P-S : Sommaire
Liminaire :
Habiter la ville en pays caraïbes.
Par Fils-Lien Ely Thélot (p. 7)
Le monde urbain ne finit pas de faire l'objet de nombreuses approches théoriques. Certaines d'entre elles mettent l'accent sur les populations; d'autres sur les espaces. Entre la conception fortement restrictive de Max Weber (1958: 65-89) selon laquelle la communauté urbaine, la cité, n'existe que par ses institutions politico-administratives ainsi que ses structures sociales et le modèle de Louis Wirth (1964) offrant une définition minimale du phénomène urbain comme 'mode de vie', le propos de ce présent liminaire consiste à mettre en relief et attirer l'attention sur une série d'interrogations relatives à des dynamiques urbaines dans l'Arc Antillais. Il s'agit pour nous, comme l'ont fait Robert Park et ses collègues de Chicago, d'animer la discussion sur les proximités spatiales et les distances sociales dans les villes, en pays Caraïbes. Qu'en est-il du fait d'habiter la ville en pays Caraïbes? Que disent les chiffres? Quelles incidences sur le patrimoine identitaire? Quelle est l'ampleur des inégalités? En quoi consistent les mutations en cours?
Alors que le processus d'urbanisation perd de son rythme de croissance dans toutes les autres sous-régions de l'Amérique, nous assistons au phénomène inverse en ce qui concerne les villes caribéennes. Entre 2000 et 2015, la croissance urbaine de la Guyane atteindra un taux annuel de 2,3%, tandis qu'en Argentine, il sera de 1,3%. Selon ces mêmes projections (UNCHS, 2001), la république de Haïti comptera, en 2030, une population urbaine de 7 millions d'habitants, environ- Rappelons que Haïti compte, aujourd'hui, une population totale de 8,2 millions d'habitants (UNCTAD, 2004: 321).
Mais ces chiffres ne nous apprennent que peu de choses sur la complexité, la richesse et le drame dont les dynamiques urbaines sont porteuses urbaines dans l'Arc Antillais. Ils ne nous disent rien sur les pratiques et stratégies résidentielles des 24,8 millions d'hommes et de femmes qui mènent un combat quotidien pour habiter la ville de la Caraïbe. Ils semblent être frappés d'un mutisme soudain quand il s'agit de lever les voiles sur la précarisation et l'exclusion de certains groupes sociaux par les modèles mêmes de tenure foncière, de production immobilière et d'accession au logement, que l'on retrouve en milieu urbain caribéen. Quelle lumière ces chiffres peuvent-ils nous apporter sur la place des pauvres dans ces villes qui ne cessent de grossir? Que signifie, en termes statistiques, naître à Texaco, grandir à Trench Town, vieillir à Marianao, mourir à Cité Soleil?
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I- Analyses et Réflexions (p. 11)
I.1- Résistance, dissidence, tradition en Afrique
Par Lomomba Emongo (p. 13)
Abstract:
In a context of western domination thanks to successful neoliberalism form some Africanists obsessed with a hurried vision of resisting western global values, to go back to one's roots through the use of local traditions today as one did before is considered as the plague that causes Africa to be delayed in the process of human ideal - that is to day modernism.
In this paper light is shed on every one of these notions. These notions are studied for themselves but also because of the relationship that they have with one another.
This work is a first step in this direction before trying to more serious perspectives to change these surrounding "uniformalistic" trends into possible African alternatives to the western worldwide order
Résumé:
Opposer de la résistance à l'ordre mondial occidental, faire de la dissidence dans un contexte de domination occidentale par le néolibéralisme triomphant interposé, se ressourcer aujourd'hui comme hier des traditions locales sont, selon certains africanistes hantés par un universalisme hâtif, des maux qui retardent l'Afrique en chemin vers “la modernité”. La présente étude revisite chacune de ces notions, tant en elles-mêmes que dans les relations qu'elles entretiennent entre elles. Avant d'ouvrir sur des perspectives de réel dépassement des tendances "uniformistes" ambiantes vers des possibles alternatives africaines à l'ordre mondial occidental.
