| L.M.
- Nirmala, je viens de parcourir ton exposition intitulée
«Cheminements », l’impression générale
qui en ressort, ainsi que ton prénom, évoquent une
inspiration indienne...
N.D. - En effet, je m’appelle
Nirmala Devasenaradjounayagar.
L.M. - Ton nom est vraiment
très long...
N.D. - C’est un nom
indien, celui de mon père: mon patronyme.
L.M. - Je relève
tout autour de ta peinture, de tes mandalas très minutieusement
calligraphiés, des textes chargés de poésie
qui te disent et te révèlent autant que tes tableaux...
Tapie dans l’écrin de mon âme
La réminiscence d’un autre ailleurs
Si loin de moi et si proche aussi
J’entends mes Pères me souffler
Des choses d’un autre temps
N.D. - Pour moi, ils ne
sont pas extérieurs à eux mais en font partie, au
même titre que les couleurs, ou les formes. Rien n’est
fortuit: dès le départ, en préparant le fond,
pour lequel je choisis toujours des couleurs chaudes, le jaune,
la terre de sienne, l’ocre, le rouge, l’orange, j’installe
mes graphismes en blanc doré ou en noir. Ce sont des arabesques,
des courbes, des ronds… Et pour finir, je place les mots ou
les phrases qui viennent du fond de moi, du domaine du sentiment,
du ressenti, des émotions: je traduis, d’ailleurs très
prosaïquement, ce que je ressens quand j’écris.
J’entends les voix de mon père me parler d’un
autre ailleurs…
Je me donne le temps de terminer mon travail. Cette recherche d’harmonie
me permet de rejoindre mon moi profond, et m’amène
à cet état d’apaisement et de calme que je recherche
toujours, cet appel presque palpable de l’Inde toujours présente.
L.M. - Peut-être,
veux-tu en peignant, faire remonter tes origines indiennes?
N.D. - Cela n’a jamais
été délibéré. Dès mon
passage à l’Ecole des Beaux-Arts, les professeurs me
faisaient remarquer, mon style différent, ma tendance à
reproduire des petits motifs ornementaux se rattachant à
des formes courbes, des Etudes sur le lotus... Autre réminiscence
inexpliquée, des dessins rappelant les madras par exemple,
tendance qui me vient de cet ailleurs, parce qu’elle n’a
pu être influencée par mon environnement.
Je n’ai pas vécu aux Antilles et mes souvenirs indiens
datent de ma petite enfance et je ne savais pas que je reproduisais
des kolams, ces motifs décoratifs que les femmes exécutent
chaque matin devant le seuil de leurs maisons, en l’honneur
de la déesse Lakshmi, invitée ainsi à apporter
chance et prospérité dans la demeure de la famille.
C’est aussi un signe de bienvenue aux visiteurs.
Dans mes travaux, d’autres m’ont fait reconnaître
des mandalas, je ne connaissais pas leur existence. Alors j’ai
cherché et établi une espèce de lexique de
ces formes qui me hantent... et qui se trouvent préétablis
dans ma mémoire.
Espoir de toujours garder tout au fond de moi
Cette douceur de l’âme, richesse inestimable
Apparat discret qui me rend forte
Face au monde
N.D. - Un autre terme que
je trouve adapté à ma démarche est le mot cheminement,
qui traduit cette recherche d’harmonie qui donne l’apaisement,
et qui peut-être me restitue l’Inde vivante en moi.
L.M. - Ton apparence métisse
et ton nom signalent qu’un de tes parents serait issu de l’immigration
indienne du XIXe siècle.
N.D. - Je suis en effet
une métisse indienne mais mon père militaire de carrière
a été en garnison en Guadeloupe où il a connu
ma mère, il y a un peu plus de trente ans. Donc mon apport
indien est plus récent, mais j’ai vécu en France
et cet apport n’a été ni valorisé, ni
vivifié par mon père. Il ne nous parlait jamais de
la vie en Inde.
En s’engageant très jeune dans l’armée
française, il avait choisi de s’éloigner de
sa famille, il s’était coupé de ses racines.
Après son mariage en Guadeloupe il nous a emmené ma
mère et moi en Inde, où nous avons reçu un
accueil courtois.
Mon père avait perdu sa mère dès l’âge
de cinq ans et son père s’était remarié,
quand il est revenu avec nous, ses frères aînés
étaient installés dans leur vie familiale et professionnelle,
dans ces conditions les contacts par le biais de l’anglais
ne pouvaient être que difficiles. Nous sommes tout de même
retournés à chacune des périodes de congé
de mon père, je n’en garde que très peu de souvenirs
car au dernier séjour, je n’avais que six ans.
