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Toutes les images du monde sont venues là. Non pas échouées,
mais recomposées à la manière de ces morceaux
de bouteilles polis par la mer. Ainsi, par son brassage intempestif
d’images, Nord-Plage répond véritablement
à nos appétits esthétiques. Le talent de José
Hayot est en effet généreusement à l’œuvre
dans ce film offert comme une interprétation créole
des fruits de la modernité audio-visuelle.
Nord-Plage, c’est aussi l’histoire d’un
lieu (Macouba, dans le nord de la Martinique, au détour des
années 60) et non point celle d’un humanisme abstrait
et désincarné. L’épreuve du lieu, c’est
à cette condition que nous habitons éperdument ce
qui nous relie à notre entour : les rolles de l’habitation
ou de l’usine centrale, un certain général de
Gaulle parlant haut sur la place de la savane, les premiers pas
d’un homme sur la lune dans la fée Télévision,
le rêve de Martin Luther King, la force de Mohamed Ali, les
dessins d’enfants sans maisons à cheminées,
et le grand sac de la mer obstinée. Cela se traduit dans
ce cinéma en des vertiges de travelings ou des découpages
en abîmes. Et puis cette application pour les détails
(puisqu’il faut aller au plus profond) dans les costumes,
les objets ou les décors à l’échelle.
Voyez comme ces images nous sont contées!
La distribution est tout à l’honneur des habitants
de Nord-plage. Ils y tiennent un rôle capital. Joby Bernabé,
Jean-Claude Duverger ou Lucette Salibur ont renouvelé pour
l’occasion leur jeu d’acteur. Pascal Légitimus,
lui, a su incarner le personnage du maire au-delà des clichés; il joue sobrement la comédie. Cependant que Linton Kwesi
Johnson et Édouard Glissant, en répondeurs de cette
histoire, baillent la voix à leur manière. Viktor
Lazlo, dans le rôle de la belle Osélia, arrive à
Nord-Plage accompagnée de son petit garçon Jacquot
(interprété par Rafaël Baudot-Montezume) le jour
de l’enterrement de sa mère avec qui elle voulait renouer.
Et aussi avec le pays-Martinique. Ceci en un temps où il
est question de déloger les habitants de Nord-Plage afin
de les recaser dans des hachélaimes, des calloges inhumaines
en vérité. Face à cette menace le village va-il
dépérir sur lui-même? Une solidarité
s’organise avec (et c’est merveille aussi!) des brins
d’amours, des machins fragiles comme ont sait.
Un cinéma sans majors – ou une pêche sans hameçon
– est-ce que cela peut se concevoir? En tout cas l’écriture
de Patrick Chamoiseau se confronte aux embruns d’une nouvelle
vague. Car José Hayot a fait montre d’un travail d’avant-garde.
Au point où nul ne sait plus qui illustre qui. C’est
que le temps de l’illustration est dépassé.
Un scénario, un paysage, une traduction japonaise sont des
partitions ouvertes, un delta. C’est donc ça : le réalisateur
agit en chef d’orchestre! Dans ce film, José Hayot
a su exalter une poésie des images plutôt que d’être
joué par elles. D’humeur imprévisible, mais
pièce pas ineffable, tel est le cinéma de la mer.
La voix des conteurs y trouve donc son relais dans cet art total
où s’entremêle le théâtre conté,
les répliques Grand siècle, la gestique Antillaise,
voire la crudité désespérée et la tendresse
des langues et cultures créoles où l’on voudrait
bien se noyer.
Dans Nord-Plage on retrouve itou les obsessions sur l’habiter
créole chères à l’auteur de Texaco.
Ce guerrier de l’imaginaire nous invite à bâtir
la part de rêve essentielle à l’assise d’une
communauté. Un rêve introduit ici par le truchement
d’un manège, un chouval-bois à la construction
duquel même le déparleur de cette histoire à
son mot à dire. Ce projet-là ne relève ni de
l’imposture de la langue de bois ni des sciences économiques,
planificatrices d’après-elles.
Au vrai, Nord-Plage nous parle un langage diversel. À
nous de ne pas rester “sages comme des images”, dominés
ou consumés. À ce “nous” d’oser
aller à contre courant, à prendre de la vitesse, du
mouvement. À nous de marronner là où fini la
terre plutôt que de devenir de stériles ingénieurs
de modes d’emplois. En final de conte, sommes-nous heureux?
La question reste entière en bordure de mer, dans ce générique
où nous rejoignons nos images.
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