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I.2- Regards croisés sur les représentations de l'histoire d'Haïti et de l'identité des immigrés Haïtiens de Guyane Française
Par Éric Gallibour (p. 43)
Abstract:
The autor point out the borders, the Haïtians coming from popular social strater meet mutuals believes and representations of distincts history's events of their country. The emphasize that this popular imaginary manipuled by the Church and the State represents one form of the power exercice in Haïti. This popular imaginary permites also to the population to fight against the oppression authoritative government, substituting the mythological past by the historical reality. He dismantles after, that Haitians immigrants of French Guyana feel the defeat of democraty in Haïti, as an heavy responsibility, wich is an supplementary handicap for their integration in the Guyana society. The stigmata wich this people suffer must be analysed between the social distance and the cultural proximity who have the Creoles of French Guyana with these immigrants. In the present instance, they can be connected with the popular strater representations whom have the elites in Haïti, or the ideology of somme head of State for to access to the power to disguise categories and colours domination wich the haitian society is structured.
Résumé:
L'auteur montre qu'au-delà des frontières, les haïtiens issus des couches populaires partagent des croyances et des représentations communes des évènements et des figures qui ont marqué l'histoire de leur pays. Il souligne que, si la manipulation de cet imaginaire populaire par l'Église et l'État représente l'une des formes d'exercice du pouvoir en Haïti, cet imaginaire populaire a également permis au peuple haïtien, en substituant au réel historique un passé mythologique, de lutter contre l'oppression des régimes autoritaires. Il démontre ensuite que les immigrés haïtiens de Guyane portent avec eux le poids de la responsabilité de l'échec de la démocratie en Haïti, ce qui constitue un handicap supplémentaire pour leur intégration dans la société guyanaise. Les représentations stigmatisantes dont souffrent les haïtiens doivent être analysées en fonction de la distance sociale et de la proximité culturelle qu'ont les Créoles guyanais avec cette population immigrée. Elles peuvent être rapprochées dans ce cas, soit des représentations des couches populaires que partagent les élites en Haïti, soit des idéologies auxquelles certains chefs d'État ont eu recours pour accéder au pouvoir afin de masquer les rapports de domination de classes et de couleur qui structurent la société haïtienne.
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I.3- Identité et Altérité chez Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau, scripteurs visionnaires de la Parole créole
Par Philippe Chanson (p. 65)
Abstract:
Starting from the painful experience of slavery past when the Creole oral personal form of _expression had been gagged, disappearing under the colonial written form of _expression, Edouard Glissant and Patrick Chamoiseau - two outstanding figures of Caribbean literature - meet the challenge of offering the reader the means to re-assess their still prevalent human mental constructions of territories and frontiers. Stretching out the historical and extraordinarily "diversel" (their own coined word whose approximate translation would be "diverse") processes of threading and knitting roots, whether genealogical, geographical, cultural, or linguistic, so typical of the Caribbean islands, with the aim of fighting against intolerance and also the dangers inherent in any unifying and totalitarian mode of thinking, they dramatically, and in a visionary way, foster the reader's reflection on his/her position vis-à-vis identity and otherness in a world that is on the inescapable road to a mix of people and cultures. Dealing with their rich luxuriant thought - they have mined the literary text with, and retraced in it, the uneven progressive course of an intertwined Creole identity - our purpose is to examine the two metaphors which signal out this type of identity : "identité-rhizome" (root identity), a concept philosophical portent, and "langue écho-monde" (world-echoing language), the product of both linguistic and stylistic considerations. Our analysis will finally dwell on the astonishing and stimulating that literature and anthropology significantly bear with one another.
Résumé:
À partir de l'expérience douloureuse du passé esclavagiste qui avait bâillonné la Parole créole sous l'écriture coloniale, le défi d'Édouard Glissant et de Patrick Chamoiseau, écrivains phares de la littérature antillaise, est de nous offrir à penser à nouveaux frais les territoires et frontières mentales qui défient toujours les humains. Travaillant les processus historiques extraordinairement 'diversels' d'emmêlement et d'entrecroisement des racines généalogiques, géographiques, culturelles et linguistiques caractéristiques des îles caribéennes - et contre l'intolérance et les dangers de toute pensée unificatrice et totalitaire - ils nous amènent à réfléchir de manière fondamentale et visionnaire sur l'identité et l'altérité dans un monde en voie inéluctable de métissage. Devant le foisonnement et la richesse de leur pensée - après avoir introduit à cette littérature puis retracé le parcours saccadé de la conjugaison progressive de l'identité créole - nous examinerons les deux métaphores les plus marquantes qui en portent les mots: celle de l'identité-rhizome de portée philosophique, et celle de la langue écho-monde mêlant linguistique et stylistique. Nous terminerons sur l'importance des rapports étonnants et stimulants que peuvent entretenir entre eux littérature et anthropologie.
