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Annou voyé kreyòl douvan douvan

Un pape s'en va
ou
Une lumière s'éteint
une lanterne flamboie au bout du chemin

Tony Mardaye,
Patricia Bracciano
Paris-Rome, avril 2005

 

 

 

Photo Source

Giovanni Paolo

Lorsque la peine, la souffrance devient pesante ou difficile à supporter, il y a des personnes qui préfèrent répartir la charge avec un proche, un individu qu'elles estiment. Certains par contre adoptent une stratégie différente, comme toute peine est intrinsèquement singulière, la souffrance l'est tout autant : propre. Alors chacun reste libre de sa gestion et du remède qu'il convient d'apporter afin d'y remédier. D'aucuns, rares sont ceux qui s'enfoncent dans la déréliction, faisant défection à la vie et ne s'en sortent pas ou très longtemps après, mais c'est leur choix, quoi qu'on en dise!

Une amie, une jeune diplomate martiniquaise, travaillant à la nonciature du Vatican a choisi de la partager, elle m'a fait l'insigne honneur de me considérer comme étant digne de l'accompagner sur un bout de chemin, je la remercie et lui renouvelle mon affection. Elle a vécu la mort du pape Jean Paul II de l'intérieur, la relation qui l'unissait au Saint Père, je ne peux rien en dire, ce ne sont pas des questions que nous abordons habituellement, ce que je sais, c'est que la disparition du Saint Père l'a profondément bouleversée et affectée.

Pendant toute cette période de deuil, nous avons échangé - parler fait du bien, écrire tout autant. Et comme nous avions convenu, je vous livre son ressenti. Ce n'est pas une indiscrétion, ni du voyeurisme, il était prévu qu'il en serait ainsi dès le départ, il n'y a rien de personnel ou d'indécent dans les extraits que j'ai choisi. J'ai trouvé ses écrits émouvants, d'une grande spontanéité, sans artifices, ce qui fait toute leur beauté, car dans ces moments c'est l'émotion qui domine, force est de compatir. Son témoignage pris sur le vif offre une autre lecture de ce fait historique, vu par l'une des nôtres, une enfant du pays, une fille de la Martinique, quelqu'un de chez nous.

Le premier Jour

«Tony, tu as appris la nouvelle: la mort du Pape Jean-Paul II. Ici à Rome on a ressenti une grande tristesse et je pense aussi dans le monde entier. (…) comme tu dois déjà le savoir, le corps du saint-Père sera exposé dans la basilique Saint-pierre à partir d'aujourd'hui et des lits ont été installés à la Fiera di Roma et des tentes à Tor vergata pour recevoir les pèlerins, qui ne trouveront pas de chambres d'hôtel. J'espère qu'il seront nombreux à venir, si tu en connais dis- le moi on pourrait tous se rencontrer à Rome.

Est tu en contact avec le Nonce apostolique de la Martinique? J'espère qu'ils viendront eux aussi pour les funérailles prévues, je pense ou jeudi ou vendredi prochain.

Le deuxième jour

Bien sur à en juger par le nombre de personnes à Rome, on n'a jamais connu une telle popularité. On attend deux cents chefs d'Etat. En ce qui me concerne, je m'occupe de la délégation haïtienne, je travaille auprès du saint-siège et donc il faut s'organiser.

Le troisième jour

Aujourd'hui dans le métro c'est la joie, la peine, de la bousculade, la ville est prise d'assaut, les Romains sont très impressionnés par l'onde humaine de toutes les nationalités, qui s'unissent et déferlent dans la ville pour rejoindre le Vatican. Le maire de Rome a décidé de rebaptiser la gare de Termini pour l'appeler Jean-Paul II, il se félicite de l'organisation qu'il a mise en place en un temps record et qui fonctionne.

Concernant la communauté des caraïbes dans son ensemble, c'est assez difficile de l'évaluer sur place, puisque pour l'instant je suis dans l'Ambassade pour les préparatifs, mais je sais que Fidel Castro voulait venir mais ne viendra pas, les haïtiens seront présents, j'essayerai de voir ce qui l'en est de nos compatriotes.

Le quatrième jour

Je te remercie. En effet ces derniers jours, tout le monde s'attendait à la mort du Pape mais franchement personne n'était vraiment préparée. Quand j'ai appris la nouvelle à mon Père au téléphone il s'est mis à pleurer. J'étais très triste. A Rome, nous nous sommes sentis tout à coup orphelins. On a pris conscience de toutes les années d'efforts, de l'œuvre titanesque du Saint-père pour la Paix. Ses nombreux voyages à la recherche de l'être humain pour l'accompagner dans ses difficultés et revitaliser sa foi.

Certains disent même que l'on a évité une troisième guerre mondiale grâce à lui.

Les pèlerins arrivés à Rome sont plus de deux millions et on pense qu'ils atteindront les quatre millions d'ici vendredi, jour des funérailles : la ville est «blindée» parce que les deux ex présidents des Etats-Unis sont arrivés avec Bush. Deux cents chefs d'états sont attendus. La protection civile nous conseille de nous recueillir sur d'autres places: Tor Vergata, Circo Massimo, etc. On sent un stress, une fatigue des services de sécurité, mais le bonheur des pèlerins qui veulent entrer dans la basilique pour voir une dernière fois le Saint-père, est très grand depuis l'arrivée des trois présidents américains.

La Télévision, la radio, les services de sécurité et d'assistance envoient des Sms sur nos portables, nous demandant de ne plus nous rendre vers la basilique Saint Pierre, mais de se diriger vers d'autres places. A Rome ou sont installés des écrans géants, on informe les pèlerins de ne plus venir.

Je crois que demain, beaucoup de gens qui se sont pressés dans la capitale, se contenteront de voir les funérailles à la télévision.

Le cinquième jour

Merci pour tes mails réconfortants, le moment attendu est donc arrivé, les funérailles se sont bien déroulées, en fait je les ai regardées à la télévision. Dans les rues, très tôt ce matin, il y avait une grande effervescence, à Rome beaucoup de pèlerins ont dormi à même le sol sous les tentes aménagées ou sur des sacs de couchage, et ont suivi la cérémonie sur grands écrans, des journalistes commentaient en direct, certains se lamentaient, disant que les funérailles ressemblaient plutôt un show télévisé, et qu'il fallait respecter le caractère religieux de l'évènement.

La préoccupation de certains pèlerins ou touristes était de se faire photographier près du Pape seulement pour la photo. Mais dans l'ensemble on ressent déjà un regret c'est un moment historique. On évoque les possibles successeurs et naturellement on exclu un pape noir. Lorsque le journal a dû développer sa thèse concernant l'impossibilité d'un pape noir, dans les commentaires émis par certains, on remarque qu'à chaque fois les arguments ne tiennent pas, c'est un principe.

Maintenant l'heure est au changement...»

Tony Mardaye, Patricia Bracciano
Paris, Rome 04/2005

 Viré monté