Après ce dernier séjour en Inde, nous sommes venus
cinq ans après nous installer en Guadeloupe: mon père,
au contraire de ma mère, se sent de plus en plus étranger
et mal à l’aise, mais il ne veut pas que nous devenions
étrangers à notre milieu de vie, et accepte que ma
mère nous élève dans la religion catholique,
lui qui ne pratiquait aucune religion. Il est hindou, mais je ne
l’ai jamais vu pratiquer de rituel. Il ne nous parlait pas
de ses parents ou de sa vie en Inde, mais je sais qu’il a
eu une vie matérielle aisée, ses frères ont
fait des études et ont de situations bien établies,
un de ses frères Selvaradjou était dermatologue à
Pondichéry, maintenant il est à la retraite. Un autre
Djeraman professeur de maths, aussi en retraite, mais installé
en France, le troisième Sivasubramanian décédé
enseignait les arts plastiques.
L.M. - Ce sont leurs prénoms?
N.D. - Il s’agit
de leurs noms. Chacun reçoit un nom complètement différent
de celui du père ou des frères, anthroponyme, choisi
par l’astrologue et qui a une signification profonde.
L.M. - Garde-t-on un radical
commun ?
N.D. - Pas du tout. Dans
sa famille, c’est seulement dans le nom de mon père
Devasenaradjounayagar que l’on retrouve une terminaison semblable
à celle de mon grand-père qui lui s’appelait
Varadadjalounayagar. Chaque individu possède un nom qui lui
est personnel. Mon père m’a transmis le sien puisque
nous vivions selon les coutumes françaises.
L.M. - A-t-il eu des sœurs?
N.D. - Oui, mais je ne
sais rien d’elles, elles ont été mariées
et vivaient ailleurs.
L.M. - Nirmala, dis-moi
pourquoi as-tu choisi de vivre en Martinique, puisque tes parents
maternels sont guadeloupéens?
N.D. - J’avais commencé
mes Etudes dans une Ecole des Beaux-Arts au centre de la France,
et à un certain moment j’ai choisi de revenir vivre
aux Antilles mais je ne pouvais m’inscrire qu’en Martinique.
Donc, j’ai choisi d’y vivre par hasard, je m’y
suis trouvée bien et je m’y suis installée depuis
quelques années déjà.
Je suis contente de vivre en Martinique, de continuer mon travail
de plasticienne dans cet environnement.
Mon père est récemment décédé,
mes frères et ma soeur vivent en France. Mon rêve serait
de pouvoir me ressourcer en Inde quelquefois pour me rapprocher
de cette «clameur venue d’ailleurs» qui m’aspire.
Nirmala Devasenaradjounayagar - deva: dieu; sena: armée;
radjou: chef - est la fille de Devasenaradjounayagar, fils de Varadaradjalounayagar.
Clameur qui vient de cet ailleurs
Délices de promesses rêvées
Compassion ressentie au fond de l’ennui
Douleur qui monte de mon cœur
Eaux qui s’écoule de mes blessures
Finesse qui manque à mon âme
Béatitude à l’entour du bonheur
Enivrement au nectar de la vie
Nirvana allant après mille vies
L.M. - Ce n’est pas
seulement dans notre apparence physique, que nous révélons
nos origines. Nous transportons dans nos gênes l’héritage
précieux de nos ancêtres, que ce soit par des traits
de caractère, des tendances innées, des attirances
ou des répulsions inexpliquées, des désirs
incongrus, celui de se percer le nez ou de s’isoler pour se
mettre en méditation alors que ce n’est pas une pratique
familiale...
Quelquefois, comme Nirmala, nous découvrons en nous, des
savoir-faire qui nous sont propres et dont nous ne pouvons expliquer
l’origine, si nous n’acceptons pas l’idée
de cet héritage lointain et presque effacé de la mémoire...La
civilisation indienne tellement riche et différente vient
rappeler subrepticement à ses fils et ses filles éparpillés
si loin d’elle qu’ils sont encore reliés à
elle par les liens subtils de la génétique... Ces
manifestations, si infimes et peu reconnues qu’elles puissent
être, sont la contribution de la grande civilisation indienne
à la constitution de cette nouvelle civilisation caribéenne,
portés par ces Immigrés indiens du XIXe siècle.
Nul n’est si misérable qu’il n’ait
son étoile
Et s’il est malheureux, c’est qu’il ne la connaît
pas
Chercher son étoile, l’attraper, ne jamais la perdre
de vue
Tout près de son cœur, pour une âme plus belle
Chercher sous les larmes, derrière les mensonges
Pas très loin du chagrin
Tout près du deuil, voisin de la solitude
Pas dans un pays lointain, pas au fond de l’eau
Pas derrière les montagnes, pas au-delà du ciel,
Tout au fond de soi.
- Nirmala.
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