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I.4- Vodou et Identité dans un récit oral Haïtien
Par Liliane Dévieux (p. 91)
Abstract :
Through voodooist characters, this story states a connexion between voodoo and national identity and suggests that there is an impact of this religion on two other levels of identity: social identity and personal identity. However, a freemason character has a new vision of Haitian identity.
Entitled "Les contrats avec des lwa maléfiques" ("Contracts whith bad gods"), that mythic story from Port-au-Prince, has been recorded on video in Montreal, in 1985 (Projet "Conte et migration" ("Tales and migration" Project), Caribean Research Center, University of Montreal). This article includes transcription of a selection from the recorded story.
Résumé :
À travers des personnages vodouistes, ce récit établit une relation entre le vodou et l'identité nationale, puis porte à croire à l'incidence de cette religion sur deux autres niveaux d'identité: l'identité sociale et l'identité personnelle. Un personnage franc-maçon introduit cependant une vision nouvelle du vodou et de l'identité haïtienne.
Intitulé "Les contrats avec des lwa maléfiques", ce récit mythique, venant de Port-au-Prince, a été enregistré sur vidéo à Montréal, en 1985 (Projet "Conte et migration", Centre de recherches caraïbes, Université de Montréal). La transcription d'un extrait de l'enregistrement illustre l'article.
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II - Dossier spécial : Habiter la Caraïbe (p. 103)
II.1- La mer comme invitation à la mouvance dans la fiction et les poèmes d'Olive Senior
Par Marie-Annick Montout (p. 105)
Abstract :
The following article probs into Olive Senior's discursive values as they appear through the symbolic role of the sea in both her short stories and poems drawing from life in Jamaica, her native island. Are her characters afraid of the diverse and ever changing world, afraid of the process by which men are drawn towards one another, or are they desirous to interact? What prevents them from yielding to the alluring perspective of a contact between the Self and the Other? Does Olive Senior manage to establish a dialogue between self fulfillment and openness to another mode of being? If so, how does she meet the challenge? These questions have been central to our bringing to light the different discourses which she weaves in her text so as to delineate a possible space where diversity reigns unbound.
Résumé :
Cet article explore les valeurs discursives d'Olive Senior à travers le rôle symbolique de la mer dans ses nouvelles et dans ses poèmes issus de la vie de son île: la Jamaïque. Ses personnages ont-ils peur du monde composite et mouvant, peur du processus qui pousse les hommes les uns vers les autres, ou, au contraire, sont-ils avides d'interaction? Quels sont les freins qui les empêchent de céder à l'attrait du contact entre le Moi et l'Autre? Olive Senior parvient-elle à établir une dialectique entre réalisation de soi et ouverture à l'autre et si oui comment y parvient-elle? Autant de questionnements autour desquels s'organise la mise au jour des différents discours qui jaillissent en s'entrecroisant dans son œuvre pour préfigurer un possible espace de déliement des diversités.
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II.2- L'inconscient de la traversée et la difficulté d'habiter (en) Haïti
Par Daniel Derivois (p. 115)
Abstract :
The difficulty of living (in) Haiti falls under a complex process of (re) actualisation and traumatic repetition of an ensemble of originating lived experiences (colonial and post-colonial) in search of clarity in the Haitian national psychic apparatus. This difficulty is evidenced firstly in an antiquated dislocation of the Haitian group-people, secondly in a double culpability to invest in places, and thirdly in an internal transitional defect that blocks the appropriation of space. The "thought of removal" offers a framework to accomodate this process for the symbolisation of the unconscious remainders of the Haitian (re) crossing of its history.
Résumé :
La difficulté d'habiter (en) Haïti s'inscrit dans un processus complexe de (ré) actualisation et de répétition traumatique d'un ensemble de vécus originaires (coloniaux et post-coloniaux) en quête de frayage dans l'appareil psychique national haïtien. Elle témoignerait à la fois d'une dislocation archaïque du groupe-peuple haïtien, d'une double culpabilité à investir les lieux et d'un défaut de transitionnalité interne entravant l'appropriation de l'espace. La "pensée du déménagement" offre un cadre pour accueillir ce processus en vue de la symbolisation des restes inconscients de la (re) traversée haïtienne de son histoire.
