité.
Arpenter le patio oublié, se remémorer sa douce clarté,
C'est semer l'Andalousie aux semelles de ses souliers...

(c) KT, 20.5.20

Merci à Carmen Panadero Delgado pour cette photo, qui me rappelle mes visites multiples dans ces patios de Grenade, de Séville ou de Cordoue, lieux d'enchantement où les jardins conversent avec les nomades des fleurs... Je remercie aussi Carmen Espinosa, qui m'a souvent invité dans son patio magnifique de Grenade et où nous avons imaginé les beaux jours de la Maison de la Sagesse Fès-Grenade... Souvenir impérissable de mes séjours andalous.

CARNET DU DECONFINEMENT JOUR 11

Aujourd'hui, chères amies, chers amis, un soleil d'été...
Je vous propose une note de déconfinement agréable, qui aurait pu s'intituler la sieste de la menthe religieuse, sur une note poétique piquante.
Mais continuons en somnolent dans la réalité qui s'éveille, car la sieste est une institution que la pandémie n'arrivera pas à remettre en cause.
Pour notre plus grand bien...
Voyons...

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Le ronfleur du val
Dormir, non, plutôt dormir du sommeil des justes,
Sans se soucier si le client est pressé ou perdu.
Juste dormir, non pas pour se reposer, mais pour savourer
Le parfum envoûtant des poèmes d'irréels palais...
La sieste n'est pas une forêt de songes, mais un arbuste
Dévorant l'avarice des vendeurs ventripotents, bourrus.
Dormir ? Mieux, s'allonger sur la menthe touffue,
Religieusement, comme pour tresser une prière perdue
Au marchand des rêves lumineux et augustes.
Faire la sieste, comme le dit le rêveur parfumé,
C'est bénéficier d'un deuxième matin dans la journée.
Qu'on le dise inconscient, impécunieux ou fruste,
Le dormeur du val sait louer l'âme au centime près.
Laissons le dormir, lui seul sait que le soleil ajuste
Sa ceinture au-dessus des marchandages injustes.
Avant de plonger dans les bras de la lune émiettée.
Il ne sert à rien de se lever ou de s'agiter.
Le rêve n'était-il pas déjà déconfiné
Au pied du vendeur d'aromates fins et drapés ?

(c) KT, mai 2020

CARNET DU DECONFINEMENT DE CE JOUR 12

Chères amies, chers amis, APRES LES FRITES, LES MOULES... Tel pourrait être le CARNET DU DECONFINEMENT DE CE JOUR 12.

On sait que les pommes de terre sont possiblement condamnées à être jetées par des milliers de tonnes, car les fast-foods et autres restaurants ne les achètent plus pour faire des frites. Maintenant, c'est au tour des moules d'êtres contaminées, car pendant le confinement, elles ont été infectées. Contre mauvaise fortune, voici une plaisante réflexion, dans l'esprit de la pandémie qui nous met le pied dans le plat, juste pour rire de nos malheurs, pendant qu'il en encore temps, sans plus...

LES MOULES N'ONT PAS LA FRITE

La pandémie, dit-on, on n'en fait pas tout un plat.
On dit que son chef trouve le paradis sans apostolat.

En ces temps étranges, les pommes de terre n'ont pas la côte.
Elles ont la mine terne, délaissées par la matelote.
Des tonnes, en l'absence de frites, végètent à l'ombre
Des silos, attendant les cantines ou les cuisines sombres
Des confinés gloutons, spationautes ou internautes.

Les temps obéissent aux goûts du virus despote.
La pandémie condamne les moules aux décombres
Des algues qui prolifèrent comme des goujats.
Les voici dans les filets des algues, ces galapiats.
Triste époque quand on sait que les patates seront en internat
Et les moules, séparées de leurs potentats.

Le corona est un chef qui sépare frite et moule.
Il instaure la distanciation entre deux candidats
Au mariage des saveurs, pour le malheur des foules.
De ce pas, on nous dira que même à Vésoul,
Il ne fait pas bon se gaver de frites et des moules.
Mais, fois, sous le masque, on sent le cul des poules.

En attendant, consolons nous avec fenouil et farigoule.

Certes, un jour viendra où la moule aura la patate,
En sachant qu'avec le déconfiné, la vie sera diplomate.
Avec ou sans la frite, on le sait la moule n'est pas ingrate.
Patiente elle est, riant de nos mines écarlates...

(c) KT, 23 mai 20

POEME JOUR 13 DU CARNET DE CONFINEMENT, UN POEME A FES, VILLE DE LABYRINTHES SANS FIN...

La porte n'est pas une absence de demeure.
Elle s'ouvre parfois quand j'ai peur.
L'enfant connaît les dédales de sa cour par cœur.
Mais, pour l'heure, il s'agit de pendre la petite lueur
Qui étreint l'azur entre quatre murs.
C'est à ce seuil que la vie guette, à l'embrasure,
Aux gonds qui s'étreignent en embouchures.

Une voix cachée s'étire comme un cobra
Qu'un charmeur du Sahara apprivoisera.
Dehors, des clameurs et des petits pas.

C'est la ronde des pains, Fès grésille d'odeurs,
Des lutins s'agitent autour des fours en terre.
Plateaux sur leurs frêles têtes, ils apportent la pâte à cuire.
Le pain n'est pas mis en demeure, il éclaire
Le labyrinthe que l'enfant regarde pour ne pas fuir...

Un jour, il franchira le pont qui coupe la ville en deux,
Sachant que le pain au sésame dépanne les gueux.
Un tintement résonnera sous la Porte Bleue,
Des piments rouges décoreront le ciel bulbeux.