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II.3- Mobilité géographique et Globalisation: Rapports Ville-Pays dans l´espace d´interpénétration du Cap Haïtien
Par Alexander King (p. 129)
Abstract :
In order to earn their living, Haitian families are forced to diversify their incomes. But the conditions under which families can organize this diversified acquisition of income have deteriorated as a result of globalization. Owing to the liberalization of trade during the 1980s Haitian farmers have been driven out of their markets by competing imports. That is why the chances of using agricultural yield in order to contribute to the family income are diminishing. As to the acquisition of income, the suburbs of the big cities are turning more and more into the centres of action. Access to the transfer of imported goods is of paramount strategic importance here. Urbanization doesn't only take place in Haiti's capital Port-au-Prince, but also wherever imported goods are circulating: at the overflowing street markets of Cap-Haitian, as well as in the new Free Trade Area along the Haitian-Dominican border with its sweat-shops.
Résumé:
Pour assurer leur survie, les familles haïtiennes sont obligées de trouver des sources diversifiées de revenus. Mais, les conditions d'acquisition de ces revenus se détériorent à cause de la globalisation. La libéralisation commerciale des années 80 a provoqué la substitution des produits haïtiens par des biens importés sur les marchés locaux. Cela a ralenti considérablement l'apport de la production agricole au revenu familial. Le centre des activités sociales et économiques des familles s'est déplacé de la campagne vers les bidonvilles. Ceci ouvre la voie à la circulation des produits importés dont le rôle stratégique n'est pas négligeable. Autre conséquence de la globalisation: la fragmentation de l'espace social. L'urbanisation se crée là où il existe une circulation, même précaire, de biens importés. Par exemple, dans les multiples marchés de rue au Cap-Haïtien et dans les usines d'assemblage des nouvelles zones franches à la frontière de la République Dominicaine.
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II.4- L'espace urbain dans une stratégie mondiale contre le racisme: La Coalition internationale des villes contre le racisme
Par Mutombo Kanyana (p. 139)
Abstract:
The cities became spaces of diversities and … filled with exclusion and tensions among the communities. Even the cities in the West Indies do not get away with this situation. In this geographic air, the urban space is striking concentrations of the more diverse ethnic and cultural blendings witch make its strength. Unfortunately, this area, like the rest of the world, is not beyond racism and discrimination.
By rinsing up the scales of local actions integrated in a world even more globalize and by making them efficient, the United Nations for Education, Science and Culture help the cities in their choice to favor the urban space in strategy against racism and discrimination.
Résumé:
Les villes sont de plus en plus des espaces de diversités et de métissage où cohabitent exclusion et tensions entre communautés. Les villes de la Caraïbe n'échappent pas à cette situation. L'espace urbain, dans cet air géographique, est un saisissant concentré de mélanges ethniques et culturels des plus diversifiés ce qui constitue sa force. Cette région, comme le reste du monde, malheureusement, n'est pas à l'abri du racisme et de la discrimination.
En donnant de l'envergure et de l'efficacité à des actions locales intégrées dans un monde de plus en plus globalisé, l'Organisation onusienne pour l'Education, la Science et la Culture accompagne de son mieux les villes dans leur choix de privilégier l'espace urbain dans une stratégie contre le racisme et la discrimination.
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III - L'Histoire autrement (p. 149)
III.1- Le rêve d'une intégration caribéenne: José Marti, M. F. Carvajal, Antenor Firmin, Enrique Jimenès, E. M. Hostos et la Confédération Antillienne
Par Ensie Paul et Fritz Calixte (p. 151)
Pendant combien de temps les rescapés indiens resteront protégés dans la solitude de leur village juché le haut d'une montagne antillaise? Les Antillais conserveraient-ils encore une culture qui superpose les héritages des vieux continents aux vestiges de ceux des Arawaks et Carïbes? Le mouvement du monde s'inscrit-il dans une créolisation (comme l'entend Glissant) ou dans une marche impériale du Marché qui uniformise tout sur son passage (Négri: 2000)? On l'aura compris, l'enjeu de la dernière question dépasse le cadre antillano-caribéen. Pour notre part, nous allons, dans un premier temps, amorcer, modestement, une analyse qui tournera autour de deux lettres de deux Antilliens qui nourrissaient le rêve, déjà en 1905, de confédérer les Etats de la Caraïbe. Nous proposons, dans un second temps, de voir si, sur les ruines de la Confédération qu'ils ont proposée, une nouvelle association d'Etats ne pourrait pas être instituée ou si les structures existantes ne pourraient pas être renforcées.
Les nouvelles technologies de l'information ont repoussé les frontières des contrées lointaines de la planète et ouvert le monde. L'œil du monde arrive à petit pas, mais sûrement, sur tous les villages. Serait-ce sans conséquence?
Toute la prouesse de la postérité de Descartes a été de démontrer que l'identité du sujet pour se réaliser a besoin de la présence de l'autre. Le 'soi' est un être-là qui requiert l'existence de l'Autre. Il est le médium qui permet au 'soi' d'aller à la rencontre de lui-même. L'effectivité du 'soi' intègre l'Autre. Il n'est pas l'Autre dans lequel il s'effondre ou est contraint de s'abandonner. Il est 'soi' parce qu'il médiatise (librement et consciemment) l'Autre.
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III.2- Ci-gît la mémoire d'outre-mer !
Par Jean Josué Pierre (p. 159)
Est-il nécessaire en histoire, pour préserver la mémoire de soi, de chercher à occulter celle des autres? Le rapport d'un peuple à son passé, implique-t-il en dernière instance la quête de la bonne conscience ou ce rapport, ne pose-t-il légitimement la question de la vérité historique qu'en termes de quête de véracité dans la restitution du passé? Dit autrement, la question de la normativité du récit en histoire, est-elle jamais séparable de l'exigence de restituer les faits à travers un récit historique véridique?
Le 23 février 2005 en France, l'Assemblée nationale et le sénat ont adopté une loi 'portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés'. L'article 4 de cette loi dispose:
"Les programmes de recherche universitaire accordent à l'histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du nord, la place qu'elle mérite."
"Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit."
Cette disposition, de par sa teneur et sa portée, ne manquera pas d'interpeller la conscience critique des chercheurs en sciences humaines, particulièrement en histoire, sur l'avenir de l'authenticité de leurs recherches. Cette loi, on l'aura compris, entend faire de l'histoire telle qu'elle est enseignée en France, un conservatoire de la mémoire nationale tendancieusement sélective. N'est-ce pas là une loi qui impose une histoire officielle, en faisant l'injonction aux 'programmes de recherche universitaire (qu'ils) accordent à l'histoire de la présence française outre-mer... la place qu'elle mérite? En effet, l'idée de 'place qu'elle mérite' est pour le moins une idée tout à fait inquiétante. Aura t-il fallu désormais suivre le dernier avatar d'un nationalisme qui, comme un tribunal officiel de l'histoire, indique a priori ce qu'aura été l'expérience du passé, comment et dans quelle forme ce passé doit être connu.
Aussi, l'on est bien en droit de se demander comment une histoire qui reconnaît 'en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer' peut-elle ne pas être une histoire solidaire du mensonge, au sens où elle est condamnée à être une histoire tracée sur fond de nombreux silences, des faits qu'il faudra taire, des événements qu'on ne devra pas voir, peut-être même des documents raturés, illisibles. Cette reconnaissance particulière du "rôle positif" qu'impose cette loi est, pour la liberté de pensée en France, l'indice d'un interdit. Car, que devra faire l'historien lorsque celui-ci se trouvera brusquement confronté à des réalités qui sont différentes du discours officiel? Mais aussi, quel mensonge officiel pourra résister à l'histoire vivante du racisme hérité du passé esclavagiste, du colonialisme, des massacres et des crimes de toutes sortes?
En effet, il n'est peut-être pas illégitime de souhaiter savoir de quel déclin, dans la tradition critique française, une telle disposition est le symptôme. Car si désormais toute recherche universitaire relative à l'histoire française d'outre-mer est désormais sommée de nager dans le sens du courant, l'on est en droit de se demander si le spectre d'une dérive n'est pas en train de se substituer à ce qui constitue l'attraction de la laïcité: le sens critique. Car en fait, la France ne peut pas prétendre être en cohérence nationale avec elle-même en voulant vivre avec les autres sous les conditions d'une tradition démocratique tout en cherchant à arraisonner au port de l'oubli toute une tranche d'une histoire partagée.