Demain, quand il perdra le cadenas des lieux,
Il ouvrira la porte au patio des silences radieux.

(c) KT, 24/5/20

Poème pour ma mer... CARNET DE DÉCONFINEMENT, JOUR 14

Chères amies et chers amis, j'espère que vous allez bien. Nous continuons à écrire en ces temps incertains. Avec le plaisir de savoir que nous sommes ensemble dans cette singulière traversée.

On m'avait dit de partager le sel,
On m'avait dit de brasser le petit sel.
C'est le seul testament que je désire,
À l'honneur de l'iode liant d'archipels.

Si le virus sent la mer, il se retire
Sur la pointe de sa couronne mortifère.
Pour céder la place aux piquants oursins.
Est-ce ici le premier désert du pangolin ?

Il est ébloui par tant de limpide lumière.
Sa couronne de sire se dissout dans la vague altière, dans l'écume grossière.

Ma mère lui donne le vrai goût de l'univers. Ce goût qui désaltère
De la soif d'une mort sans frontière.

Ma mer se retire pour redéfinir
Le seuil des cétacés en carrousels.
Elle effacera nos peaux de misère
Et dessinera l'ultime frontière sur nos Lépreuses bannières.

Ma mer confirme mon dire :
Le sel sera le geste barrière
D'une Terre en arrêt spirituel.

(c) KT, 24 MAI 2020

CARNET DE DÉCONFINEMENT, JOUR 15

Aujourd'hui, le masque et le gant dérivent du covid au cœur livide des atolls malades...

* * *

Même le continent de plastique
Est à prendre avec des gants..
Le virus n'a pas délocalisé la pandémie.
Il lui faut un masque chirurgical sans élastique.

Les vagues étouffent en râles des mourants.
Même s'ils sont d'un pays confiné à la sauvette. .

C'est l'homme qui l'a marchandisé. Le profit
A dépassé les bornes des océans.
Son masque a franchi l'Atlantique
Sur l'ultime radeau de la méduse.
Les courants s'entassent dans les détroits
Des gestes barrières que le pollueur renvoie
Aux atolls écornés des pays infectés.
Rien n'arrête nos désirs de donner au marché
Le flux de notre débandade assurée...

(c) KT, 26 mai 2020

"Masques et gants jetables polluent déjà les fonds marins... Et mettront 300 à 400 ans à se décomposer. Le continent plastique n’est rien d’autre que le cimetière de la mondialisation où reposent les restes de notre folie de consommation" .

CARNET DU DECONFINEMENT JOUR 16

Chères amies, chers amis, les jours semblent glisser au soleil du dehors. Le covid semble régresser. Mais d'autres espaces sont sous son feu invisible. Notre méditation continue, au jour le jour, nos réflexions aussi. Aujourd'hui, bonheur, nous accueillons un magnifique texte d'Albert Guignard, complice de toujours et de nos chroniques, où nous avions décidé de "parler" ou de parlementer avec le virus. Albert nous rappelle ce continent de plastique de notre post d'hier et opère un traversée des signes de belle facture. Lisons-le:

Bonjour Khal. Voici une petite réflexion à l’attention de ton Carnet de déconfinement. Il a recours au mythe.

Second vague épidémiologique ou pas, le virus a fait sa part de mission: enrayer la monstrueuse ruée vers l’or, forcer l’Homme à s’empêcher, pour reprendre la formule de Camus.

Certes, la lutte contre la pandémie a généré une importante production de plastique dont les déchets grossiront le continent flottant. L’ancien monde a encore de beaux restes, chez les plus possédés que démange une vengeance par pollution et dont un fait divers a révélé l’archétype mythologique.

Il eut lieu durant le confinement où, attestations de déplacement en poche, deux pseudo chasseurs abattirent une corneille blanche dont le magazine Le Chasseur français commente «qui devint incontestablement le trophée de la matinée, et bien plus encore…»

Que signifie ce «bien plus encore» pour des braconniers légaux? Pouvoir s’en vanter sur les réseaux sociaux? Quoiqu’il en soit, ce «bien plus encore» en poète le voici puisé dans le mythe grec de la naissance d'Esculape, premier médecin de l'humanité.

Esculape est fils du dieu Apollon et de la mortelle Coronis. Cette dernière était enceinte d'Esculape, et trompait son mari Apollon avec un mortel, dans un jardin entouré de hauts buissons. C'est un corbeau, animal blanc à l'époque, qui dénonça anonymement l'adultère. Apollon le reconnut pourtant, et dans une crise de jalousie il assassina Coronis qui mit au monde Esculape avant son dernier souffle. Il décida surtout de punir le corbeau pour sa vilaine action en rendant son plumage noir à tout jamais. C'est depuis ce mythe ancestral qu'on a coutume d'appeler les délateurs des corbeaux et d'attribuer à ces volatiles un mauvais augure.

La poésie maudite est cette rare corneille blanche venue via Coronavirus nous alerter de notre relation adultère au vivant, et qui se voit assassinée directement par les enfants de la mortelle Coronis. Esculape, sa médecine, pourra bientôt se prévaloir d’un pouvoir divin en manipulant la génétique.

Sinon, ici, un hibou moyen-duc nous a trouvé digne de bon voisinage pour sa nichée.

Au pré, avec l’aide de mon chien, il me faut effaroucher, pour son bien, à deux reprises un lièvre imprudent.

Sollicitant ma compassion, je récupère sur le chemin un bébé souris dont j’abrège l’agonie en la sacrifiant (rendre le sacré) à mes poules.

Ainsi va la vie, et cette vie-là, il va sans dire, me va.

(c) Albert Guignard, 27.5.20

 

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Viré monté