Ce nouveau 'paradigme' officiel de l'histoire de la présence française outre-mer, tel que ce paradigme est campé dans le cadre de la loi du 23 février 2005 est, dans ce contexte démocratique de métissage historique et de mémoires croisées, une entrave à la constitution d'une mémoire de reconnaissance mutuellement bénéfique au regard de l'avenir de la démocratie. Car la démocratie, pour autant qu'elle est désormais inscrite dans la dynamique de démocratie post-nationale, ne se consolidera pas dans l'occultation de la mémoire de l'autre; ce n'est pas dans l'oubli volontaire ou dans la dénégation de ce qui s'est véritablement passé mais plutôt dans la reconnaissance et la refonte des rapports qu'une mémoire critique commune reformulera les coordonnées de l'histoire.
Dans cette perspective et au nom des plaies historiques encore ouvertes de certains peuples et par respect pour leur mémoire vivante, il faut espérer que la patrie chantre des droits de l'homme saura se ressaisir contre tout relent prohibitif qui mettrait à mal la tradition laïque critique.
En réalité, la tentation d'occultation de l'histoire exerce souvent une attraction dont malheureusement sont victimes certains peuples. Le cas d'Haïti est dans ce sens typique. Haïti est le premier pays à avoir établi la césure dans la cohabitation des droits de l'homme et de l'institution de l'esclavage. Mais quelle mémoire le monde moderne garde de Haïti dans la lutte contre l'anti-humanisme esclavagiste sinon une mémoire rabougrie? Or, ni en France, ni même aux Etats-unis qui venaient d'être indépendants en 1776, les déclarations des droits du XVIIIème siècle ne faisaient aucune objection de principe à l'institution de l'esclavage. Presque cent ans après son indépendance, la société américaine, dont la déclaration d'indépendance du 4 juillet 1776 reconnaît que "tous les hommes sont créés égaux", maintient l'institution de l'esclavage. Aussi, la France qui, le 26 Août 1789 aura donné à la modernité avec la fameuse déclaration des droits de l'homme (les hommes naissent libres et demeurent égaux en droits, Art.I), cherchera froidement à conserver l'esclavage et la colonisation. Dans de tels contextes, il n’est pas difficile de voir que, du point des puissances esclavagistes, la menace que représentait Haïti devait être endiguée….
Quel est, in fine, le message de l'existence de la République d'Haïti au regard du monde? Je crois que ce message consiste en ceci: la peau de l'autre n'est pas imperméable à la démocratie, le corps du colonisé n'est pas indifférent à l'égalité, et il est aussi un site historique de la liberté.
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IV - Art, littérature et culture (p. 163)
Errance en terre Caraïbe
Par Fritz Calixte (p. 165)
Renvoyés de chez eux pour de multiples raisons, certains peuples caribéens font l'expérience de l'errance. Ils vont, ils viennent, les Cubains, les Haïtiens, les Dominicains, les Jamaïcains, les Dominiquais, outrepassant les plus grandes difficultés pour échouer sur une île des Antilles. Les uns plus méprisés que les autres.
Ils traversent les frontières et les mers, affrontant les requins en quête d'eux-mêmes et du pays de l'espoir, apportant au talon de leurs pieds nus, pour seul bagage, le souvenir de leur pays. Ils troquent la pauvreté, ces Dominicains qui vont en Haïti alors que des Haïtiens font le chemin inverse. Pour quel motif? Le même, à la recherche du bien être qu'ils ne trouveront pas dans l'état actuel des choses.
Ils sont l'alibi de tous les maux sur leur terre d'accueil. Ils n'ont aucun droit, mais l'obligation de soutenir la partie la plus dépréciée de l'économie du pays d'asile. Que serait l'économie dominicaine sans les coupeurs de canne descendants d'Haïtiens nés là-bas et qui n'ont ni patrie ni nationalité? Ou encore l'agriculture française des îles antillaises serait-elle ce qu'elle est sans les immigrés Haïtiens et Dominiquais? Et pourtant quelle est leur place dans les sociétés martiniquaise et guadeloupéenne?
Misère, chagrin, tristesse… Il sont partis de chez eux, ces va-nu-pieds, fuyant la peur, la faim, les lendemains sans rêves, les cités en carton pour se retrouver piéger dans les champs de canne à sucre, ne moissonnant aucun bien-être du fruit de leurs efforts. Ils ruminent le mot qui autrefois avait donné la mort. Ici aussi, personne ne les voit. Ils étaient "les gens alentour" chez eux, mais ici ils sont les exploités clandestins officiels. Ils sont des "Adèle" qui souffrent sous le poids du rêve assassiné.
Si pour les occidentaux la Caraïbe évoque mer turquoise et ciel azur, pour les pauvres gens, elle évoque exclusion et discrimination. Et en dépit de tout, ceux-là sont obligés de sillonner cette kyrielle d'îles au péril de leur vie, sans espoir de retrouver le chemin du retour au pays natal. Dans ce monde nouvellement village, ces peuples sont condamnés à errer dans cette aire Caraïbe. Qui comprendra leur tristesse? Pour l'instant, l'Art seul met un mot sur leurs vécus, traduit leurs maux et com-prend leur tristesse.
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V - Compte-rendu de lecture (p. 177)
Religions et Lien social.
L'Eglise et l'Etat moderne en Haïti.
de Laënnec HURBON (2 ème partie)
Par Tatiana Urie et Edelyn Dorismond (p.179)
b) L'Etat haïtien et la fonction de "civilisation" et d'"éducation" de la Religion: du conflit à la collaboration:
Le Concordat
L'exploit des esclaves insurgés contre l'ordre esclavagiste conduisant à la proclamation de l'indépendance de Haïti comme Nation libre devient un hiatus, un blanc dans le texte du monde esclavagiste de l'époque. Ce geste insolite suscitant méfiance tant du côté des pays coloniaux que du côté des haïtiens travaillés par l'obsession d'un retour de l'armée française afin de rétablir l'esclavage. Un autre facteur travaille en particulier nos généraux: la reconnaissance du pays indépendant par les puissances. L'"Eglise catholique" semble représenter cette voie. "Dans la réalité, entre elles et Haïti, un troisième terme s'interpose: l'Eglise catholique. Quel rôle va-t-elle désormais jouer? Qu'est-ce que l'Etat attend d'elle? Mais quel est son dessein propre? Quelles sont ses méthodes et ses pratiques spécifiques? Dans tous les cas, dans le débat politique qui s'ouvre entre Haïti et les grandes puissances coloniales et esclavagistes, l'Eglise va se révéler un puissant atout" (p. 135). Une église qui ne s'est défaite de son projet colonialiste devenant un "puissant atout" ne pourra que continuer son travail d'occidentalisation; ainsi renforcer le refoulement des pratiques africaines, la mise à l'écart des paysans, ces anciens esclaves, et du vodou. La question, en réalité consiste, à se demander quel mode d'intégration un Etat arc-bouté sur la mission colonialiste d'évangélisation de l'église peut-il assurer? Ne sera-t-il pas lui aussi un Etat producteur d'exclusion sociale? La réponse ne peut être qu'affirmative sachant que cet Etat est détenu par un groupe de généraux, anciens et nouveaux libres dont le rapport à l'occident est fait d'admiration et d'imitation. En fait, il se révèle difficile de mettre en avant l'église catholique. La profession de foi, la liberté de conscience est tolérée indépendamment de son institution religieuse. La constitution de mais 1805 admet "la liberté des cultes". "La loi n'admet pas de religion dominante.- La liberté des cultes est tolérée.- L'Etat ne pourvoit à l'entretien d'aucun culte ni aucun ministre "(art. 50-51, cité par l'auteur). Formalisme constitutionnel ou la mise en place d'une société où l'Etat se trouve au-dessus des mêlées religieuses? La religion renvoyée à la sphère privée? Comment cela pourrait être possible lorsque le sacre du général empereur a été célébré par un prêtre, le P. Corneille Brelle? N'est-ce pas poser en pratique la reconnaissance du catholicisme comme religion d'Etat? Voilà le point de départ d'une attitude ambivalente entre un Etat voulant à la fois sauver son fond africain, et conserver le catholicisme, chasseur de vodouisants. Sous la présidence de Boyer, des négociations sont nouées avec le Vatican afin d'instituer un clergé national. Toutefois, "toutes ces mission échouent, car le Saint-Siège est préoccupé de restaurer une discipline ecclésiastique, et par-dessus tout d'aller à contre-courant des desseins de l'Etat haïtien de créer une Eglise nationale placée entièrement sous son contrôle" (p. 139). Avec Soulouque, "le projet d'une église nationale devient encore plus explicite".
La suite dans la revue…
- La Revue "Recherches Haïtiano-Antillaises est un organe du Centre de Recherches Normes, Echanges et Langage".
- Appel à publication.
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